Presque Morte
Blake Pierce


La Fille Au Pair #3
PRESQUE MORTE (LA FILLE AU PAIR – LIVRE N° 3) est le troisième livre d'une nouvelle série thriller psychologique par Blake Pierce, l’auteur à succès de SANS LAISSER DE TRACES (volume 1) (téléchargement gratuit), un bestseller nº1 ayant reçu plus de 1 000 critiques à cinq étoiles.



Après les conséquences désastreuses de son dernier placement en Angleterre, Cassandra Vale, 23 ans, ne veut qu'une seule chose : pouvoir recoller les morceaux. Une mère divorcée de la haute société dans l'Italie ensoleillée semble être la solution. Mais l'est-elle vraiment ?



Avec une nouvelle famille viennent de nouveaux enfants, de nouvelles règles et de nouvelles attentes. Cassandra est déterminée à faire en sorte que cela dure jusqu'à ce qu'une horrible découverte la pousse à bout.



Lorsque l'inimaginable se produira, sera-t-il trop tard pour se tirer d'affaire ? Mais qui donc devient-elle ?



Un mystère fascinant, rempli de personnages complexes, de secrets, de rebondissements spectaculaires et de suspense à couper le souffle, PRESQUE MORTE est le troisième livre d'une série de thrillers psychologiques qui vous fera tourner les pages jusque tard dans la nuit.



Le livre N°4 de la série sera bientôt disponible.





Blake Pierce

PRESQUE MORTE




PRESQUE MORTE




(La Fille Au Pair – Livre Trois)




B L A K E   P I E R C E



Blake Pierce

Blake Pierce a été couronné meilleur auteur et bestseller d'après USA Today pour Les Enquêtes de RILEY PAIGE – seize tomes (à suivre), la Série Mystère MACKENZIE WHITE – treize tomes (à suivre) ; Les Enquêtes d'AVERY BLACK – six tomes ; Les Enquêtes de KERI LOCKE – cinq tomes ; LES ORIGINES DE RILEY PAIGE – cinq tomes (à suivre) ; la Série Mystère KATE WISE – six tomes (à suivre) ; la Série Thriller Psychologique CHLOE FINE – cinq tomes (à suivre) ; la Série Thriller Psychologique JESSIE HUNT – cinq tomes (à suivre) ; la Série Thriller Psychologique FILLE AU PAIR – deux tomes (à suivre) et Les Enquêtes de ZOE PRIME – deux tomes (à suivre).



Lecteur passionné, fan de thriller et romans à suspense depuis son plus jeune âge, Blake adore vous lire, rendez-vous sur www.blakepierceauthor.com – Restons en contact !








Copyright © 2020 by Blake Pierce. Tous droits réservés. Sauf autorisation selon Copyright Act de 1976 des U.S.A., cette publication ne peut être reproduite, distribuée ou transmise par quelque moyen que ce soit, stockée sur une base de données ou stockage de données sans permission préalable de l'auteur. Cet ebook est destiné à un usage strictement personnel. Cet ebook ne peut être vendu ou cédé à des tiers. Vous souhaitez partager ce livre avec un tiers, nous vous remercions d'en acheter un exemplaire. Vous lisez ce livre sans l'avoir acheté, ce livre n'a pas été acheté pour votre propre utilisation, retournez-le et acheter votre propre exemplaire. Merci de respecter le dur labeur de cet auteur. Il s'agit d'une œuvre de fiction. Les noms, personnages, sociétés, organisations, lieux, évènements ou incidents sont issus de l'imagination de l'auteur et/ou utilisés en tant que fiction. Toute ressemblance avec des personnes actuelles, vivantes ou décédées, serait purement fortuite. Photo de couverture Copyright Mimadeo sous licence Shutterstock.com.



LIVRES PAR BLAKE PIERCE

LES MYSTÈRES DE ADÈLE SHARP

LAISSÈ POUR MORT (Volume 1)

CONDAMNÈ À FUIR (Volume 2)

CONDAMNÈ À SE CACHER (Volume 3)



LA FILLE AU PAIR

PRESQUE DISPARUE (Livre 1)

PRESQUE PERDUE (Livre 2)

PRESQUE MORTE (Livre 3)



LES MYSTÈRES DE ZOE PRIME

LE VISAGE DE LA MORT (Tome 1)

LE VISAGE DU MEURTRE (Tome 2)

LE VISAGE DE LA PEUR (Tome 3)



SÉRIE SUSPENSE PSYCHOLOGIQUE JESSIE HUNT

LA FEMME PARFAITE (Volume 1)

LE QUARTIER IDÉAL (Volume 2)

LA MAISON IDÉALE (Volume 3)

LE SOURIRE IDÉALE (Volume 4)

LE MENSONGE IDÉALE (Volume 5)

LE LOOK IDEAL (Volume 6)



SÉRIE SUSPENSE PSYCHOLOGIQUE CHLOE FINE

LA MAISON D’À CÔTÉ (Volume 1)

LE MENSONGE D’UN VOISIN (Volume 2)

VOIE SANS ISSUE (Volume 3)

LE VOISIN SILENCIEUX (Volume 4)

DE RETOUR À LA MAISON (Volume 5)

VITRES TEINTÉES (Volume 6)



SÉRIE MYSTÈRE KATE WISE

SI ELLE SAVAIT (Volume 1)

SI ELLE VOYAIT (Volume 2)

SI ELLE COURAIT (Volume 3)

SI ELLE SE CACHAIT (Volume 4)

SI ELLE S’ENFUYAIT (Volume 5)

SI ELLE CRAIGNAIT (Volume 6)



LES ORIGINES DE RILEY PAIGE

SOUS SURVEILLANCE (Tome 1)

ATTENDRE (Tome 2)

PIEGE MORTEL (Tome 3)

ESCAPADE MEURTRIERE (Tome 4)

LA TRAQUE (Tome 5)



LES ENQUÊTES DE RILEY PAIGE

SANS LAISSER DE TRACES (Tome 1)

RÉACTION EN CHAÎNE (Tome 2)

LA QUEUE ENTRE LES JAMBES (Tome 3)

LES PENDULES À L’HEURE (Tome 4)

QUI VA À LA CHASSE (Tome 5)

À VOTRE SANTÉ (Tome 6)

DE SAC ET DE CORDE (Tome 7)

UN PLAT QUI SE MANGE FROID (Tome 8)

SANS COUP FÉRIR (Tome 9)

À TOUT JAMAIS (Tome 10)

LE GRAIN DE SABLE (Tome 11)

LE TRAIN EN MARCHE (Tome 12)

PIÉGÉE (Tome 13)

LE RÉVEIL (Tome 14)

BANNI (Tome 15)

MANQUE (Tome 16)

CHOISI (Tome 17)



UNE NOUVELLE DE LA SÉRIE RILEY PAIGE

RÉSOLU



SÉRIE MYSTÈRE MACKENZIE WHITE

AVANT QU’IL NE TUE (Volume 1)

AVANT QU’IL NE VOIE (Volume 2)

AVANT QU’IL NE CONVOITE (Volume 3)

AVANT QU’IL NE PRENNE (Volume 4)

AVANT QU’IL N’AIT BESOIN (Volume 5)

AVANT QU’IL NE RESSENTE (Volume 6)

AVANT QU’IL NE PÈCHE (Volume 7)

AVANT QU’IL NE CHASSE (Volume 8)

AVANT QU’IL NE TRAQUE (Volume 9)

AVANT QU’IL NE LANGUISSE (Volume 10)

AVANT QU’IL NE FAILLISSE (Volume 11)

AVANT QU’IL NE JALOUSE (Volume 12)

AVANT QU’IL NE HARCÈLE (Volume 13)



LES ENQUÊTES D’AVERY BLACK

RAISON DE TUER (Tome 1)

RAISON DE COURIR (Tome2)

RAISON DE SE CACHER (Tome 3)

RAISON DE CRAINDRE (Tome 4)

RAISON DE SAUVER (Tome 5)

RAISON DE REDOUTER (Tome 6)



LES ENQUETES DE KERI LOCKE

UN MAUVAIS PRESSENTIMENT (Tome 1)

DE MAUVAIS AUGURE (Tome 2)

L’OMBRE DU MAL (Tome 3)

JEUX MACABRES (Tome 4)

LUEUR D’ESPOIR (Tome 5)




CHAPITRE UN


Cassandra Vale pressait le pas sur les pavés. La pluie glaciale fouettait son visage, l'obligeant à cligner des yeux. La nuit était tombée, elle craignait s'être perdue. Ce quartier de Milan était des plus surprenant, elle se trouvait sur l'un des principaux axes commerçants. Les passants, emmitouflés dans d'élégants manteaux sombres, se pressaient sur le large trottoir, sac à la main.

Cassie jeta un œil aux devantures tout en se dirigeant vers le croisement, elle pourrait entrer et demander son chemin. Les boutiques bien éclairées étaient un havre douillet et chaleureux, elle doutait fort pouvoir franchir les portes avec sa veste minable et ses baskets mouillées. Les marques incarnaient la quintessence de la mode ; Emilio Pucci, Dolce & Gabbana, Moschino, des articles hors de prix, inaccessibles.

Elle aurait dû se fier à son plan qui se délitait sous la pluie. Elle s'arrêta au carrefour pour le déplier, les lèvres et joues engourdies. Le papier humide se déchira alors qu'elle l'ouvrait, elle essaya de regrouper les morceaux déchirés et déchiffrer le tracé complexe des rues aux noms inconnus, désormais illisibles pour la plupart.

Elle était allée trop loin. Elle aurait dû tourner voilà quatre pâtés de maison. Désorientée dans ce lieu étrange, elle ne s'était pas arrêtée pour se repérer. Elle retourna le plan les mains tremblantes, essayant de retrouver son chemin. Tourner à gauche, trois pâtés en arrière – non, cinq – encore à gauche, jusqu'à un dédale de rues sinueuses. C'était là.

Cassie replia le plan en lambeaux et le rangea dans sa poche, la carte ne survivrait pas au prochain dépliage. Elle devait se concentrer, réprimer sa panique avant qu'il ne soit trop tard, que l'endroit où elle doive se rendre ne ferme, voire, que son voyage se termine par une immense déception.

C'était sa seule chance de retrouver sa sœur, Jacqui. La seule piste en sa possession.

Elle courait presque, fit un effort pour retenir le parcours, laissa le quartier de la mode derrière elle, les trottoirs se firent plus étroits et les vitrines moins imposantes. Les magasins d'articles à bas prix et contrefaçons se succédaient, les prix en euro baissaient à chaque coin de rue, les vitrines délabrées affichaient Soldes, on était au mois de janvier.

Elle aperçut son reflet dans une vitrine sombre. Visage pâle aux joues rougies par le froid.  Ses cheveux auburn aux épaules étaient dissimulés sous un bonnet vert citron bien chaud, bien pratique pour dompter sa chevelure ondulée. Blottie dans sa veste bleue à la fermeture éclair cassée, elle faisait tache dans la capitale de la mode. Elle avait l'air d'une marginale comparée aux Milanaises avec leurs tenues et brushings impeccables, leurs bottes hors de prix, leur classe naturelle.

Lorsqu'elle et Jacqui étaient petites, elles avaient bien souvent dû porter des vêtements usés, déchirés ou défraîchis pour aller à l'école, leur père veuf répétait avec agacement n'avoir pas suffisamment d'argent pour en acheter des neufs. Cassie acceptait mieux son sort que Jacqui, qui détestait être habillée comme une misérable.

Sa sœur avait été logiquement attirée par l'une des capitales de la mode, le moindre article était à la mode, beau et neuf.

Cassie reprit son souffle, le nom de la rue ne lui était pas inconnu.

Elle était au bon endroit. Il ne lui restait plus qu'à trouver la boutique nommée Cartoleria, elle ignorait s'il s'agissait du nom ou d'une description.

La barrière de la langue ne facilitait pas les choses. Cassie avait réussi à obtenir le nom de la rue que la femme impatiente avait répété à plusieurs reprises – son anglais se bornant à "We are closing" – avant de lâcher un "Addio" et raccrocher.

Cassie avait décrété que le meilleur moyen de le découvrir consistait à se rendre directement au magasin. Elle avait mis une semaine à tout organiser, elle avait fait la route depuis Édimbourg, où elle habitait, jusqu'à Milan. Elle comptait arriver beaucoup plus tôt mais s'était retrouvée bloquée dans les embouteillages et s'était trompée de route à plusieurs reprises, avant de trouver un parking abordable. Son GPS plantait et elle n'avait presque plus de batterie. Heureusement qu'elle avait pensé à imprimer la carte routière. À quelle heure fermaient les magasins ici ? Dix-huit heures ? Plus tard ?

L'angoisse s'empara d'elle en constatant que le magasin fermait, le commerçant avait retourné la pancarte “ouvert“ sur “fermé“ et éteint les lumières.

“Excusez-moi. Cartoleria. Vous savez où ça se trouve ?” demanda-t-elle, tendue, chaque seconde comptait.

Il la regarda d'un drôle d'air, lui indiqua la rue et dit quelque chose en italien qu'elle ne comprit pas. Il lui avait heureusement indiqué la bonne direction, elle serait partie dans l'autre sens.

“Merci.”

“Signorina !” cria-t-il, mais Cassie fonça sans se retourner.

Elle était excitée au possible. Il y avait une petite chance que Jacqui travaille toujours dans ce magasin. Cassie se voyait entrer et se retrouver nez à nez avec sa sœur. Elle se demandait quelle serait la réaction de Jacqui. Se connaissant, elle pousserait un cri de joie et la serrerait étroitement dans ses bras. Elles pourraient enfin discuter, découvrir ce qui s'était passé, pourquoi Jacqui avait disparu si longtemps sans donner de nouvelles.

C'était très peu probable mais Cassie ne pouvait s'empêcher de rêver.

Elle y était, elle se mit à courir en voyant l'enseigne Cartoleria. Ils devaient encore être ouverts – obligatoirement. C'était sa dernière chance, la seule possibilité de renouer avec la seule famille qui lui restait.

Elle courut sur les pavés détrempés par la pluie, slalomant parmi les piétons qui avançaient, abrités sous d'encombrants parapluies.

Elle s'arrêta net et contempla la devanture, incrédule.

Cartoleria était fermé.

Pas pour la journée, définitivement.

Les fenêtres étaient condamnées, elle apercevait à travers un interstice le magasin vide. L'enseigne au-dessus de la porte pendait, en piteux état, seul indice que ce magasin fut jadis ouvert.

En contemplant la boutique sombre et vide, Cassie compris après coup qu'elle avait mal interprété l'employée impatiente de la boutique lorsqu'elle avait appelé voilà une semaine. La femme avait essayé de lui faire comprendre qu'ils fermaient boutique définitivement. Si elle s'en s'était rendu compte, elle aurait rappelé sur le champ, posé des questions, se serait montrée plus persuasive.

Elle avait conduit des centaines de kilomètres pour tomber dans une sacrée impasse.

Sa piste, ses rêves et ses espoirs s'achevaient ici. Sa seule et unique chance de retrouver sa sœur s'évanouissait.




CHAPITRE DEUX


Cassie était écrasée par la déception, seule devant ce magasin vide. Elle ne pouvait se résoudre à tourner les talons et faire le chemin en sens inverse jusqu'à sa voiture, par cette froide soirée pluvieuse.

Vu sous cet angle, partir maintenant équivaudrait à baisser les bras, ses pieds étaient littéralement rivés au sol. Elle était persuadée qu'un indice, aussi infime soit-il, le mènerait jusqu'à Jacqui.

Elle regarda alentour, un des magasins voisins était encore ouvert, une trattoria. Ils sauraient peut-être qui était le propriétaire de Cartoleria, où il – ou elle – était parti.

Cassie entra au bistrot, soulagée de s'abriter de la pluie battante. Ça sentait délicieusement bon le café et le pain, elle n'avait rien mangé de la journée. Un énorme percolateur chromé trônait sur le comptoir en bois.

L'intérieur ne comptait que quatre tables, toutes occupées. Elle s'installa au bar, sur l'unique tabouret vacant.

Un serveur débordé se précipita vers elle.

“Cosa prendi ?”

Il venait certainement prendre sa commande.

“Désolée, je ne parle pas italien,” s'excusa-t-elle, en espérant qu'il ait compris. “Vous connaissez les propriétaires du magasin d'à côté ?”

Le jeune homme haussa les épaules, visiblement perplexe.

“Je vous sers à manger ?” demanda-t-il dans un anglais très approximatif.

La barrière de la langue ne lui ayant pas permis d'obtenir la réponse à sa question, Cassie lut rapidement le menu griffonné à la craie sur l'ardoise.

“Un café et un panini, s'il vous plait.”

Elle extirpa des billets du fin fond de son portefeuille. Les tarifs à Milan étaient plus élevés que prévu mais il était tard et elle mourrait de faim.

“Vous êtes Americana ?” demanda l'homme assis à côté.

Cassie acquiesça, impressionnée.

“Oui.”

“Je m'appelle Vadim.”

Il n'avait pas l'air italien mais reconnaître les accents n'était pas son fort, contrairement à lui. Il était vraisemblablement originaire d'Europe de l'Est, ou de Russie.

“Cassie Vale.”

Il avait quelques années de plus qu'elle, la trentaine, portait un blouson en cuir et un jean, un verre de vin rouge à moitié plein devant lui.

“Vous êtes en vacances ? Vous travaillez, vous faites des études ?”

“Je suis à la recherche de quelqu'un,” avoua péniblement Cassie, elle se demandait si elle n'avait pas parlé trop vite.

Il fronça ses épais sourcils.

“Comment ça, à la recherche ? Vous recherchez quelqu'un en particulier ?”

“Oui. Ma sœur.”

“Elle a disparu ?”

"Oui. J'ai suivi une piste qui, je l'espérais, me conduirait jusqu'à elle. Elle a contacté mon ami aux États-Unis voilà quelque temps, on l'a retrouvée grâce à son numéro."

"Vous avez réussi à la retrouver et êtes venue jusqu'ici ? Un vrai boulot de détective," Vadim était admiratif, le serveur déposa son café sur le comptoir.

"Non, j'ai mis un temps fou. Elle a appelé deux fois, elle voulait me parler. Le premier numéro n'a rien donné. J'ai réalisé la semaine dernière seulement que le second appel avait été passé d'un autre numéro."

Vadim me coula un regard sympathique.

"Et maintenant, la Cartoleria est fermée," dit Cassie.

"Le magasin d'à côté ?"

"Oui. C'est de là qu'elle a téléphoné. J'espérais trouver le propriétaire."

Il fronça les sourcils.

"La Cartoleria est une chaîne de magasins. Il y en a d'autres à Milan. C'est un cybercafé, on y trouve des stylos, des crayons, ce genre de trucs."

"De la papeterie," suggéra Cassie.

"Oui, voilà. Si vous contactez un autre magasin, ils vous aideront peut-être à retrouver le gérant."

Cassie se jeta sur l'assiette que le serveur venait de déposer.

"Vous voyagez seule ?"

"Oui, je suis seule, j'espérais trouver Jacqui."

"Vous êtes à sa recherche mais elle pas, pourquoi ?"

"Nous avons eu une enfance difficile. Ma mère est morte quand elle était jeune et mon père ne s'en sortait pas. Il était très coléreux, il en voulait au monde entier."

Vadim compatit.

"Jacqui était plus âgée que moi, un jour, elle est partie. Je pense qu'elle ne pouvait plus le supporter. Sa colère, les cris, les assiettes cassées, presque chaque jour. Il a eu plusieurs petites amies, il y avait souvent des étrangers à la maison."

Un souvenir désagréable lui revint en mémoire, elle se cachait sous le lit tard le soir, elle dressait l'oreille, écoutant les pas pesants monter les escaliers et chercher la porte à tâtons. Jacqui l'avait sauvée. Elle avait crié si fort que les voisins avaient accouru, l'homme avait redescendu les escaliers à la hâte. Cassie se souvint de la terreur qu'elle avait éprouvée en l'entendant gratter à la porte de sa chambre. Jacqui avait été sa protectrice, jusqu'à ce qu'elle s'enfuie.

"Après son départ, j'ai déménagé, mon père a été expulsé et a dû trouver un nouveau logement. J'avais un nouveau téléphone. Lui aussi. Elle avait plus aucun moyen de nous contacter. Je crois qu'elle essaie de nous joindre mais elle a peur, je ne sais pas pourquoi. Elle me croit peut-être en colère parce qu'elle s'est enfuie."

Vadim secoua la tête.

"Alors vous êtes seule au monde ?"

Cassie acquiesça, elle se sentait triste.

"Je vous offre un verre ?"

Cassie refusa.

"Merci beaucoup, mais je conduis."

Sa voiture était à quarante-cinq minutes de marche. Elle ne savait où aller ni où dormir. Elle espérait arriver plus tôt, que le magasin lui fournirait un indice sur l'endroit où se trouvait Jacqui, qu'elle passerait à l'étape suivante dans ses recherches. Il faisait nuit et ignorait où trouver un hôtel ou une auberge de jeunesse. Elle risquait de dormir dans sa voiture, dans le parking.

"Vous savez où dormir ce soir ?" demanda Vadim, comme s'il lisait dans ses pensées.

Cassie secoua la tête.

"Pas encore."

"Il y a une auberge de jeunesse pas loin. Ça s'appelle une pensione en Italie. Ça peut-être une idée. C'est sur mon chemin ; je peux vous montrer si vous voulez."

Cassie sourit timidement, inquiète à propos du tarif, sa valise était restée dans sa voiture. Un hôtel à proximité lui paraissait tout de même plus pratique que refaire ce long trajet à pied jusqu'au parking. Jacqui était peut-être descendue dans cette auberge, vérifier ne coûtait rien.

Elle but son café et termina son panini jusqu'à la dernière miette, Vadim finissait son vin tout en envoyant des messages.

"Venez. C'est par ici."

Il pleuvait toujours, Vadim ouvrit un grand parapluie sous lequel Cassie se réfugia, reconnaissante. Il marchait d'un pas pressé, Cassie devait dépêchait pour le suivre. Elle était contente de ne pas traîner mais se demandait si cette auberge était sur son chemin, s'il ne faisait pas un détour pour elle.

Elle apercevait les bâtiments environnants, essayant de se faire une idée de l'endroit où ils se trouvaient. Les noms des restaurants, des magasins et des entreprises scintillaient sous la bruine et dans la brume ; la langue étrangère donnait le tournis à Cassie.

Ils traversèrent une rue, les embouteillages avaient cessé. Elle n'avait pas regardé l'heure depuis un moment, il devait être bien plus de dix-neuf heures. Elle était épuisée et se demandait où se trouvait l'auberge, ce qu'elle ferait s'ils étaient complet.

L'enseigne sur leur droite était celle d'un supermarché. Sur la gauche, une discothèque vraisemblablement. Le néon clignotait. Il ne s'agissait pas du quartier chaud – si tant est qu'un tel quartier existe à Milan – mais ça y ressemblait.

Elle réalisa soudainement qu'ils étaient allés trop loin, trop vite, sans échanger un mot.

Ils devaient marcher depuis près de deux kilomètres, une personne sensée n'aurait jamais considéré pareille distance comme 'à proximité'.

La mémoire lui revint.

Au premier carrefour, elle avait regardé sur sa gauche. Distraite et aveuglée par la pluie, elle n'avait pas prêté attention aux enseignes, elle s'imaginait une grande enseigne clignotante, mais vit alors une pancarte de dimension modeste avec des lettres noir sur blanc.

“Pensione.”

Le terme employé par Vadim. Le mot italien pour auberge de jeunesse où son équivalent.

"Pourquoi vous ralentissez ?" demanda-t-il, d'une voix coupante.

Devant, Cassie vit les phares d'un véhicule qui l'attendait. Une camionnette blanche était stationnée de l'autre côté de la rue. Vadim se dirigeait vers elle.

Il tendit la main vers elle, Cassie comprit, en une fraction de seconde de pure terreur, qu'il avait senti son hésitation, qu'il allait l'attraper.




CHAPITRE TROIS


Cassie comprit après coup qu'elle s'était montrée stupide, bavarde et trop confiante. Dans un moment de solitude, elle avait avoué à cet étranger être seule au monde, que personne ne savait où elle se trouvait.

Des scénarios d'enlèvement, de trafic et de viol lui traversèrent l'esprit. Elle devait fuir.

La main de Vadim se referma sur son poignet, elle tira dessus mais il agrippa la manche de sa veste.

Le tissu fragile et usé se déchira, il resta avec un bout de doublure en polyester en main. Elle était libre.

Cassie se retourna et prit ses jambes à son cou dans la direction d'où elle venait.

Tête baissée sous la pluie, elle courait en beau milieu de la route, la lumière changeait. Des cris et des jurons derrière elle lui firent prendre conscience que le grand parapluie était plus une gêne qu'une aide pour Vadim. Elle plongea dans une rue latérale sur sa gauche tandis qu'un bus passait derrière elle, priant pour qu'il ne l'ait pas vue, un autre cri retentit, il l'avait aperçue et la suivait.

Elle prit à droite dans une rue plus fréquentée, se faufila parmi les piétons qui marchaient lentement, retira sa veste et son bonnet en couleur afin de ne pas se faire repérer. Elle fourra les vêtements sous son bras, atteignit un autre croisement, jeta un coup d'œil derrière elle et prit de nouveau à gauche.

Elle n'avait pas été suivie mais il pouvait toujours la rattraper – pire, deviner où elle irait et l'attendre.

Une lueur d'espoir, un refuge, elle se trouvait devant la fameuse “Pensione” repérée précédemment. Nulle trace de Vadim.

Cassie s'y précipita, priant pour entrer et se mettre à l'abri, juste à temps.


*

La musique de l'auberge s'entendait depuis la rue, un portillon blanc peu robuste était entrouvert.

Cassie le poussa, un bruit sourd retentissait dans l'étroit escalier de bois. Des voix, des rires, de la fumée de cigarette montaient jusqu'à elle.

Elle jeta un coup d'œil derrière elle mais personne.

Il avait peut-être laissé tomber. Désormais en lieu sûr, elle se demandait si elle n'avait pas un peu exagéré. Cette camionnette n'était peut-être qu'une coïncidence. Vadim comptait peut-être simplement la ramener chez lui.

Quoiqu'il en soit, il n'avait pas tenu promesse, il avait essayé de l'enlever en la voyant hésiter. La peur s'empara d'elle, il s'en était fallu de peu.

Quelle idiote de tout déballer au premier venu, dire qu'elle était seule, que personne ne savait où elle était, qu'elle recherchait quelqu'un en pure perte. Cassie reprit son souffle, elle s'en voulait pour son épouvantable stupidité. Raconter l'histoire de Jacqui à un parfait inconnu qui ne la jugeait pas s'était avéré un réel soulagement. Elle n'avait pas réalisé ce qu'elle risquait de partager d'autre.

Le portillon de sécurité en haut des escaliers était fermé. Il donnait accès à un petit hall d'entrée inoccupé, un bouton sur le mur indiquait, en plusieurs langues, dont l'anglais “Sonnez.”

Cassie sonna, elle espérait qu'on entendrait la sonnette malgré la musique assourdissante.

Répondez, je vous en supplie.

La porte donnant sur le hall s'ouvrit, une rousse vénitienne de l'âge de Cassie s'avança, surprise de la voir.

"Buona sera."

"Vous parlez anglais ?" demanda Cassie, elle priait pour que la femme soit bilingue et comprenne qu'elle doive entrer au plus vite.

Au grand soulagement de Cassie, elle lui répondit en anglais avec un accent allemand.

"Que puis-je pour vous ?"

“J'ai besoin d'une chambre à tout prix. Vous avez de la place ?”

La rousse réfléchit un moment.

"Non," dit-elle en secouant la tête, Cassie était déçue au possible. Elle regarda derrière elle, elle craignait d'avoir entendu des pas dans l'escalier, il s'agissait certainement du martèlement de la musique provenant de la pension.

"Je peux entrer s'il vous plaît ?"

"Bien sûr. Ça va ?"

La femme ouvrit la porte. Cassie sentit le métal froid vibrer sous ses mains lors du déverrouillage, elle s'assura de bien refermer la porte derrière elle.

Elle était enfin en lieu sûr.

"J'ai fait une mauvaise rencontre. Un homme m'a proposé de m'accompagner jusqu'ici mais nous avons fini par prendre une autre direction. Il m'a attrapée par le bras quand je me suis rendu compte que quelque chose clochait, j'ai réussi à me libérer."

La femme était stupéfaite, visiblement sous le choc.

"Heureusement que vous vous en soyez sortie. Ce quartier de Milan n'est pas sûr le soir. Entrez au bureau. Je vous ai mal compris. Toutes les chambres individuelles sont réservées, je peux vous proposer un dortoir, si ça vous va."

"Merci infiniment. Ça ira."

Soulagée de ne pas devoir arpenter les rues sombres, Cassie suivit la femme dans le hall jusqu'à un petit bureau dont la porte indiquait "Direction."

Cassie régla sa chambre. Elle réalisa, une fois encore, que le tarif était horriblement élevé. Milan était une ville chère, vivre ici coûtait une blinde.

"Vous avez des bagages ?"

Cassie secoua la tête. "Je les ai laissés dans ma voiture, à des kilomètres."

À son grand étonnement la femme opina du chef, comme si c'était banal.

"Vous aurez besoin d'un nécessaire de toilette au dortoir."

La brosse à dents, le dentifrice, le savon et le t-shirt en coton lui sauvaient la vie, Cassie dû débourser quelques euros supplémentaires.

"Votre chambre est au bout du couloir. Votre lit est près de la porte, vous avez un casier."

"Merci."

"Le bar est par ici. Nous proposons à nos clients la bière la moins chère de Milan." Elle posa la clé du casier sur le comptoir en souriant.

"Je m'appelle Gretchen."

"Et moi Cassie."

Cassie se rappela la raison de sa présence et demanda "Vous avez un téléphone ? Internet ?"

Elle retint son souffle en attendant la réponse de Gretchen.

"Les clients peuvent téléphoner du bureau en cas d'urgence. Vous pouvez appeler et avoir accès à un ordinateur de plusieurs magasins à proximité. Ils sont indiqués sur le tableau d'affichage à côté de l'étagère, vous y trouverez également un plan."

"Merci."

Cassie jeta un coup d'œil derrière elle. Elle avait repéré le panneau d'affichage en entrant, près de l'étagère. Un grand tableau couvert de bouts de papier.

"Nous affichons également les offres d'emploi. Nous visitons les sites tous les jours et imprimons les annonces. Les gens nous contactent parfois directement quand ils ont besoin d'une aide à temps partiel, serveur, rangement, ménage par exemple. Ces emplois sont en général payés cash, à la journée."

Elle adressa un sourire compatissant à Cassie, comme si elle savait ce que ça faisait de se retrouver à l'étranger sans argent.

"La plupart des clients trouvent facilement du travail, si vous cherchez un emploi, dites-le-moi."

"Merci infiniment."

Elle fila droit vers le panneau d'affichage.

Une liste recensait cinq lieux à proximité avec téléphone et internet, Cassie retint son souffle en voyant indiqué Cartoleria, fraîchement barré d'un "Fermé".

Il y avait de l'espoir, Cassie décida de demander à Gretchen si elle pouvait vérifier le registre des clients. Elle se rendit au salon, la directrice venait d'ouvrir une bière et s'était assise sur un canapé parmi un groupe hilare.

"Tiens, une cliente."

Un homme grand et mince à l'accent anglais, plus jeune que Cassie, se leva et ouvrit le réfrigérateur.

"Je m'appelle Tim. Qu'est-ce que je te sers ?"

La voyant hésiter "Y'a une promo sur la Heineken."

"Merci."

Elle paya, il lui passa la bouteille glacée. Deux brunes, visiblement des jumelles, s'installèrent sur un des canapés pour lui faire de la place.

"Je suis venue dans l'espoir de retrouver ma sœur," dit-elle, légèrement nerveuse.

"L'un d'entre vous l'a peut-être connue, elle est peut-être descendue ici. Elle est blonde – du moins elle l'était la dernière fois que je l'ai vue. Elle s'appelle Jacqui Vale."

"Ça fait longtemps que vous ne vous êtes pas vues ?" demanda la brune sympathique.

Cassie hocha la tête. "C'est triste. J'espère que vous la retrouverez."

Cassie but une gorgée de sa bière ambrée glacée.

La directrice scrollait son téléphone.

“On n'a pas eu de cliente du nom de Jacqui en décembre, ni en novembre d'ailleurs,” Cassie était perplexe.

"Attends," dit Tim. "Je crois me rappeler de quelqu'un."

Il ferma les yeux pour se souvenir, Cassie le regardait anxieusement.

"Peu d'Américains descendent ici, je me souviens de son accent. Elle n'avait pas réservé, elle est venue avec un ami qui logeait ici. Elle a pris un verre et est repartie. Elle n'était pas blonde mais brune, très jolie, elle te ressemble un peu. Elle doit avoir quelques années de plus que toi."

Cassie lui adressa un signe de tête encourageant. "Jacqui est l'aînée."

"Son ami l'appelait Jax. On a bavardé pendant que je la servais, elle m'a dit qu'elle habitait dans une petite ville, à une ou deux heures d'ici. Mais impossible de me souvenir du nom"

Cassie était sous le choc, sa sœur était venue ici. Elle rendait visite à un ami, elle vivait sa vie. Elle n'était pas fauchée, dépressive, droguée ou maltraitée, une relation abusive, ni aucun des scénarios catastrophes imaginés par Cassie dès qu'elle pensait à Jacqui, se demandant pourquoi elle n'avait jamais cherché à la contacter.

Peut-être que sa famille ne comptait pas tant que ça, qu'elle n'avait pas ressenti le besoin de renouer. Elles étaient proches par la force de l'adversité, unies face aux crises de colère de leur père, cette vie de famille instable. Jacqui avait voulu oublier ces mauvais souvenirs.

"J'ignorais que tu avais la mémoire des visages, Tim," le taquina Gretchen. "Ça marche uniquement avec les jolies filles ?"

Tim sourit, confus. "Hé, elle était superbe. Je voulais l'inviter mais j'ai appris qu'elle n'habitait pas Milan, elle ne se serait pas intéressée à moi, de toute façon".

Les filles protestèrent à l'unisson.

"Imbécile ! T'aurais dû," insista la fille assise à côté de Cassie.

"Je n'ai pas su y faire, elle aurait refusé. Bref, donne-moi ton numéro Cassie, j'essaierai de me rappeler du nom de la ville. Je t'enverrai un message."

"Merci."

Elle donna son numéro à Tim et termina sa bière. Les autres étaient partants pour une nouvelle tournée, ils discuteraient certainement jusqu'à minuit passé, elle était épuisée.

Elle se leva, souhaita bonne nuit et prit une douche chaude avant de se coucher.

Ce n'est qu'en remontant les couvertures qu'elle se souvint, sous le choc, que ses médicaments contre l'anxiété étaient restés dans sa valise.

Elle avait déjà fait les frais de l'oubli des comprimés. Elle dormait mal si elle ne les prenait pas, elle risquerait de faire de vilains cauchemars. Cassie craignait que ses crises de somnambulisme se produisent au dortoir.

Elle espérait que l'épuisement et la bière éloigneraient les mauvais rêves.




CHAPITRE QUATRE


“Vite. Lève-toi. On doit y aller.”

On tapait sur l'épaule de Cassie, mais elle était fatiguée – si fatiguée qu'elle avait du mal à ouvrir les yeux. Elle se fit violence et se réveilla.

Jacqui se tenait près de son lit, cheveux bruns soyeux, veste noire élégante.

"C'est toi ?" Cassie se redressa, toute contente, prête à embrasser sa sœur.

Mais Jacqui se détourna.

“Dépêche-toi,” murmura-t-elle. “Ils viennent nous chercher.”

“Qui ça ?” demanda Cassie.

Elle songea immédiatement à Vadim.

Il avait attrapé sa manche, déchiré sa veste. Il lui voulait du mal. Elle avait réussi à s'échapper, mais il l'avait retrouvée. Elle aurait dû s'en douter.

"Je ne sais pas par où passer," elle était angoissée. "Il n'y a qu'une seule issue."

"Il y a une sortie de secours. Suis-moi."

Jacqui l'entraîna dans un long couloir sombre. Elle portait un jean déchiré et des sandales rouges à talons hauts très mode. Cassie la suivit avec ses baskets usées, espérant que Jacqui ait raison et qu'il y ait bien une issue de secours.

"Par ici," dit Jacqui.

Elle ouvrit une porte en acier, Cassie recula devant l'escalier de secours branlant. Les marches étaient rouillées et cassées. Pire, l'escalier s'arrêtait à mi-course. Ce serait la chute, avec la rue en contrebas.

"On ne peut pas sortir par-là."

"On va y arriver. Il le faut."

Le rire de Jacqui était strident, Cassie s'aperçut avec horreur que son visage avait changé. Ce n'était plus celui de sa sœur mais celui d'Elaine, une des petites amies de son père, celle qu'elle détestait et craignait le plus.

"Descend," cria la méchante blonde. "Toi d'abord. Passe devant. Je t'ai toujours détestée."

Cassie cria en sentant le métal rouillé s'effriter sous ses doigts.

"Non ! Pitié, non. A l'aide !"

Le rire perçant retentit, l'escalier de secours céda, se brisant sous ses pieds.

On la secouait.

"Réveille-toi je t'en supplie ! Réveille-toi !"

Elle ouvrit les yeux.

La lumière du dortoir était allumée, elle dévisagea les jumelles brunes, visiblement inquiètes et désemparées.

"Tu criais dans ton cauchemar. Ça va ?"

"Oui, ça va. Pardon. Ça m'arrive de temps en temps."

"C'est chiant," décréta l'autre jumelle. "Y'a rien à faire pour y remédier ? C'est pas cool pour nous ; on se tape une journée de douze heures aujourd'hui."

Cassie était rongée par la culpabilité. Elle aurait dû prévoir que ses cauchemars gêneraient, faisant chambre commune.

"Quelle heure est-il ?"

"Quatre heures du matin."

"Je vais me lever," décida Cassie.

"T'es sûre ?" les jumelles se regardaient.

"Sûre certaine. Désolée de vous avoir réveillé."

Elle se leva, étourdie et désorientée par le manque de sommeil, et enfila son haut dans le noir. Elle prit son sac, sortit de la chambre et referma la porte sans bruit.

Le salon était vide, Cassie s'installa sur un canapé, pelotonnée sur le coussin. Elle ne savait que faire, où aller.

Elle ne pouvait pas courir le risque de perturber le sommeil de ses colocataires la nuit prochaine ni se payer une chambre particulière lorsqu'elle se libèrerait.

A moins de trouver un boulot. Elle n'avait pas de visa de travail, mais d'après les dires des autres hier soir, si le travail n'excédait pas trois mois, personne ne s'y opposerait en Italie avec un visa touristique.

Travailler lui permettrait d'habiter ici à un tarif décent et lui laisserait du temps. Sa sœur la contacterait peut-être de nouveau, même si Tim ne se rappelait pas où vivait Jacqui.

Cassie consulta le tableau d'affichage en quête de postes disponibles.

Elle espérait postuler et trouver un emploi de serveuse, elle avait de l'expérience, était sûre d'elle. A son grand désarroi, les emplois exigeaient italien courant aux candidats. D'autres langues étaient un plus, mais pas indispensable.

Elle abandonna l'idée d'être serveuse en poussant un soupir de frustration.

Faire la plonge ? Le ménage ?

Aucun emploi de ce type ne figurait au tableau. Des emplois de vendeuses, mais là encore, l'italien était obligatoire. Un job de coursier à vélo semblait intéressant et bien payé, mais il fallait avoir son propre vélo et son casque, ce qui n'était pas le cas.

Elle n'avait pas les qualités requises pour les seuls postes disponibles.

Découragée, Cassie se rassit sur le canapé et mit son téléphone en charge. Elle regarderait sur internet s'il y avait d'autres postes disponibles. Il était encore très tôt, elle était fatiguée après sa courte nuit. Elle dormit d'un sommeil léger sur le canapé, avant d'être réveillée quelques heures plus tard par le départ des jumelles.

On s'affairait, ça sentait le café. Cassie débrancha son téléphone et bondit du canapé, elle ne voulait pas qu'on sache qu'elle avait dormi ici et pas dans son lit.

Elle suivit l'odeur du café et tomba sur Gretchen, enveloppée dans sa robe de chambre, qui épinglait deux nouveaux postes au tableau d'affichage.

"Ça vient d'arriver", dit-elle en souriant. "Y'a du café dans la kitchenette en bas."

Cassie prit connaissance des deux nouveaux postes. Une annonce de serveuse, inutile, et une autre, qui excita sa curiosité.

"Recherche Fille Au Pair. Divorcée, deux enfants, CDD trois mois, prise de poste immédiate, deux filles, 8 et 9 ans. Anglais souhaité. Hébergement luxe. Contacter Ottavia Rossi."

Cassie ferma les yeux, elle avait la chair de poule.

Elle ne se sentait pas capable de travailler à nouveau comme fille au pair. Ses deux premiers postes s'étaient soldés par un échec.

La première fois, c'était pour le compte d'un riche propriétaire immobilier en France. Elle s'aperçut, en arrivant au château, que lui et sa fiancée ne savaient pas s'y prendre pour éduquer les trois pauvres enfants traumatisés. Chacun se rebellait à sa manière contre son autorité, Cassie avait fait les frais de leur comportement.

Ce poste était devenu un vrai cauchemar, sa fiancée était morte dans des circonstances étranges, Cassie avait failli être arrêtée en tant que suspect.

Le propriétaire —Pierre Dubois – avait fini par être inculpé de meurtre, son procès était en cours. Cassie lisait toujours les articles attentivement. Les avocats se livraient une bataille acharnée, le dernier article en date indiquait que le verdict serait rendu en février.

Elle était rentrée en Angleterre, elle ferait profil bas au cas où l'avocat de la partie adverse l'assignerait à comparaître en tant que témoin— voire, aurait fabriqué suffisamment de preuves prouvant sa culpabilité.

Une fois en Angleterre, elle avait jeté son dévolu sur un homme charmant et séduisant, soi-disant père divorcé ayant un besoin d'aide urgent pour ses enfants. Cassie était tombée raide dingue amoureuse de Ryan Ellis, elle buvait ses paroles. Elle était vite redescendue de son petit nuage, il débitait mensonge sur mensonge, la situation avait dégénéré en horreur totale.

Cassie paniquait au souvenir de cette expérience. Elle faillit percuter Gretchen en se retournant, occupée à mettre à jour le tableau d'affichage et supprimer les anciennes offres.

"Désolée."

"Vous avez repéré quelque chose d'intéressant ?"

"Je ne sais pas. Le job au pair a l'air intéressant," déclara Cassie par politesse.

"C'est dans la banlieue de Milan, un quartier aisé. Logée, en plus."

"Merci." Elle prit l'annonce en photo, au cas où, elle ne comptait pas accepter le poste.

Elle jeta un œil aux livres en vente. Un mélange éclectique de fiction et de romans, deux ouvrages sur l'étagère pourraient lui être utiles. Un manuel d'expressions italiennes et un guide pour apprendre la langue. Les livres avaient vu des jours meilleurs mais ils étaient bon marché. Ravie de pouvoir commencer à maîtriser l'italien, Cassie se rendit au bureau pour payer.

Elle partit chercher sa voiture après avoir payé les livres et un café. La ville était complètement différente au grand jour, elle parvint à retrouver le chemin de sa voiture en s'égarant presque pas.

Tout en réfléchissant à ce job de fille au pair.

Elle ne pouvait pas se permettre de faire la fine bouche, elle resterait forcément en ville un certain temps. Tim le barman se souviendrait peut-être du nom de la ville où travaillait Jacqui.

Etant logée, elle ne dérangerait pas d'autres voyageurs, elle ne risquerait pas de vivre une autre mauvaise expérience, comme celle d'hier soir avec Vadim.

Elle travaillerait pour une femme divorcée. Cassie voulait s'en assurer avant de prendre sa décision. Elle ne voulait plus travailler pour un homme. Cette femme élevait apparemment ses deux filles seule.

Elle pouvait toujours poser la question. Où était le mal ?

Cassie composa le numéro, mal à l'aise, perturbée par ses mauvaises expériences précédentes.

La connexion s'établit, ça sonnait, la nervosité de Cassie allait crescendo.

On décrocha enfin.

"Buongiorno," la femme était essoufflée.

Cassie répondit, nerveuse, elle n'avait pas eu le temps de potasser ses expressions.

"Bonjour."

"Vous êtes bien chez la Signora Rossi, Abigail au téléphone. Que puis-je pour vous ?" poursuivit la femme en anglais. Du moins, Cassie le croyait.

Elle se reprit et s'exprima avec assurance.

"J'appelle pour le poste. Ottavia Rossi est là ?"

"Le poste ? Un instant s'il vous plait. Mme Rossi est en réunion."

Cassie entendit la femme parler à quelqu'un, ce ne fut pas long.

"Je suis sincèrement désolée mais le poste a été pourvu."

"Oh." Cassie fut désagréablement surprise. Elle ne savait pas quoi dire, la femme prit les devants.

"Au revoir." Elle avait raccroché.




CHAPITRE CINQ


Cassie ne comprenait pas pourquoi le poste n'était plus disponible, l'annonce était récente. Elle était déçue que l'offre soit tombée à l'eau avant même d'avoir obtenu un entretien.

Elle ne savait plus que faire, partagée entre prendre sa voiture, rouler au hasard une heure ou deux, dans l'espoir de se rapprocher de sa sœur, ou tomber sur elle en ville par miracle.

Une mission non seulement improbable mais impossible, dans ce pays densément peuplé comptant de nombreux villes et villages.

Cassie ouvrit le coffre de sa voiture, fouilla dans sa valise, prit les comprimés oubliés hier soir et sa dose du matin.

Elle les avala assise au volant et contacta son ami Jess.

Cassie avait passé la semaine entre Noël et Nouvel An avec Jess. Le patron de Jess lui avait donné du congé et de l'argent pour voyager, Jess avait invité Cassie à la rejoindre à Édimbourg.

Jess se chargeait de l'hébergement, Cassie conduisait. Elles avaient loué un appartement en périphérie, fait du tourisme et la fiesta tous les soirs, en avaient profité pour discuter. Jess savait ce que Cassie avait enduré, connaissait tout de ses deux derniers postes pour le moins compliqués.

"Salut la touriste !" Jess décrocha presque immédiatement. "T'as retrouvé ta sœur ?"

"Pas encore. J'ai trouvé quelqu'un qui lui a parlé récemment. Elle habite dans une ville située à une ou deux heures de Milan, mais il ne se rappelle pas du nom."

"Oh, non." Jess était abasourdie. "T'es tout près du but—tu y es presque. Qu'est-ce que tu vas faire ?"

"Je vais rester ici quelques semaines, il m'enverra un message s'il s'en souvient. J'ai téléphoné pour un job de fille au pair mais il était déjà pourvu. Tu connais quelqu'un à Milan, ou en Italie, qui aurait besoin d'aide ?"

Cassie était admirative face au réseau des connaissances de Jess. Cette grande blonde sympathique avait un don pour repérer les bons plans. C'est grâce à elle que Cassie avait obtenu son dernier emploi, même s'il avait mal tourné ; son réseau leur avait permis de louer l'appartement et passer des vacances à un prix abordable.

"À Milan ?" Jess réfléchissait.

"Ou à proximité," suggéra Cassie, afin d'élargir le périmètre.

Jess soupira.

"Je ne vois pas, comme ça, de but en blanc. Milan, c'est bien au nord de l'Italie ?"

"Oui."

"Un poste en Suisse ou dans le sud de l'Allemagne serait jouable ? Je suppose que t'as pas très envie de retourner en France."

Plus jamais, songea Cassie.

"Je préfèrerais éviter."

"Laisse-moi réfléchir. On est en pleine saison de ski, mes patrons connaissent des propriétaires des chalets. Tu pourrais travailler comme femme de ménage dans un chalet. C'est pas super bien payé mais tu pourras skier gratuitement."

"Demande-leur, s'il te plaît."

"Entre temps, relance le gars qui a parlé à ta sœur. Ne fais pas ta timide. Fais-le asseoir devant un plan, qu'il passe toutes les villes en revue jusqu'à ce que le nom lui revienne en mémoire."

Son rire redonna le sourire à Cassie.

"Je dois y aller," dit Jess. "J'ai rendez-vous chez le dentiste pour les enfants. On se rappelle plus tard, bonne chance Cassie !"

Cassie raccrocha mais son téléphone sonna de nouveau. C'était Abigail, la femme qui lui avait répondu lorsqu'elle avait appelé pour le poste de fille au pair.

"Bonjour, j'appelle de la part de Mme Rossi. Vous avez bien téléphoné pour un poste ?"

“Oui, c'est exact.”

"Lequel ? Styliste junior ou fille au pair ?"

"Fille au pair."

"Un instant je vous prie."

La femme paraissait tendue, Cassie entendait chuchoter au bout du fil.

Elle poursuivit, au bout de quelques instants.

"Je suis sincèrement désolée. Je vous présente mes excuses. Je n'étais pas au courant pour le poste de fille au pair. Mme Rossi me confirme que ce poste est toujours vacant, celui de designer a été pourvu. Etes-vous toujours intéressée ?"

"Oui. Oui bien sûr."

"Mme Rossi fait passer les entretiens à partir de quatorze heures trente à son domicile. Le candidat retenu commencera immédiatement. Puis-je vous envoyer l'adresse par sms ?"

"Avec plaisir," Cassie était inquiète. Elle devrait décider sur le champ si ce poste lui convenait ou pas. Elle se demandait comment seraient les enfants, elle angoissait d'avance.

Elle n'accepterait pas le poste sans avoir vu les enfants. Elle passerait le plus clair de ses journées en leur compagnie. Leur mère était une femme aisée, malgré son peu d'expérience, Cassie les imaginait gâtés pourris ou délaissés.

Son téléphone bipa, elle venait de recevoir l'adresse, elle décida de s'y rendre sur le champ en voiture.

Si elle n'arrivait pas la première à l'entretien, le problème serait réglé d'emblée.


*

Cassie arriva dans le quartier avant midi. Les rues calmes et impeccables étaient bordées de grandes maisons aux jardins arborés, légèrement en retrait. En plein été les arbres étaient bien verts, on ne voyait pas les maisons depuis la route.

Elle était étonnée devant l'ampleur des mesures de sécurité. Chaque maison était clôturée, dissimulée derrière des murs, sécurisée par des portails automatiques. Cassie ignorait si les riches tenaient à ce point à leur sécurité et leur intimité, ou si le taux de criminalité était élevé dans ce quartier. Elle penchait pour la première solution.

Cassie remarqua, en parcourant les rues au volant de sa vieille guimbarde, que certains habitants la regardaient bizarrement, dans leurs coupés sport aux couleurs vives et leurs SUV sombres. Elle n'était pas à sa place et ne passait pas inaperçue avec sa voiture dans ce quartier.

Elle tomba sur un café au bout de quelque pâtés de maison. Elle était trop tendue pour avoir faim, mais s'efforça de manger un cornetto et boire de d'eau.

Cette femme travaillait dans le milieu de la mode, le quartier était huppé, Cassie tenait à faire bonne impression. Elle se rendit aux toilettes, lissa ses cheveux et vérifia que son haut était exempt de miettes après avoir mangé un dessert feuilleté au mascarpone.

Elle se dirigea vers la maison et s'arrêta devant le portail en fer forgé, à deux heures moins deux exactement.

Elle tremblait de peur, elle aurait aimé avoir plus confiance en elle et décider si ce poste lui convenait ou pas. Elle devrait se faire rapidement une idée, prendre de multiples facteurs en compte, et si elle passait à côté de l'essentiel ?

Il fallait avoir la foi pour oser reprendre un boulot de fille au pair après ses mauvaises expériences. Elle n'aurait jamais postulé si elle n'était pas déterminée à rester dans le coin et découvrir ce qu'il était advenu de Jacqui.

Elle se força à respirer profondément et garder son calme, Cassie se pencha par la fenêtre et appuya sur la sonnette.

Le portail s'ouvrit au bout d'un moment, elle s'engagea sur l'allée pavée serpentant parmi le jardin.

Elle se gara sous un olivier, à côté d'un triple garage, heureuse de constater qu'il n'y aucune autre voiture à proximité. Elle espérait être la première candidate sur les lieux.

Cassie arpenta le chemin jusqu'à l'énorme porte d'entrée en bois. Elle sonna à la porte et entendit le carillon retentir dans la maison.

Elle s'attendait à ce qu'une gouvernante ou une assistante lui ouvre, entendit des talons hauts claquer, la porte s'ouvrit en grand quelques instants plus tard sur une femme d'une quarantaine d'années, à l'air autoritaire.

Elle mesurait quinze centimètres de plus que Cassie, grâce à une paire de magnifiques bottes en cuir bleu paon à talons. Ses cheveux bruns cascadaient joliment sur ses épaules. Elle portait un gros collier et des bracelets en or.

"Buongiorno," dit-elle d'un ton autoritaire. "C'est pour le poste de fille au pair ?"

"Bonjour. Oui, je m'appelle Cassie Vale. Je suis en avance. La personne m'avait dit quatorze heures trente mais je craignais d'être en retard."

Cassie s'empressa de se taire, la nervosité la faisait bafouiller.

La femme semblait satisfaite qu'elle soit en avance. Ses lèvres parfaitement maquillées esquissèrent un sourire.

"La ponctualité est la moindre des politesses. J'insiste sur ce point, pour moi et mes employés. Je vous remercie de votre courtoisie. Ottavia Rossi. Entrez, je vous prie."

Elle lui emboîta le pas, touchée à l'idée d'avoir fait bonne impression, cette femme l'intimidait.

Cassie remarqua de nombreux objets d'art très colorés dans l'immense entrée. Les tableaux aux couleurs vives, les vases et superbes tapis chatoyants, la maison ressemblait à une galerie d'art moderne, mais accueillante.

Un grand escalier de marbre blanc menait à l'étage.

Un stiletto rouge vif d'un mètre de haut, au design audacieux, trônait à droite de l'escalier.

Mme Rossi sourit devant le regard de Cassie.

“Notre modèle "Nina", grâce auquel Rossi Shoes a acquis une renommée internationale dans les années 70. Le design était très avant-gardiste pour l'époque, la couleur avait fait scandale—mais pas suffisamment pour dissuader les acheteurs."

"C'est magnifique," déclara Cassie.

Ottavia Rossi était à la tête de cette entreprise internationale fondée dans les années 70, probablement une entreprise familiale pérenne.

Mme Rossi monta l'escalier et prit un couloir. Cassie se pencha et aperçut, sous un plafond voûté, un grand salon moderne et une cuisine étincelante où s'affairait une cuisinière.

Le couloir donnait sur une porte fermée. Elle l'ouvrit et fit entrer Cassie.

Cette pièce élégante était le bureau de Mme Rossi. Elle s'assit à la table blanche incurvée et fit signe à Cassie de s'installer en face.

Cassie se rendit soudainement compte qu'elle était arrivée les mains vides. Elle n'avait pas préparé de CV, imprimé ses coordonnées ni fait de photocopie de son passeport et son permis de conduire. Elle les lui demanderait certainement. Cassie était pétrifiée, elle avait complètement oublié.

"Je suis sincèrement désolée. Je suis arrivée en Italie depuis peu et n'ai pas encore mis mon CV à jour. Cette offre d'emploi était inespérée, je suis venue afin d'en savoir plus."

À son grand soulagement, Mme Rossi opina du chef.

"Je comprends. Je voyageais énormément à vingt ans—c'est bien votre âge, je me trompe ?"

Cassie acquiesça. "Oui. Je peux vous montrer mon passeport si vous voulez."

"S'il vous plaît."

Mme Rossi feuilleta brièvement le passeport et le rendit à Cassie.

"J'aimerais avoir un résumé de vos précédents postes."

Cassie était au plus mal, elle ne pouvait fournir aucune référence pour les postes qu'elle prétendait avoir exercé en Europe. Son premier patron, inculpé de meurtre, ne risquait pas de lui faire de la publicité— Cassie était persuadée qu'il essaierait de lui faire porter le chapeau, insisterait sur le fait d'avoir été accusé à tort.

Son deuxième employeur était mort assassiné, alors que Cassie était à son service. Personne dans cette famille ne lui donnerait de références. Ce n'était pas un désastre, mais une catastrophe.




CHAPITRE SIX


Cassie prit place en silence, elle cogitait à toute allure. Elle savait que Mme Rossi s'attendait à ce qu'elle se présente, que toute hésitation soulèverait des questions, mais ne savait quoi dire.

Le mot "meurtre" découragerait tout employeur potentiel. Quelles que soient les circonstances, ils décideraient que le jeu n'en valait pas la chandelle.

Cassie ne pouvait pas leur en vouloir. Elle se demandait si elle portait la poisse—ou si ses décisions n'étaient pas la cause de ces terribles accidents.

Sa seule chance était de passer sous silence sa récente expérience et se concentrer sur son travail aux États-Unis.

Elle s'éclaircit la gorge et se lança.

"Je suis partie de chez moi à l'âge seize ans et suis entrée à l'université, je travaillais en tant que serveuse."

Elle ne s'étendit pas sur les raisons de son départ, elle espérait que son indépendance et son autonomie impressionnerait Mme Rossi. À son grand soulagement, la chef d'entreprise opina du chef.

"J'ai donné des cours pendant cette période, j'aidais de jeunes enfants dans leurs études, j'ai travaillé dans une crèche un temps, un remplacement de congé maternité. J'ai mon permis de travail en règle, je peux vous le montrer sur mon téléphone. J'ai une lettre de recommandation du restaurant dans lequel j'ai travaillé deux ans, je suis fiable, assidue et fais tout pour satisfaire le client."

Ces documents faisaient partie de sa première candidature en tant que fille au pair, elle avait heureusement gardé des traces. Son job au restaurant n'était pas très significatif mais constituait sa seule véritable référence.

"Excellent," déclara Mme Rossi.

“J'ai beaucoup voyagé depuis mon arrivée en Europe. J'ai travaillé au pair pour une famille à Paris. Les enfants ont déménagé dans le sud de la France, je suis retournée au Royaume-Uni en décembre."

Cassie avait chaud. Son expérience était lacunaire. Mme Rossi découvrirait rapidement que Cassie ne lui avait pas dit toute la vérité si elle lui posait des questions. A sa grande surprise, la femme d'affaires parut satisfaite, et prit la parole.

"Je vais vous expliquer ma situation. J'ai divorcé il y a quelques mois, j'ai travaillé chez moi un certain temps mais la croissance de l'entreprise ne le permet plus. Nous avons conquis de nouvelles parts de marché et racheté d'autres marques. Cette croissance, bien que prévue, s'est subitement accélérée. Ma mère va s'installer ici pour s'occuper des enfants, mais elle a besoin de temps pour se préparer et faire ses valises. J'aurai besoin de vous pendant trois mois, logée, bien entendu. Les enfants sont sages, nous avons une cuisinière et un chauffeur, la charge ne sera pas trop importante."

Cassie déglutit.

"Pourriez-vous me parler des enfants, s'il vous plaît ?"

"Deux filles, huit et neuf ans. Nina est l'aînée, Venetia la benjamine. Des enfants sages."

Mme Rossi n'avait pas grand-chose à ajouter, Cassie prit son courage à deux mains.

"Je pourrais peut-être les rencontrer ? Voir si on s'entend bien, avant que je prenne ma décision ?"

Mme Rossi trouverait peut-être sa demande déplacée, elle soutenait que ses filles étaient bien élevées.

La femme d'affaires acquiesça.

"Bien sûr. Elles doivent être rentrées de l'école. Suivez-moi."

Elle se leva, Cassie lui emboîta le pas.

Cassie était impressionnée par son caractère autoritaire. Elle n'en serait jamais capable, si telle était la qualité requise pour diriger une multinationale prospère. Même pour tout l'or du monde. Elle n'avait pas la carrure pour, n'aurait jamais l'étoffe nécessaire.

Mme Rossi semblait l'apprécier. Elle ne la détestait pas du moins, pas comme ses patrons français.

Elles montèrent l'escalier de marbre et parvinrent à l'étage. La maison, en forme de U, comportait deux ailes. Les chambres des enfants étaient situées à l'étage, dans l'aile droite.

Le claquement des talons d'Ottavia Rossi sur le sol dallé était suffisamment fort pour signaler sa présence aux enfants, Cassie fut surprise de voir deux fillettes brunes sortir de leurs chambres et se placer sagement côte à côte, tandis qu'elles approchaient.

Elles portaient de jolies robes manches longues identiques, seule la couleur changeait : jaune et bleue. Cassie se demanda, en voyant leurs ballerines aux couleurs vives, si Rossi Shoes commercialisait également une gamme enfants.

"Les enfants, je vous présente Cassie," déclara Mme Rossi. "Elle est venue pour un entretien, elle s'occupera peut-être de vous prochainement. Vous voulez bien lui dire bonjour et répondre à ses questions ?"

"Bonjour, ravies de vous rencontrer," dirent les enfants en chœur, Cassie constata à son grand étonnement que leur anglais était excellent.

La plus grande s'avança.

"Je m'appelle Nina."

Elle tendit la main à Cassie, surprise par ce salut formel.

"Et moi Venetia," dit la plus jeune.

Cassie serra sa petite main chaude. Les présentations étaient quelques peu gênantes, le couloir n'était pas l'endroit idéal pour bavarder et faire connaissance, elle allait devoir prouver qu'elle était sympathique et agréable.

Elle leur sourit.

"Quels beaux prénoms."

"Merci," dit Nina.

"Tu es allée à l'école aujourd'hui ?"

Venetia s'empressa de répondre.

"Oui. On a des devoirs l'après-midi. On était en train de les faire."

"C'est bien les enfants. Quelle est votre matière préférée ?"

Les deux filles échangèrent un regard.

"Anglais," répondit Nina.

Venetia réfléchissait.

"Et moi les maths."

Cassie était stupéfaite. Elles avaient tout pour réussir – bien élevées et studieuses malgré leur jeune âge. Ces fillettes suivraient les traces de leur mère, leur avenir était tout tracé.

Les filles bénéficieraient d'opportunités dont elle n'aurait jamais rêvé. L'espace d'un instant, Cassie se demanda l'impression que ça faisait d'adorer étudier, d'être les héritières d'un empire de la mode.

"Et quels sont vos loisirs ? Qu'aimez-vous faire en dehors de l'école ?"

Les filles échangèrent un nouveau regard.

"J'aime le chant," dit Nina.

"Et moi l'équitation. On prend toutes les deux des cours le dimanche," précisa Venetia.

"C'est génial," déclara Cassie, elle imaginait leur cadre de vie. Non seulement ces jeunes filles étaient motivées et douées pour les études, mais elles exerçaient des activités que Cassie n'avait jamais pu se permettre.

Cette famille, avec sa ravissante maison moderne, ressemblait pile poil à celles des magazines de luxe qu'on trouvait chez le coiffeur. L'élite, les côtoyer était passionnant et impressionnant à la fois.

Le seul défaut de leur vie parfaite était ce divorce, Cassie se demandait à quoi ressemblait le mari de Mme Rossi. L'empire Rossi était aux mains de sa famille, elle avait vraisemblablement repris son nom de jeune fille après le divorce, à moins qu'elle ne l'ait jamais quitté. Elle se demandait si les enfants avaient été traumatisées par le divorce, si elles voyaient leur père. Elle poserait ces questions à Mme Rossi ou aux enfants en temps voulu.

Cassie réalisa, à sa grande stupéfaction, qu'elle envisageait déjà l'avenir, comme si elle avait accepté le poste.

Les enfants la regardaient avec impatience. Elles n'avaient pas bougé d'un pouce, comme attendant la permission, Cassie était impressionnée par leur self-control.

"Merci beaucoup de m'avoir accordé de votre temps. Je suis ravie d'avoir fait votre connaissance. Il vous reste des devoirs, je suppose ?"

"Allez, les enfants," dit Mme Rossi, elles disparurent dans leurs chambres.

Cassie ne put s'empêcher de la féliciter tandis qu'elles rebroussaient chemin.

"Elles sont incroyables. Je n'ai jamais vu d'enfants si obéissantes et bien élevées. Et douées pour les études, vous pouvez être fière."

Mme Rossi déclara, visiblement satisfaite "Elles sont en plein apprentissage, comme tout enfant, d'ailleurs. Elles hériteront de l'entreprise un jour, je m'efforce de leur inculquer le sens des valeurs."

Elles descendirent le grand escalier et regagnèrent son bureau.

"Vous avez rencontré la famille, nous allons discuter du poste. Vous êtes la première—Abigail s'est emmêlé les pinceaux, nous n'avons pas pu contacter les autres candidats. Vous semblez convenir, les enfants vous ont apprécié. Le poste est à vous s'il vous intéresse. Vous devrez passer du temps avec elles après l'école et le dimanche. Elles ont classe de huit heures à treize heures trente, sauf lors des activités l'après-midi."

Cassie prit une profonde inspiration. Elle reprenait confiance, Mme Rossi estimait qu'elle avait les épaules suffisamment larges pour s'occuper de ses deux filles exceptionnelles. Elle n'avait même pas demandé à contacter les précédents employeurs pour vérifier les références de Cassie.

"Toute opportunité qui se présente est une porte sur l'avenir," poursuivit Mme Rossi. "Ce poste offre des perspectives d'évolution selon vos capacités. Nous avons régulièrement des postes de stagiaires disponibles, si vous souhaitez rester en Italie après la fin de cette mission et travailler dans le monde de la mode, c'est envisageable."

Le cœur de Cassie s'emballa. Elle lui offrait bien plus qu'un travail temporaire. Une nouvelle carrière s'offrait peut-être à elle, un moyen d'améliorer ses chances de retrouver Jacqui et renouer.

Elle s'imaginait avec sa sœur, toutes deux à des postes enviables dans l'univers de la mode, habitant un magnifique appartement dans un quartier chic et pittoresque. Le soir, elles discuteraient de leurs journées respectives et cuisineraient à tour de rôle, avant d'aller en boîte et faire la fiesta en ville.

Plus Cassie y réfléchissait, plus la mission l'enchantait. Il ne s'agissait pas d'un simple poste de fille au pair, elle ne pouvait pas refuser. Elle devait s'impliquer, être parfaite, cette opportunité pouvait changer sa vie.

"J'aimerais vraiment faire un stage à l'avenir, ça a l'air passionnant. J'accepte le poste avec joie. Merci infiniment."

Mme Rossi esquissa un petit sourire.

"Vous êtes engagée. Vous avez vos bagages ?"

"Ils sont dans ma voiture."

"Une domestique vous aidera à les porter dans votre chambre. Ce soir, les enfants et moi sommes chez ma mère, nous dînerons chez elle. C'est le soir de congé de notre cuisinière mais nous avons un service de livraison à domicile. Les menus sont dans le tiroir de la cuisine. Commandez ce que vous voulez et appelez depuis le poste fixe. Ils livrent dans la demi-heure et le mettent sur notre compte."

"Merci," déclara Cassie.

"Je dois vous informer d'une règle importante."

Elle se pencha vers Cassie, qui fit de même.

"Ne laissez personne entrer dans la maison sans savoir son identité. Nous vivons dans un quartier aisé mais malheureusement non exempt de criminalité. Nous avons déjà été la cible de voleurs et cambrioleurs. L'enlèvement et le trafic d'enfants constituent une menace, surtout avec deux fillettes, je tenais à vous en faire part. Ne laissez personne entrer, à moins qu'il ne s'agisse d'une livraison. Est-ce clair ?"

Cassie acquiesça, nerveuse à l'idée que les enfants soient prises pour cible. Sa récente expérience dans le centre de Milan était la preuve que la menace était bien réelle.

"Limpide. Je redoublerai de prudence."

"Bien. A demain," conclut Mme Rossi.

Elle décrocha un interphone, appuya sur un bouton, parla brièvement à toute vitesse en italien avant de raccrocher.

“La bonne arrive,” annonça-t-elle à Cassie.

Le portable de Mme Rossi sonna.

“Ciao,” répondit-elle, impatiente visiblement.

Ecouter la conversation serait impoli, Cassie se leva précipitamment et attendit la bonne à l'extérieur.

Alors qu'elle sortait, elle entendit Mme Rossi dire sévèrement, "Abigail ?"

Cassie se souvint de la femme qui lui avait annoncé par erreur que le poste était pourvu.

Il y eut une pause, Cassie l'entendait parler fort, visiblement en colère.

"Vous vous êtes plantée, Abigail. C'est inacceptable, je me fiche de vos excuses. Inutile de venir demain. Vous êtes virée !"




CHAPITRE SEPT


Cassie s'éloigna du bureau, elle espérait que Mme Rossi ne l'avait pas vue épier la conversation. Elle était profondément choquée. La jeune employée avait été licenciée suite au malentendu concernant le poste ?

Il devait s'agir d'autre chose, elle avait dû faire une sottise, Cassie l'espérait du moins. Elle réalisa avec effroi que tel était le prix à payer pour bâtir un empire, raison pour laquelle si peu réussissaient. Les erreurs et les excuses étaient inacceptables. Elle devrait être constamment sur le qui-vive et faire de son mieux pour ne pas se tromper.

Imaginons qu'elle fasse une erreur, que Mme Rossi le lui reproche de façon véhémente, lui demande de faire ses valises et partir. Elle était furieuse, complètement différente. Cassie ne pouvait pas s'empêcher d'avoir pitié de la pauvre Abigail, mais elle ne pouvait pas juger, ne connaissant pas le contexte.

Cassie fut contente de voir la bonne arriver, et mettre ainsi un terme au monologue qui allait bon train dans le bureau. La femme en uniforme parlait italien mais elles communiquèrent par gestes.

Elles se rendirent sur le parking, la femme indiqua à Cassie où elle devait se garer, dans un box couvert derrière la villa. Elle lui remit la clé de la porte d'entrée avec la télécommande du portail, puis l'aida à porter ses sacs à l'étage.

Cassie prit automatiquement à droite, vers les chambres des enfants, mais la femme de ménage la rappela à l'ordre.

"Non ! Cassie était heureuse de constater que le mot était similaire en italien.

La domestique indiqua le couloir, à l'extrémité de l'aile.

Cassie changea de direction, confuse. Elle imaginait que sa chambre serait situé près de celle des enfants afin de pouvoir s'occuper d'elles la nuit si nécessaire. Elle ne les entendrait pas pleurer, à l'autre bout de cette immense maison. La chambre de Mme Rossi, au centre de la demeure, était plus proche.

Elle avait remarqué que les filles étaient très indépendantes pour leur âge, elles n'avaient peut-être pas besoin d'aide la nuit—ou du moins, étaient suffisamment sûres d'elles pour s'orienter dans la maison et l'appeler.

Sa grande chambre avec salle de bain privative se trouvait à l'autre bout. Cassie regarda par la fenêtre et constata que les chambres donnaient sur un jardin et une cour avec une fontaine d'ornement.

Elle aperçut de l'autre côté les fenêtres des chambres des enfants, à la luminosité du soleil de fin d'après-midi, elle distinguait la tête brune d'une des filles, occupée à ses devoirs, assise à son bureau. Les deux filles avaient des queues de cheval identiques et la même taille, elle ne pouvait deviner de qui il s'agissait, le dossier de la chaise l'empêchait de voir la couleur de la robe, ce qui lui aurait fourni une indication. Elle les voyait quoi qu'il en soit, bien que sa chambre soit éloignée.

Cassie voulait se rendre à l'autre bout de l'aile et apprendre à faire connaissance avec les enfants, partir du bon pied.

Mais elles faisaient leurs devoirs et partiraient ensuite avec leur mère, elle attendrait.

Cassie déballa ses affaires et s'assura que sa chambre et ses placards étaient bien rangés.

Mme Rossi ne lui avait pas demandé si elle prenait un traitement, Cassie n'avait pas eu besoin de lui parler de ses médicaments contre l'anxiété qui lui permettait de garder son calme.

Elle planqua les flacons à l'abri des regards, au fond du tiroir de chevet.

Cassie ne s'attendait pas à passer sa première nuit seule dans la maison, elle descendit dans la cuisine déserte et fouilla dans les tiroirs à la recherche des menus.

Le réfrigérateur était plein mais Cassie ne savait pas si la nourriture était destinée aux futurs repas, personne n'était là pour répondre à sa question. Tout le personnel, y compris la femme de ménage qui l'avait aidée, était parti pour la journée. Commander à manger aux frais de la famille la gênait prodigieusement le premier soir, mais elle décida que mieux valait suivre les consignes de Mme Rossi.

Il y avait un téléphone dans la cuisine, elle contacta un restaurant des environs et commanda des lasagne et un Coca Light. Sa commande arriva une demi-heure plus tard. N'osant s'installer dans la salle à manger, Cassie partit en exploration. Le rez-de-chaussée se composait de plusieurs pièces, l'une d'entre elles, une salle à manger pour enfants apparemment, disposait d'une petite table et quatre chaises.

Elle s'installa et dîna en étudiant son livre de phrases usuelles en italien, avant de monter se coucher, épuisée par sa journée.

Son téléphone sonna avant qu'elle s'endorme.

C'était le sympathique barman de l'auberge de jeunesse.

"Salut, Cassie ! Je crois me souvenir où travaille Jax. La ville s'appelle Bellagio. Je croise les doigts !"

Cassie entrevit une lueur d'espoir. Elle connaissait enfin le nom de la ville où habitait sa sœur. Y travaillait-elle ? Cassie espérait qu'elle logeait dans une pension ou auberge de jeunesse, elle aurait plus de chances de la retrouver. Elle commencerait son enquête dès que possible, Cassie était persuadée que les résultats seraient à la hauteur de ses espérances.

A quoi ressemblait cette ville ? Le nom était charmant. Pourquoi Jacqui l'avait-elle choisie ?

Des questions sans réponse tourbillonnaient dans son esprit, Cassie mit plus de temps à s'endormir que prévu.

Une fois dans les bras de Morphée, elle rêva qu'elle était en ville. Une ville étrange et pittoresque, avec des restanques et des bâtisses en pierre aux teintes chaudes. Tout en arpentant la rue, elle demanda à un passant "Où puis-je trouver ma sœur ?"

"Là-haut," il indiquait le sommet de la colline.

Cassie poursuivit son chemin, en se demandant ce qu'il pouvait bien y avoir là-haut, l'endroit paraissait isolé. Que faisait Jacqui là-bas ? Pourquoi n'était-elle pas descendue retrouver Cassie, la sachant en ville ?

Elle finit par atteindre le sommet de la colline, essoufflée, mais la tour avait disparu pour céder la place à un immense lac sombre. Ses eaux troubles clapotaient sur le rivage hérissé de roches noires et coupantes.

"Je suis là."

"Où ça ?"

La voix était lointaine.

"Tu arrives trop tard," chuchota Jacqui, d'une voix grave et triste. "Papa m'a retrouvé le premier."

Cassie se pencha et regarda en contrebas, terrifiée.

Jacqui gisait au fond du lac sombre et froid.

Ses cheveux s'enroulaient autour de son corps livide et inerte, tel des algues échouées sur les rochers pointus, ses yeux vitreux fixaient le ciel.

"Non !" hurla Cassie.

Elle réalisa qu'il ne s'agissait pas de Jacqui, qu'elle ne se trouvait pas en Italie. Elle était en France et contemplait le corps désarticulé gisant en contrebas du parapet. Ce n'était pas un rêve mais un souvenir. Un vertige la prit, elle s'agrippa à la pierre, terrifiée à l'idée de tomber, elle se sentait faible et impuissante.

"Tel est le rôle des pères. Voilà ce qu'ils font."

Elle vacilla devant cette voix sarcastique.

L'homme qui lui avait menti, trompé et détruit sa confiance était là. Mais ce n'était pas son père qu'elle voyait mais Ryan Ellis, son patron en Angleterre, le visage méprisant.

"Tel est le rôle des pères," murmura-t-il. "Ils font du mal. Ils détruisent. Tu n'étais pas suffisamment bien pour moi, ton heure est venue. Voilà ce qu'ils font."

Il attrapa par la chemise et la poussa violemment.

Cassie poussa un hurlement de terreur, elle perdait pied, sa main glissait.

Elle tomba, comme si sa chute ne devait jamais s'arrêter.

Elle se réveilla, se redressa, haletante, parcourue de sueurs froides, malgré la chaleur régnant dans sa chambre spacieuse.

La disposition de la pièce ne lui était pas familière, elle tâtonna avant de trouver la table de chevet et l'interrupteur.

Elle alluma et s'assit, pressée d'avoir la confirmation qu'elle avait effectivement échappé à son cauchemar.

Elle se trouvait dans un grand lit double, à la tête de lit en fer forgé. Une grande baie vitrée aux rideaux mordorés fermés se trouvait de l'autre côté de la chambre.

La porte de la chambre se trouvait à sa droite, celle de la salle de bain à sa gauche. Le bureau, la chaise, le petit réfrigérateur, l'armoire, tout était comme dans son souvenir.

Cassie poussa une profonde respiration, rassurée de ne pas être captive de son rêve.

Bien qu'il soit déjà sept heures et quart, il faisait encore nuit. Elle n'avait reçu aucune instruction concernant les enfants. A moins que cela lui soit sorti de l'esprit ? Mme Rossi avait-elle abordé le sujet de l'école ?

Cassie secoua la tête. Elle ne se souvenait de rien, elle n'avait pas mentionné les horaires d'école.

Elle se leva et s'habilla rapidement. Dans la salle de bains, elle dompta ses boucles auburn en un look soigné qu'elle espérait acceptable dans cette maison très branchée mode.

Elle entendit un bruit à l’extérieur alors qu'elle se contemplait dans le miroir.

Cassie se figea et écouta.

Elle entendit des pas sur le gravier. La fenêtre de la salle de bain en verre dépoli donnait sur le portail.

Était-ce le personnel de cuisine ?

Elle ouvrit la fenêtre et regarda à l'extérieur.

Le jour se levait, Cassie aperçut une silhouette vêtue de noir pénétrer dans la maison. Elle constata, à son grand étonnement, que l'homme portait un bonnet noir et un petit sac à dos foncé. Elle ne l'aperçut que brièvement mais vit qu'il se dirigeait vers l'arrière de la villa.

Son cœur battait à tout rompre, elle songea aux intrus potentiels, au portail automatique et aux caméras de télésurveillance.

Elle se souvint des paroles de Mme Rossi, de son avertissement sans ambigüité. La riche famille pourrait être la cible d'un vol, voire, d'un enlèvement.

Elle devait en avoir le cœur net. Si elle l'estimait dangereux, elle donnerait l'alarme, crierait et réveillerait la maisonnée.

Elle se dépêcha de descendre et songea à son plan.

L'homme s'était dirigé vers l'arrière de la maison, elle devrait sortir par la porte d'entrée. La luminosité lui permettait de voir, l'herbe était givrée par la fraîcheur de la nuit. Elle le suivrait à la trace.

Cassie sortit et verrouilla la porte derrière elle, si nerveuse qu'elle ne remarqua même pas le froid mordant de cette matinée calme.

Des traces de pas se détachaient nettement sur le sol gelé. Elles contournaient la villa, franchissaient la pelouse impeccable et la cour dallée.

Les empreintes menaient à la porte arrière, grande ouverte.

Cassie monta les marches, les traces de pas étaient clairement visibles sur les escaliers en pierre.

Elle s'arrêta sur le pas de la porte et attendit, s'efforçant de différencier les bruits suspects des battements de son cœur.

Elle n'entendait rien, bien que les lumières soient allumées. Une faible odeur de café flottait dans l'air. Cet homme était peut-être un livreur, la cuisinière l'avait fait entrer. Mais où était-il, pourquoi n'entendait-elle pas parler ?

Cassie entra dans la cuisine sur la pointe des pieds mais personne.

Elle décida d'aller voir si tout allait bien du côté des enfants. Une fois rassurée sur ce point, elle réveillerait Mme Rossi et lui expliquerait tout. C'était certainement une fausse alerte mais mieux valait prévenir que guérir, surtout après avoir constaté que l'homme s'était volatilisé.

Elle ne l'avait aperçu que fugacement, Cassie aurait cru rêver si elle n'avait pas vu les empreintes de pas.

Elle monta les escaliers en courant et se dirigea vers les chambres des enfants.

Elle s'arrêta net avant d'y parvenir, plaqua sa main sur sa bouche et étouffa un cri.

Il était là—mince silhouette vêtue de noir.

Devant la chambre de Mme Rossi, la main gauche sur la poignée de la porte.

Elle ne voyait pas sa main droite tendue, il tenait vraisemblablement quelque chose, vue sa position.




CHAPITRE HUIT


Cassie, totalement paniquée, devait trouver une arme, elle s'empara du premier objet venu – une statuette en bronze placée sur une desserte près des escaliers.

Elle courut vers lui. Elle devait user de l'effet de surprise, il n'aurait pas le temps de se retourner. Elle le frapperait d'abord à la tête avec la statuette, puis sa main droite pour le désarmer.

Cassie bondit en avant. Il était tourné—elle devait tenter sa chance. Elle leva son arme improvisée.

Elle freina des quatre fers alors qu'il se retournait pour lui faire face. Son cri de surprise fut étouffé par un hurlement indigné.

L'homme, petit et mince, tenait une tasse de café.

"C'est quoi c'bordel ?"

Cassie baissa la statue et le dévisagea, incrédule.

"Vous comptiez m'agresser ?" tempêta l'homme. "Vous êtes folle ou quoi ? J'ai failli lâcher mon café."

Son café avait débordé du couvercle et éclaboussé sa main. Quelques gouttes mouchetaient le sol. Il prit un Kleenex dans sa poche et essuya.

Cassie lui donnait la trentaine, tiré à quatre épingles, cheveux bruns coupés à la perfection, barbe courte et bien taillée. Elle perçut un soupçon d'accent australien.

Il se redressa et lui adressa un regard noir.

"Qui êtes-vous ?"

"Cassie Vale, la fille au pair. Et vous ?"

Il haussa les sourcils.

"Depuis quand ? Vous n'étiez pas là hier."

"J'ai été embauchée hier après-midi."

"Signora vous a engagé ?"

Il avait mis l'accent sur Signora, et la dévisagea quelques secondes, Cassie était de plus en plus mal à l'aise. Elle acquiesça sans mot dire.

"Je vois. Maurice Smithers, assistant personnel de Mme Rossi."

Cassie l'avait échappé belle. Il ne correspondait pas à l'image qu'elle se faisait d'un assistant personnel.

"Pourquoi vous être faufilé dans la maison ?"

Maurice soupira.

"La serrure de la porte d'entrée ouvre difficilement par temps froid. Elle fait un bruit atroce, j'essaie d'éviter de déranger quand j'arrive tôt. J'entre par derrière, c'est moins bruyant."

"Et le café ?"

Cassie fixait la tasse, pas convaincue par sa dégaine étrange et son prétendu poste.

"Tout droit sorti d'une brasserie artisanale au bout de la rue. Le café préféré de Signora. Je lui en apporte un lors de nos réunions matinales."

"Si tôt ?"

Cassie était gênée, en dépit de son air accusateur. Elle s'était pris pour une héroïne, en agissant dans l'intérêt de Mme Rossi et des enfants mais découvrait qu'elle avait commis une grave erreur, elle partait du mauvais pied avec Maurice. En tant qu'assistant personnel, son rôle dans sa vie était manifestement influent.

Son futur stage semblait compromis. Cassie s'en voulait, sa témérité avait peut-être définitivement compromis son rêve.

"Une journée extrêmement chargée nous attend. Mme Rossi préfère commencer tôt. Si vous vous voulez bien m'excuser, j'aimerais le lui apporter avant qu'il refroidisse."

Il frappa poliment à la porte, qui s'ouvrit un moment plus tard.

"Buongiorno, Signora. Comment allez-vous ce matin ?"

Mme Rossi était habillée et parfaitement maquillée. Elle portait des bottes cerise à grosses boucles argentées aujourd'hui.

"Molto bene, grazie, Maurice," dit-elle en prenant son café.

Les salutations étaient pure formalité en italien, Cassie remarqua que la suite de la conversation se poursuivit en anglais.

"Il fait très froid dehors. Dois-je monter le chauffage dans votre bureau ?" demanda Maurice.

Cassie n'avait pas encore vu Maurice sourire, son visage se fendit d'un sourire obséquieux, il frétillait, ne sachant que faire pour lui être agréable.

"Nous n'en avons pas pour longtemps, le chauffage est parfait. Apportez-moi mon manteau, voulez-vous ?"

"Avec joie."

Maurice prit le manteau au col en fourrure sur le porte-manteau en bois situé près de la porte de la chambre. Il parlait de façon animée sans la quitter d'une semelle.

"Vous verrez lorsque vous saurez ce que nous avons prévu pour la Fashion Week. Nous avons eu une excellente réunion hier avec les Français. J'ai tout enregistré, bien entendu, j'ai préparé un compte-rendu et un résumé."

Cassie s'aperçut que Mme Rossi ne lui avait pas adressé la parole. Elle l'avait forcément vue mais n'avait d'yeux que pour Maurice. Ils se dirigeaient vers le bureau où Cassie avait passé son entretien la veille.

Mme Rossi ne l'ignorait pas délibérément—elle l'espérait du moins. Elle était complètement absorbée par son travail, son attention se concentrait sur sa journée.

"J'ai le rapport des ventes de la semaine dernière, et une réponse des fournisseurs indonésiens."

"De bonnes nouvelles, j'espère," déclara Mme Rossi.

"Je pense que oui. Ils veulent d'autres d'informations mais c'est globalement positif."

Maurice faisait carpette devant Mme Rossi, Cassie ne savait pas s'il l'ignorait délibérément ou involontairement, peut-être pour lui montrer l'importance qu'il avait dans sa vie, comparé à Cassie.

Elle les suivit jusqu'au bureau, légèrement en retrait, guettant une pause dans la conversation pour aborder la question des horaires des enfants.

Il devint rapidement évident qu'aucune pause n'était prévue. Penchés sur l'ordinateur de Maurice, personne ne lui adressait le moindre regard. Cassie était persuadée que Maurice l'ignorait volontairement. Il ne pouvait décemment ignorer sa présence.

Elle voulut les interrompre mais l'idée la gênait. Ils étaient hyper concentrés, Cassie ne voulait pas fâcher Mme Rossi ; cette femme montait vite dans les tours, vue la conversation à laquelle elle avait assisté hier malgré elle.

Elle était toute contente d'avoir été engagée, portée aux nues par Mme Rossi. Mais ce matin, c'est comme si elle était transparente aux yeux de cette femme influente.

Cassie repartit, découragée et perdue. Elle essaya de refouler ses pensées négatives et se souvint que son rôle consistait à s'occuper des enfants et ne pas monopoliser l'attention de Mme Rossi, fort occupée. Espérons que Nina et Venetia connaissent leur emploi du temps.

Cassie entra dans les chambres des filles, qu'elle trouva vides. Les deux lits étaient soigneusement faits, les chambres bien rangées. Cassie supposa qu'elles devaient prendre leur petit déjeuner, elle les trouva dans la cuisine à son grand soulagement.

"Bonjour Nina et Venetia."

"Bonjour," répondirent-elles poliment.

Nina était assise sur une chaise, Venetia, derrière elle, lui faisait une queue de cheval. Cassie supposa que Nina avait attaché les cheveux de sa sœur, Venetia étant déjà coiffée.

Les deux filles portaient des tabliers rose et blanc. Elles avaient préparé des tartines et du jus d'orange, déposés sur le comptoir.

Cassie était frappée par leur complicité. Elle les avait à peine vues mais les deux sœurs entretenaient une relation visiblement harmonieuse ; aucunes disputes ou taquineries. Elles avaient pratiquement le même âge mais on aurait dit des jumelles, et non des sœurs n'ayant pas le même âge.

"Vous êtes très organisées," décréta Cassie, admirative. "Vous vous occupez bien l'une de l'autre. Je peux vous apporter quelque chose ? Vous voulez quoi sur vos tartines ? Confiture, fromage, beurre de cacahuètes ?"

Cassie ne savait pas ce qu'il y avait à la maison, mais elle était sûre que les placards en contenaient forcément.

"J'aime bien du pain et du beurre," dit Nina.

Cassie supposait que Venetia choisirait comme sa sœur mais la fillette la regarda avec un intérêt certain, comme si elle réfléchissait à sa proposition. "De la confiture, s'il te plaît."

"De la confiture ? Pas de problème."

Cassie ouvrit les placards et trouva confiture et pâtes à tartiner très haut sur une étagère—hors d'atteinte des enfants.

"Confiture de fraise et confiture de figue. Au choix ? Ou du Nutella."

"Fraise, s'il te plaît," demanda poliment Venetia.

"On n'a pas droit au Nutella," expliqua Nina. "C'est seulement pour les grandes occasions."

Cassie acquiesça. "C'est normal, c'est absolument délicieux."

Elle donna le pot de confiture à Venetia et s'assit.

"Vous avez quoi de prévu ce matin, les filles ? Vous êtes prêtes pour l'école. Je vous emmène ? À quelle heure ça commence, par où on passe ?"

Nina termina sa tartine.

"L'école commence à huit heures mais on finit à quatorze heures trente, on a une leçon de chant. Giuseppe le chauffeur nous emmène et vient nous chercher."

“Oh.”

Cassie ne put réprimer son étonnement. Cette maison était plus organisée qu'elle l'imaginait.  Elle craignait de faire double emploi, que Mme Rossi s'aperçoive qu'elle pouvait se passer d'elle, qu'elle n'aurait peut-être pas besoin d'elle pour les trois mois complets. Elle devait se rendre utile. Les enfants auraient probablement des devoirs après l'école, elle pourrait alors les aider.

Cassie se leva et se prépara du café tout en réfléchissant à sa stratégie.

Lorsqu'elle se retourna, elle constata que les filles avaient terminé leur petit déjeuner.

Nina rangeait les assiettes et les verres dans le lave-vaisselle, Venetia approcha un tabouret du placard. Elle monta dessus sous les yeux de Cassie et tendit la main le plus haut possible pour remettre la confiture en place.

"Laisse. Je m'en occupe."

Venetia regarda le tabouret d'un drôle d'air, Cassie se rua vers elle, redoutant un désastre.

"Je vais le faire."

Venetia tenait fermement le pot de confiture, refusant que Cassie le lui prenne.

"Laisse-moi faire, Venetia. Je suis plus grande que toi."

"C'est à moi de le faire." La grande fille était déterminée. Elle tenait vraiment à le faire.

Venetia se mit sur la pointe des pieds – Cassie plantée derrière elle, anxieuse, se tenait prête à la rattraper si le tabouret basculait – rangea le pot de confiture avec précaution au bon endroit.

"Bravo," la félicita Cassie.

Son indépendance faisait partie intégrante du caractère et de l'éducation de la fillette. Un fait pour le moins inhabituel, mais elle n'avait encore jamais travaillé pour une famille aussi huppée.

Elle regarda Venetia remettre le tabouret à sa place. Nina rangea le beurre au réfrigérateur et le pain dans sa corbeille. La cuisine était immaculée, comme si personne n'avait pris de petit déjeuner.

"Giuseppe ne pas va tarder à arriver," rappela Nina à sa sœur. "On doit se brosser les dents."

Elles sortirent de la cuisine et montèrent dans leur chambre, sous le regard admiratif de Cassie. Elles revinrent au bout de cinq minutes avec leurs cartables et leurs manteaux et sortirent.

Cassie les suivit, préoccupée par leur sécurité, une Mercedes blanche avançait vers la maison. Elle s'immobilisa dans l'allée circulaire au bout de quelques instants, les filles montèrent en voiture.

"Au revoir," Cassie les salua d'un geste de la main mais elles ne pouvaient pas l'entendre, aucun des enfants n'esquissa le moindre geste en guise en réponse.

Cassie rentra et constata que Mme Rossi et Maurice étaient partis. Aucun membre du personnel n'était présent à cet instant.

Cassie était toute seule.

"C'est pour le moins inattendu."

La maison était silencieuse, se retrouver seule ici la troublait. Elle imaginait avoir fort à faire, qu'elle serait beaucoup plus occupée avec les enfants. Leur organisation était étrange, comme si elles n'avaient pas besoin d'elle.

Elle se rassura en se disant que ce n'était que le début, qu'elle devait s'estimer heureuse d'avoir du temps pour elle. Probablement le calme avant la tempête, elle n'aurait plus un moment à elle au retour des enfants.

Cassie décida d'utiliser son temps libre pour suivre la piste d'hier. Cette matinée de liberté inespérée était sa seule chance de découvrir où se trouvait Jacqui.

Sa piste était maigre. Un nom de ville était son seul et unique indice.

Mais elle ferait avec, plus résolue que jamais.


*

Cassie se connecta au Wi-Fi et surfa pendant une heure pour découvrir la ville où habitait Jacqui – ou du moins, là où Tim le barman avait dit qu'elle vivait, voilà quelques semaines.

Que Bellagio soit une petite ville jouait en sa faveur. Petite ville signifiait moins d'auberges et d'hôtels, plus de chance que les gens se connaissent, qu'on se souvienne d'une belle américaine.

Second avantage, il s'agissait d'une destination touristique—un endroit pittoresque au bord du lac de Côme, un panorama à couper le souffle, de nombreux magasins et restaurants.

Elle imagina grâce à ses recherches à quoi devait ressembler la vie dans cette ville paisible et pittoresque, grouillant de touristes au plus fort de l'été. Elle imaginait Jacqui séjourner dans un petit hôtel ou appartement à louer—probablement un joli petit appartement donnant sur une rue pavée, accessible par un escalier raide en pierre, avec une jardinière remplie de fleurs aux couleurs vives.

Cassie employa deux heures à se familiariser avec les lieux et dresser une liste complète des Bed & Breafkast et auberges de jeunesse, des nombreux Airbnb et agences immobilières. Elle en avait probablement oublié certains mais espérait que la chance jouerait en sa faveur.

Il était temps de passer les premiers appels.

Elle avait l'estomac noué. Sa longue liste lui redonnait espoir. Tous ces noms et numéros de téléphone étaient autant de chances. Elle savait que ses espoirs seraient bientôt anéantis, la liste des endroits où Jacqui était susceptible de séjourner s'amenuisait.

Cassie composa le premier numéro, une maison d'hôtes en centre-ville.

"Bonjour. Je cherche Jacqui Vale, ma sœur ; j'ai perdu mon téléphone et je ne me souviens plus où elle m'a dit qu'elle habitait. Je suis en Italie et j'aimerais la voir."

C'était totalement faux mais Cassie devait fournir une raison plausible pour appeler. Elle ne voulait pas se lancer dans une histoire longue et compliquée, redoutant que les propriétaires ne s'impatientent, voire, se méfient.

"Elle a peut-être réservé sous Jacqueline. Ça remonte à il y a deux mois."

"Jacqueline ?" Il y eut un court silence, Cassie sentit son cœur s'emballer.

Ses espoirs s'effondrèrent lorsque la femme lui annonça "On n'a eu personne à ce nom ici."

Cassie découvrit que la tâche s'avérait longue, pénible et ardue. Certains Bed & Breakfast refusèrent de répondre pour des raisons évidentes de confidentialité. D'autres étaient occupés, elle rappellerait ultérieurement.

Elle parcourut sa liste et arriva au bout. Il ne lui restait que trois numéros avant de jeter l'éponge.

Elle composa le troisième et dernier numéro, hyper déçue, comme si la présence fugitive de Jacqui la taraudait.

"Posso aiutarti ?" demanda l'homme au bout du fil.

Cassie savait que cette phrase signifiait "Puis-je vous aider ?" mais l'homme n'avait pas l'air serviable mais plutôt impatient et stressé, comme s'il avait passé une sale journée. Cassie subodora qu'il lui répondrait qu'il ne pouvait divulguer aucun détail pour des raisons de confidentialité. Il disait ça pour faire bien, parce que des hôtes attendaient, ou qu'il avait terminé sa journée.

"Je cherche ma sœur Jacqui Vale. J'avais prévu de la rencontrer pendant mon séjour en Italie mais on m'a volé mon téléphone hier et je ne me souviens plus où elle habite."

Cassie avait adopté un ton délibérément tragique, espérant s'attirer sa sympathie.

"Je vous téléphone pour essayer de la retrouver."

L'homme tapait sur son clavier.

Cassie faillit tomber à la renverse. "Oui, nous avions bien une Jacqui Vale parmi nous. Elle a séjourné ici à peu près deux semaines, avant de prendre une colocation si mes souvenirs sont bons, elle travaillait à côté."

Le cœur de Cassie faillit bondir hors de sa poitrine. Cet homme la connaissait—il lui avait parlé. Ses recherches venaient de faire un pas de géant.

"Ça me revient, elle travaillait à temps partiel, chez Mirabella. Vous voulez le numéro de Mirabella ?"

"C'est incroyable, je n'arrive pas à y croire, je l'ai retrouvée," s'exclama Cassie. "Merci infiniment. Je veux bien le numéro s'il vous plaît."

Il chercha le numéro pour elle, qu'elle nota. Elle ne tenait plus en place. Sa recherche avait abouti. Elle savait où sa sœur travaillait récemment. Il y avait de fortes probabilités qu'elle y soit encore.

Elle composa le numéro les mains tremblantes, le souffle court.

Une vieille italienne lui répondit, Cassie constata avec une certaine déception que ce n'était pas Jacqui qui avait décroché, comme elle se l'était imaginé.

"Que puis-je pour vous ?" demanda la femme en anglais avec un fort accent lorsqu'elle comprit que Cassie n'était pas italienne.

"Je suis bien chez Mirabella ?"

"Oui."

"Bonjour Mirabella, Cassie Vale à l'appareil. J'essaie de contacter ma sœur, Jacqui. J'ai perdu contact avec elle depuis quelque temps mais j'ai appris qu'elle travaillait chez vous. Est-ce toujours le cas ? Si non, pourriez-vous me passer son numéro ?"

Il eut un silence.

Cassie imaginait Mirabella passant le téléphone à Jaqui, et fut déçue d'entendre de nouveau la vieille femme.

Elle parlait d'un ton sec, détaché et désolé.

"Je regrette, mais Jacqui Vale est morte."

Avant de raccrocher.




CHAPITRE NEUF


Cassie laissa tomber le téléphone. Ou plutôt, il lui tomba des mains et se fracassa sur le bureau. Elle n'avait même pas remarqué. Elle était pétrifiée, sous le choc.

La propriétaire de la boutique venait de lui annoncer la mort de Jacqui.

Avec rudesse, sans prendre de gants. Sans le moindre doute ni malentendu, sans détails ou explications. De simples faits, avant de raccrocher brutalement.

Cassie sentait les larmes monter, des sanglots lourds qu'elle redoutait de laisser sortir, sachant que son chagrin, sa culpabilité, ce sentiment d'auto-accusation seraient sans limite.

Sa sœur était morte.

Que s'était-il passé ? Elle ne savait que penser, elle était encore en vie voilà quelques semaines. Tim, le sympathique barman, et le propriétaire de l'auberge à Bellagio le lui avaient tous deux confirmé.

Etait-elle malade, souffrait-elle d'un mal incurable ? Etait-ce une mort accidentelle, tragique, rapide et inévitable ; broyée dans un accident de voiture, asphyxiée par une fuite de gaz, victime d'une agression ou d'un vol ?

Cassie prit son front dans ses mains, ses tempes battaient à tout rompre. Dire qu'elle touchait presque au but, à deux doigts de retrouver sa sœur, pour découvrir qu'elle était partie pour toujours.

"Oh, Jacqui," murmura-t-elle. "Je suis tellement désolée. J'ai pourtant essayé, de tout mon cœur."

Le choc commençait à se faire sentir, Cassie, submergée de chagrin, était secouée de sanglots incontrôlables.

Elle enfouit sa tête dans ses mains, pendant un moment elle ne fut capable de rien, hormis encaisser la douleur en pleurant. La perte semblait insupportable. La souffrance était un vrai coup de poignard. Les paroles de cette femme avaient ouvert les vannes d'un chagrin éternel.

Cassie releva la tête après un temps qui lui parut interminable. Elle se sentait épuisée et vidée, n'avait plus de larmes pour pleurer.

Elle se rendit dans la salle de bain, aspergea son visage et se frotta les yeux. En regardant ses yeux bouffis, elle comprit qu'elle avait dépassé le stade du choc, de l'acceptation. Une foule de questions tournaient en boucle dans son esprit.

A quand remontait sa mort ? Jacqui avait eu droit à des obsèques, un enterrement ? Qui s'était chargé de tout organiser suite à cet événement tragique ?

Autre question importante – pourquoi Mirabella lui avait raccroché au nez après une nouvelle aussi dévastatrice ? Pourquoi n'était-elle pas restée en ligne pour parler à Cassie, lui expliquer ce qui s'était passé ? Cassie s'était présentée comme étant la sœur de Jacqui. Mirabella savait qu'elle s'adressait à un membre de sa famille.

Cassie avait de nouveau les idées claires, elle ne comprenait pas l'attitude de Mirabella. C'était insensé, déroutant et extrêmement cruel.

En proie à la panique, Cassie se demandait si elle serait capable de se souvenir de la conversation.

Et si la femme lui avait réellement expliqué ce qui était arrivé à sa sœur, et que sous l'effet du stress, Cassie ait eu un trou de mémoire et tout oublié ?

Elle avait les mains moites, c'était fort possible, ça lui était déjà arrivé, en réaction à un stress extrême.

Le genre de stress qu'une personne ressentait à l'annonce du décès de sa sœur.

Il n'y avait qu'une seule façon de le savoir. Elle devait rappeler Mirabella et lui demander de plus amples détails sur les circonstances de la mort de sa sœur.

Elle prit son téléphone, tétanisée par la peur, et composa le numéro.

À son grand étonnement, Mirabella ne répondit pas, elle ne tomba même pas sur sa messagerie, ça sonnait dans le vide.

Elle finit par raccrocher, se demandant si la ligne n'était pas mauvaise. Elle essayait de se reprendre en composant de nouveau le numéro.

Elle n'était pas folle. Elle était persuadée de se souvenir parfaitement de la conversation, convaincue que sa sœur n'était pas morte. Pas si brusquement, alors qu'elle était encore vivante et en bonne santé il y a peu.

Mirabella en avait peut-être assez qu'on demande après Jacqui, Jacqui avait peut-être un ex-petit ami insistant qui rendait tout le monde dingue, elle avait peut-être quitté la boutique en mauvais termes, Mirabella lui avait peut-être annoncé cette chose horrible sous l'effet de la colère.

Cassie reprit espoir, seul problème, elle n'avait aucun moyen d'avoir confirmation. Le téléphone sonnait toujours dans le vide, le bruit de la clé dans la serrure et la porte d'entrée qui s'ouvrit indiquaient le retour des enfants.

Elle était contente de retrouver Nina et Venetia après sa matinée solitaire et sa découverte choquante. Leur présence lui permettrait de stopper momentanément le cours de ses pensées.

"Vous avez passé une bonne journée à l'école ?"

Elles étaient aussi soignées et proprettes qu'au matin. Cassie avait de vagues souvenirs de sa scolarité, elle rentrait généralement à la maison débraillée, sans son tablier, le cartable cassé, sa veste égarée.

"J'ai passé une bonne journée, merci," répondit Nina poliment.

Venetia se montra plus bavarde.

"J'avais un contrôle de maths, je suis arrivée première."

"On a un concours d'orthographe demain. J'ai hâte, notre équipe a gagné le dernier," poursuivit Nina.

"Bravo pour ton contrôle de maths Venetia, je suis sûre que ton équipe va gagner, Nina. Je t'aiderai à t'exercer tout à l'heure si tu veux. Vous avez déjeuné ?"

"Oui," répondit Nina.

"Vous pouvez enlever vos uniformes. Ça vous dirait de faire un truc amusant avant que la nuit tombe ?"

Les filles se regardèrent. Cassie avait remarqué qu'elles le faisaient souvent, comme en quête d'un accord mutuel avant de dire oui.

"D'accord," répondit Nina.

Les filles montèrent sagement se changer, Cassie demeurait perplexe devant leur comportement bien trop guindé. Elle espérait qu'elles montreraient désormais leur vraie personnalité. C'était comme si ces filles la tenaient constamment à distance, elle craignait que sa présence ne les gêne, elle ne comprenait pas pourquoi.

Communiquer avec elles s'avérait compliqué, on aurait dit deux petits automates obéissants au doigt et à l'œil. Leur seule véritable conversation consistait à parler de leurs devoirs.

Elle seule pouvait changer la situation. Ces enfants n'étaient sans doute pas habituées à être confiées à des gens ordinaires, pas issus de l'intelligentsia ni chefs d'entreprise, elle n'y pouvait rien.

Les aider à faire leurs devoirs serait une bonne idée, mais les devoirs c'était ennuyeux et de toute façon, les filles préféraient les faire seules, sans l'aide de personne.

Il faudrait que je trouve un jeu qui leur plaise, songea Cassie. Le jeu faisait cruellement défaut dans leur vie trop sérieuse, trop axée sur la réussite. Bien que brillantes et au destin tout tracé, elles n'avaient que huit et neuf ans et avaient besoin de loisirs.

Ravie d'avoir songé à une activité susceptible de leur plaire, durant laquelle elle insufflerait toute son énergie et son imagination, elle monta à l'étage enfiler sa veste.

"Il va bientôt pleuvoir, si on jouait dans le jardin en attendant ?" proposa-t-elle à Nina.

Nina la regarda poliment.

"On n'y va jamais d'habitude."

Cassie avait le cœur gros. Ces enfants ne voulaient pas d'elle.

Venetia parut à la porte de la chambre de Nina.

"Moi je veux bien jouer."

Cassie vit des jouets sur l'étagère au-dessus de la bibliothèque de Nina, placés trop hauts et hors d'atteinte des enfants ; une belle poupée, visiblement un objet de collection hors de prix, et non un véritable jouet, un puzzle dans une boîte intacte, et un ballon souple et coloré.

"Et si on jouait au ballon dehors ?" suggéra-t-elle en tentant de l'attraper.

Les filles échangèrent de nouveau un regard, comme avant toute prise de décision.

"Nous n'avons pas le droit de jouer avec ces jouets," dit Nina.

Cassie était dans un tel état de nervosité qu'elle faillit perdre son sang-froid et leur crier dessus. Elle était bouleversée suite à la découverte du décès de Jacqui, elle prenait leur refus systématique pour une attaque personnelle.

Elle était à deux doigts d'exploser mais parvint à se maîtriser au prix d'un effort surhumain.

"OK," répondit-elle d'une voix la plus joyeuse possible. "Vous n'avez pas le droit de jouer avec ces jouets mais vous avez tout de même envie de jouer ?"

"Oui," dit Nina en faisant pour la première fois preuve d'un certain enthousiasme, Venetia sautillait d'excitation.

Cassie fut soulagée d'avoir réussi à se contenir. Elles n'avaient probablement rien contre elle, elles étaient simplement timides et extrêmement respectueuses des règles domestiques.

"Vous avez d'autres jouets quelque part ? On peut aussi se passer de jouets."

"Jouons sans jouets," décréta Nina.

Cassie se creusait la tête pour trouver une super idée lorsqu'elles descendirent en trombe. Qu'est-ce qui était amusant et qui lui permettrait de jouer avec les enfants ?

"Et si on jouait à chat ?"

Cassie voulait faire simple, les nuages s'amoncelaient à l'horizon, il pleuvrait bientôt.

"C'est quoi jouer à chat ?" demanda Nina, intriguée.

Cassie ignorait le mot en italien, une explication rapide serait la meilleure solution.

"On a le droit de courir partout dans le jardin, jusqu'au mur et au parterre de fleurs là-bas. Je serai le "chat", je vais compter, vous avez jusqu'à cinq pour vous échapper."

Les enfants hochèrent la tête. Venetia était tout excitée, Nina perplexe, mais intriguée.

"OK, c'est parti." Cassie se retourna et entama un compte à rebours.

"Cinq, quatre, trois deux, un !"

Elle tourna sur elle-même et leur courut après.

Nina partit en trombe mais Venetia, plus lente, ne comprenait visiblement pas le but du jeu. Cassie courut vers elle et s'aperçut que quelque chose clochait, elle recula.

Cassie comprit qu'elle était totalement effrayée, avant de se jeter sur elle.

"Chat ! Touché !"

Au lieu des cris et des rires habituels, Venetia tressaillit, Cassie vit qu'elle refoulait ses larmes.

Elle s'arrêta, déstabilisée par la réaction inattendue de l'enfant. Aucune de ses idées ne fonctionnait.

"Tu es fâchée ? Tout le monde fera 'le chat'. A ton tour de de toucher quelqu'un."

Venetia boudait en secouant la tête, Cassie songea à autre chose.

"Je t'ai fait mal ? Je suis vraiment désolée. Je t'ai touchée plus fort que prévu. Tu me montres ?"

Elle prit la main de Venetia, ses ongles étaient rongés jusqu'à l'os. Elle portait un haut rose à manches longues en velours, Cassie remonta le tissu moelleux sur son bras.

"Y'a une marque. Tu as un bleu. Je suis sincèrement désolée."

Cassie contemplait fixement la petite marque violacée sur le bras de Venetia, horrifiée à l'idée qu'elle lui ait fait mal.

"Il commence à pleuvoir," dit Nina, la légère bruine virait à la douche froide.

"On va jouer à un autre jeu à l'intérieur," dit Cassie, souhaitant faire amende honorable et excuser sa maladresse. Elle n'avait pas touché Venetia fort, elle s'attendait à ce qu'elle s'échappe pour rire, elle ne voulait pas lui faire peur.

Malgré son apparence de petite fille bien éduquée, Venetia était une enfant sensible, tant physiquement que mentalement.

"Vous savez jouer à cache-cache ?" demanda-t-elle aux enfants une fois à l'abri dans le couloir, porte d'entrée fermée.

Elles secouèrent toutes deux la tête, plus enthousiastes que dubitatives.

"Je vais vous expliquer. Vous avez le droit de vous cacher n'importe où dans la maison. Où vous voulez. Je vais fermer les yeux et compter jusqu'à cinquante pendant que vous trouverez une cachette, puis je vais crier 'Cachée ou pas, j'arrive !' Si je vous trouve, le jeu est terminé, c'est alors à vous de chercher. Vous avez compris ?"

Nina hocha la tête. Venetia semblait remise de sa peur et sourit, tout excitée.

"Très bien, je ferme les yeux." Cassie mit sa main sur ses yeux pour montrer qu'ils étaient bien fermés. "Et maintenant, je compte."

Elle termina de compter et cria "Caché ou pas, j'arrive !"

Cassie parlait à haute voix en cherchant dans toute la maison "Je me demande où elles se cachent. Mon Dieu, elles sont vraiment bien cachées. Je ne les trouve nulle part. Elles sont peut-être invisibles. J'aurais déjà dû trouver Nina, elle est plus grande."

Elle vérifia sous la table de la salle à manger et entra au salon. Son regard fut immédiatement attiré par la grande ottomane en velours placée au fond. C'était une super cachette, un des enfants s'y trouvait certainement.

Cassie se dirigea lentement vers l'ottomane, accentuant le côté dramatique.

"J'abandonne. Ces filles intelligentes sont trop bien cachées. Mais voyons, il y a un dernier endroit où je n'ai pas encore regardé !"

Elle souleva le couvercle de l'ottomane.

Nina était recroquevillée à l'intérieur.

Elle jaillit en criant, toute contente, Venetia sautillait derrière un élégant rideau bleu foncé.

"On t'a trouvée ! On t'a trouvée !" criait Venetia.

Elles riaient toutes les deux. Cassie réalisa que c'était la première fois qu'elle les entendait rire.

"À ton tour, Nina. A toi de compter !"

Cassie et Venetia se précipitèrent au premier dès que Nina entama le décompte. Venetia riait à gorge déployée, bavarde comme une pie tandis qu'elle cherchait sa prochaine cachette. Cassie était ravie de les savoir heureuses.

Elle se glissa sous le lit de Nina, elle la trouverait certainement en premier, Nina finit par trouver Venetia cachée derrière la panière à linge de la salle de bain, toutes deux éclatèrent de rire.

Cassie s'arrêterait si les filles s'ennuyaient, mais pas du tout. Elles semblaient au contraire captivées par ce jeu. Des rires et des cris résonnaient dans la maison à chaque fois qu'on trouvait quelqu'un, elles jouaient à tour de rôle, Cassie était convaincue qu'elles ne s'étaient pas autant amusées depuis fort longtemps.

Elle vérifia l'heure sur son téléphone dans la poche de sa veste, elles jouaient depuis près de deux heures. L'après-midi était vite passée, elle en avait profité pour visiter la maison. Les seuls endroits épargnés étaient en toute logique le bureau et la chambre de Mme Rossi.

Cassie s'était cachée dans les chambres d'amis, dans le salon à l'étage, dans la petite cuisine annexe au rez-de-chaussée et dans la pièce télé avec ses grandes porte-fenêtres donnant sur la cour. Elle s'était même cachée dans la cave à vin au sous-sol, accessible par la salle à manger, un autre endroit qu'elle ne connaissait pas.

Cette fois-ci, elle ouvrit une porte donnant dans un couloir et sur un placard avec des étagères remplies de draps et serviettes. Il y avait suffisamment de place pour qu'elle se glisse à l'intérieur et referme porte. Elle n'était pas bien fermée mais peut-être que Nina, c'était son tour, ne le remarquerait pas.

Venetia devait être en bas. En tout cas, l'étage était très calme.

Cassie retenait son souffle, guettant les cris signalant que Venetia avait été découverte, ou le bruit des pas indiquant qu'elle ne tarderait pas à l'être.

Un bruit de pas. Elle entendit le cliquetis des chaussures sur le carrelage et essaya de rester le plus silencieuse possible, espérant que Nina ne la trouverait pas.

Elle comprit que la partie était terminée en entendant les pas s'arrêter devant le placard.

Cassie ouvrit la porte en riant.

"Bravo ! Je retenais mon souffle là-dedans, j'espérais que tu—”

Son rire et sa phrase s'interrompirent net en voyant à qui elle s'adressait.

Ce n'était pas Nina.

Mme Rossi se tenait immobile devait le placard, bras croisés sur la poitrine, sourcils froncés.

Cassie sentit un froid glacial l'envahir, une colère sourde émanait de sa personne malgré son calme apparent.




CHAPITRE DIX


"B-bonjour," bredouilla Cassie devant l'impressionnante femme d'affaires. Elle était envahie par la culpabilité, elle ne savait pas pourquoi, ce n'était qu'un simple jeu. "Je ne vous pas entendue arriver."

Mme Rossi la toisa sans mot dire un certain temps, Cassie était de plus en plus mal à l'aise. Elle aurait voulu lui expliquer qu'elles s'étaient bien amusées, que les enfants s'étaient défoulées malgré la pluie, qu'elles avaient été sages, que la maison était en ordre, rien n'avait été cassé ou déplacé.

L'expression de Mme Rossi l'avait réduite au silence, sans qu'elle ait à prononcer un mot.

Cassie baissa le nez et contempla ses pieds. Elle était honteuse, bien qu'ignorant où était le mal.

Mme Rossi dit enfin "Regagnez votre chambre. Vous y passerez la soirée, la cuisinière vous montera à dîner."

Elle s'éloigna, ses talons couleur cerise claquant sur le sol carrelé.

Cassie resta là jusqu'au départ de Mme Rossi, essayant de digérer ce qui venait de se passer.

Elle était mortifiée. Comment avait-elle pu commettre une si terrible erreur en jouant à un jeu innocent ? Pourquoi était-ce interdit ? On ne lui avait donné aucune règle interdisant de jouer dans la maison.

Elle se demandait en regagnant sa chambre si Mme Rossi invitait parfois des collègues à la maison pendant les heures de travail, elle ne voulait pas d'un environnement bruyant ou d'enfants en liberté. C'était la seule raison qui lui venait à l'esprit, elle espérait que les enfants ne seraient pas punies à cause d'elle.

Cassie retourna la question dans tous les sens avant de retrouver ses esprits et se souvenir de l'horrible nouvelle, la mort de Jacqui

Il était dix-sept heures trente. Elle n'avait aucune idée des heures d'ouverture de la boutique de Mirabella et essaya de rappeler, au cas où.

Ça sonnait dans le vide.

Cassie se demandait si son numéro s'affichait quand elle appelait, Mirabella ne répondait peut-être pas voyant qu'il s'agissait de Cassie.

La boutique avait peut-être fermé plus tôt que d'habitude.

Quoi qu'il en soit, Cassie était incapable d'avaler la nouvelle annoncée par cette femme ce matin. Elle ne pouvait croire à la mort récente de sa sœur. Elle sentait, au fond, qu'elle était vivante. Mirabella avait peut-être commis une erreur, elle pensait peut-être à une autre Jacqui. Elle avait peut-être inventé cette histoire pour protéger sa sœur d'un petit ami violent, échapper au fisc, la cacher face à une quelconque menace.

Si Cassie ne parvenait pas à joindre Mirabella au téléphone, elle se rendrait sur place et lui parlerait de vive voix. Elle était convaincue que la femme ne pourrait pas lui mentir, ce qui laisserait à Cassie le temps nécessaire pour découvrir la vérité.

Cassie calculait le temps qu'il lui faudrait pour aller dans cette ville, située à deux bonnes heures de route du lieu actuel, lorsqu'on frappa à la porte.

"Entrez,“ elle réalisa que la cuisinière ne la comprenait peut-être pas.

Elle se leva mais la porte s'ouvrit avant qu'elle l'atteigne.

Elle s'attendait à voir la cuisinière, Mme Rossi se tenait devant la porte avec un plateau recouvert d'une cloche en argent.

Cassie recula alors qu'elle pénétrait dans la chambre.

Mme Rossi referma la porte derrière elle et posa le plateau sur le bureau.

Elle prit place sur l'un des deux fauteuils capitonnés dorés disposés à l'angle et fit signe à Cassie de faire de même.

"Asseyez-vous je vous prie. Nous avons à parler."

Bien que l'invitation soit formulée courtoisement, Cassie tremblait de nervosité, assise au bord du fauteuil rococo.

Cette femme d'affaires influente l'intimidait. Se mettre à mal avec elle était plus grave que se faire remonter les bretelles par une personne ordinaire. Cassie aurait dû s'en douter, ou du moins demander la permission avant de jouer avec les enfants. Elle était désemparée sous le regard sévère de Mme Rossi, comme si elle n'était pas capable de faire ce qu'on attendait d'elle.

"Je ferai preuve de patience," dit posément Mme Rossi, "je crains que vous n'ayez pas bien compris."

"Non. Non, je suis sincèrement désolé," Cassie présenta ses excuses avec empressement.

"Mes filles mènent une vie différente de celle à laquelle vous êtes habituée. Nous vivons dans un monde très différent du vôtre. Les jeux d'enfants n'ont pas de place dans leur vie."

"Je voulais qu'elles s'amusent un peu," murmura faiblement Cassie en une tentative pathétique de se justifier.

"Vous ne semblez pas comprendre. Mes filles s'amusent, mais autrement. Elles aiment le chant et les promenades à cheval."




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