Président Élu
Jack Mars


Un thriller di Luke Stone #5
« L’un des meilleurs thrillers que j’ai lus cette année. L’intrigue est captivante et vous accroche dès le début. L’auteur a excellé dans la création de personnages bien développés et très attachants. J’ai hâte de lire la suite. »

–-Roberto Mattos, Books and Movie Reviews (pour Tous les moyens nécessaires)



PRÉSIDENT ÉLU est le volume 5 de la série de thrillers à succès Luke Stone, qui a débuté par TOUS LES MOYENS NÉCESSAIRES (volume 1), en téléchargement gratuit avec plus de 500 notations 5 étoiles !



Quand la Chine menace de ruiner les États-Unis en réclamant le remboursement de sa dette, les Américains sont prêts à tout pour un changement radical. La présidente Susan Hopkins, qui se présente à sa réélection, est terrassée par les résultats des votes. Contre toute attente, c’est son rival qui a gagné, un sénateur cinglé de Virginie-Occidentale qui a fait campagne sur la promesse d’atomiser les îles chinoises de la mer de Chine méridionale.



Toutefois la présidente Hopkins sait qu’elle ne peut pas céder le pouvoir. Si elle le fait, ce serait le déclenchement de la troisième guerre mondiale. Elle doit prouver que les élections ont été truquées, et stopper cette guerre larvée contre les Chinois. N’ayant personne d’autre vers qui se tourner, elle convoque Luke Stone, ancien chef d’un commando paramilitaire d’élite au sein du FBI. Aucun enjeu ne pourrait être plus élevé : elle lui ordonne de sauver l’Amérique de sa plus grande menace – son propre président élu.



Or, d’un rebondissement inattendu à l’autre, il se pourrait qu’il soit déjà trop tard, même pour Luke Stone.



Thriller politique bourré d’action, avec un contexte international dramatique et un suspense haletant, PRÉSIDENT ÉLU est le volume 5 de la série à succès Luke Stone, une nouvelle série explosive, acclamée par la critique, qui vous fera tourner les pages jusque tard dans la nuit.



« Le thriller à son apogée. Les amateurs qui apprécient l’exécution précise d’un thriller inter¬national, mais qui prisent aussi la profondeur psychologique et la crédibilité d’un protagoniste qui doit affronter des défis autant professionnels que personnels, y trouveront un récit captivant et difficile à lâcher. »

–-Diane Donovan, Midwest Book Review (pour Tous les moyens nécessaires)



Le volume 6 de la série Luke Stone – NOTRE HONNEUR SACRÉ – est également disponible.





Jack Mars

PRÉSIDENT ÉLU




P R É S I D E N T   É L U




(UN THRILLER LUKE STONE – VOLUME 5)




J A C K   M A R S



Jack Mars

Jack Mars est actuellement l’auteur best-seller aux USA de la série de thrillers LUKE STONE, qui contient sept volumes. Il a également écrit la nouvelle série préquel L’ENTRAÎNEMENT DE LUKE STONE, ainsi que la série de thrillers d’espionnage L’AGENT ZÉRO.



Jack adore avoir vos avis, donc n’hésitez pas à vous rendre sur www.jackmarsauthor.com (http://www.jackmarsauthor.com/) afin d’ajouter votre mail à la liste pour recevoir un livre offert, ainsi que des invitations à des concours gratuits. Suivez l’auteur sur Facebook et Twitter pour rester en contact !



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LIVRES DE JACK MARS

SÉRIE DE THRILLERS LUKE STONE

TOUS LES MOYENS NÉCESSAIRES (Volume #1)

PRESTATION DE SERMENT (Volume #2)

SALLE DE CRISE (Volume #3)

LUTTER CONTRE TOUT ENNEMI (Volume #4)

PRÉSIDENT ÉLU (Volume #5)



L’ENTRAÎNEMENT DE LUKE STONE

CIBLE PRINCIPALE (Tome #1)

DIRECTIVE PRINCIPALE (Tome #2)

MENACE PRINCIPALE (Tome #3)



UN THRILLER D’ESPIONNAGE DE L’AGENT ZÉRO

L’AGENT ZÉRO (Volume #1)

LA CIBLE ZÉRO (Volume #2)

LA TRAQUE ZÉRO (Volume #3)

LE PIÈGE ZÉRO (Volume #4)

LE FICHIER ZÉRO (Volume #5)

LE SOUVENIR ZÉRO (Volume #6)



UNE NOUVELLE DE L’AGENT ZÉRO






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« La mort est de loin plus douce que la tyrannie. »

    Eschyle





Deux ans plus tard…




CHAPITRE PREMIER


2 novembre

02:35, heure normale de l’Est

Près du Tidal Basin, Washington DC



– Okay, fit l’homme, son souffle s’évaporant en volutes blanches. Qu’est-ce qu’on fait ici ?

Il était tard, et dans la nuit froide tombait une pluie légère.

Il s’appelait Patrick Norman et se parlait à lui-même. C’était un enquêteur, habitué à passer de longs moments en solitaire. Parler tout seul faisait partie du boulot.

Il arpentait le chemin en béton au bord de l’eau. Il n’y avait personne alentour. Un peu plus tôt, à une cinquantaine de mètres de là, il avait croisé un sans-abri – ou supposé tel – étendu sur un banc sous des journaux. À présent cet homme avait disparu et les journaux s’étaient répandus sur le sol détrempé.

D’où il se trouvait, Norman distinguait le Lincoln Memorial, loin sur sa droite. Droit devant lui, de l’autre côté du Tidal Basin, se dressait le dôme du Jefferson Memorial, éclairé de lumières vertes et bleues scintillantes qui se reflétaient dans l’eau.

Norman faisait ce métier depuis longtemps, et c’était le genre de réunion qu’il appréciait. Tard le soir, dans un endroit isolé, avec quelqu’un cachant son identité… Risqué, mais ce type de rencontre avait déjà porté ses fruits dans le passé. Sinon, il ne serait pas ici aujourd’hui.

Sur le chemin, quelqu’un venait lentement dans sa direction. Un homme de grande taille, portant un long imperméable et coiffé d’un chapeau à larges bords rabattu sur son visage. Norman le regarda s’approcher.

Soudain il perçut un mouvement derrière lui. Il pivota – face à deux autres types. L’un d’eux était le sans-abri de tout à l’heure. Il était noir, vêtu d’un bleu de travail déchiré et d’une épaisse parka mouillée, sale et tachée. Ses cheveux se dressaient en drôles de touffes et de boucles au sommet de son crâne. Le second était juste un autre quidam en imper et chapeau, affublé d’une moustache touffue – c’était tout ce que Norman pourrait en retenir s’il devait le décrire par la suite. Il était trop alarmé à cet instant pour capter beaucoup de détails.

– Messieurs, en quoi puis-je vous aider ? lança-t-il.

– Monsieur Norman, articula le grand type derrière lui, d’une voix très grave. Je crois que c’est à moi que vous voulez parler.

Les épaules de Norman s’affaissèrent. Ils jouaient à un jeu. Si ces types avaient voulu l’attaquer, ils l’auraient déjà fait – ce qui le soulagea un peu. C’était des agents du gouvernement. Des espions. Des barbouzes. Des spécialistes du renseignement, se dénommaient-ils sans doute eux-mêmes. Cela le contrariait un peu aussi. Il n’était pas confronté à une source mystérieuse d’informations. Ces types l’avaient traîné ici au milieu d’une nuit pluvieuse pour lui dire… quoi ?

Ils lui faisaient perdre son temps.

Norman fit de nouveau face à l’homme.

– Et vous êtes… ?

L’autre haussa les épaules. Un sourire s’esquissa sous l’ombre de son chapeau.

– Peu importe qui je suis. L’important, c’est pour qui je travaille. Et je peux vous dire que mes chefs ne sont pas contents de la qualité de votre travail.

– Je suis le meilleur, affirma Norman.

Il prononça ces mots sans la moindre hésitation. Car il y croyait. On pouvait débattre de bien des choses, mais si une seule n’était jamais remise en question, c’était la qualité de son travail.

– C’est ce qu’ils croyaient aussi quand ils vous ont engagé. Vous conviendrez, je pense, qu’ils ont été patients. Ils vous ont payé pendant un an, sans aucun résultat. Mais tout à coup, on se rend compte que tout ce temps s’est écoulé, et qu’on a pris beaucoup de retard. Ils sont forcés de prendre une autre direction qu’ils avaient espéré ne pas prendre. L’élection est dans cinq jours maintenant.

Norman secoua la tête et écarta les mains, paumes en l’air.

– Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Ils voulaient que je trouve une preuve de corruption, et j’ai cherché. Il n’y en a pas. Elle peut avoir bien des défauts, mais elle n’est certainement pas corrompue. Elle n’a aucun lien, formel ou informel, avec les affaires de son mari. Celui-ci ne gère même plus les affaires quotidiennes de son entreprise, laquelle n’a aucun contrat gouvernemental, ici ou ailleurs. Tous ses actifs d’avant mariage sont gérés par une fiducie sans droit de regard, sans participation de sa part – une mesure qu’elle a prise quand elle a gagné un siège au Sénat il y a quinze ans. Il n’y a aucune preuve de pot-de-vin d’aucune sorte, ni même l’ombre d’une rumeur.

– Donc vous avez échoué dans vos recherches ? en conclut l’homme.

Norman hocha la tête.

– J’ai échoué dans…

– Vous avez échoué, en un mot.

Une lueur de compréhension fusa dans l’esprit de Norman, quelque chose qu’il n’avait pas envisagé car on ne le lui avait jamais demandé jusqu’ici.

– Ils voulaient que je trouve quelque chose, dit-il. Que ce soit réel ou pas.

Personne ne dit mot.

– Si c’est le cas, pourquoi ils ne me l’ont pas fait savoir dès le début ? Je leur aurais dit d’aller se faire foutre, et on n’aurait jamais eu ce malentendu. Si vous voulez inventer des histoires, n’engagez pas un enquêteur, engagez un publicitaire.

Le type se contenta de le fixer. Son silence et celui de ses deux acolytes devenait stressant. Norman sentit son cœur s’accélérer, et un léger frisson parcourir son corps.

– Vous avez peur, monsieur Norman ?

– De vous ? Aucun risque.

L’homme lança un regard aux deux autres. Sans un mot, ceux-ci empoignèrent Norman, chacun lui bloquant un bras. Ils les tirèrent violemment dans son dos et le forcèrent à s’agenouiller. L’herbe mouillée trempa aussitôt son pantalon.

– Hé ! cria-t-il. Hé !

Crier était une vieille technique de fuite apprise lors d’un cours d’autodéfense, bien des années plus tôt. Elle lui avait servi une ou deux fois. Si vous êtes attaqué, hurlez aussi fort que vous pouvez. Cela surprend l’assaillant et fait souvent accourir du monde. Personne ne s’y attend, car d’ordinaire les gens élèvent rarement la voix. La plupart des victimes ne le font pas. C’est triste à dire, mais beaucoup de gens, dans ce monde, sont agressés, violés ou tués juste parce qu’ils sont trop polis pour hurler.

Norman prit son souffle pour pousser le plus fort hurlement de toute sa vie.

L’homme souleva sa tête en la tirant par les cheveux et fourra un chiffon dans sa bouche. Un grand chiffon, mouillé, souillé d’huile ou d’essence ou autre substance toxique, qu’il enfonça profondément, en plusieurs violentes poussées. Norman n’arrivait pas à croire qu’il puisse en fourrer autant dans sa bouche. Ses mâchoires étaient écartelées.

Il n’arrivait pas à le recracher. Son odeur et son goût infects lui donnaient la nausée. Il déglutit. S’il vomissait, il risquait de mourir étouffé.

– Gheu ! gargouilla-t-il. Gheu !

L’homme le frappa à la tempe.

– Ta gueule ! siffla-t-il.

Son chapeau était tombé et Norman distinguait à présent ses yeux bleus au regard féroce et dangereux. Un regard sans pitié. Mais également sans colère ni humour. Ses yeux ne trahissaient aucune émotion. Il sortit de son imper un pistolet noir, puis un long silencieux. Lentement, soigneusement, sans aucune hâte, il vissa le silencieux sur le canon du pistolet.

– Savez-vous quel bruit produit ce pistolet quand il fait feu ? demanda-t-il.

– Gheu ! vociféra Norman.

Tout son corps était pris de tremblements incoercibles. Son système nerveux se détraquait : il était submergé de tant de messages à la fois, qui tentaient de se frayer un chemin dans le système, que Norman en restait pétrifié. Il ne pouvait que trembler.

Il remarqua alors que l’homme portait des gants de cuir noir.

– Il fait le bruit de quelqu’un qui tousse. C’est comme ça que je l’entends en général. Quelqu’un tousse, une seule fois, et le fait assez discrètement pour ne déranger personne.

Il appuya le canon sur le côté gauche de la tête de Norman.

– Bonne nuit, monsieur Norman. Désolé que vous ayez mal fait votre boulot.


***

L’homme baissa les yeux sur ce qui restait de Patrick Norman, ex-enquêteur indépendant. Ça avait été un homme mince et élancé, portant un trench-coat gris sur un costume bleu. Sa tête était fracassée, le côté droit explosé par le trou de sortie de la balle. Tout autour, le sang se répandait dans l’herbe et gagnait le chemin. Si la pluie persistait, ce sang serait certainement vite rincé.

Mais le corps ?

L’homme tendit le pistolet à l’un de ses assistants, celui qui avait joué les sans-abri. Portant également des gants, celui-ci s’accroupit près du cadavre et posa l’arme dans sa main droite. Il pressa méticuleusement chaque doigt en plusieurs endroits, puis fit tomber le pistolet à une quinzaine de centimètres du corps.

Il se releva et secoua tristement la tête.

– Quel dommage, dit-il avec un accent londonien. Encore un suicide. Je suppose qu’il trouvait son travail stressant. Trop de revers, trop de déceptions.

– C’est ce que croira la police ?

L’Anglais esquissa une ombre de sourire.

– Aucune chance.




CHAPITRE DEUX


8 novembre

03:17, heure de l’Alaska (07:17, heure normale de l’Est)

Versants du mont Denali

Parc national Denali, Alaska



Luke Stone ne bougeait pas d’un poil.

Parfaitement immobile, il était accroupi sur un toit, derrière une cage d’escalier extérieure basse faite de plaques de ciment. La nuit était chaude et lourde, assez pour que la sueur ait trempé ses vêtements. Il respirait profondément, les narines évasées, mais ne faisait pas un bruit. Son cœur battait dans sa poitrine, lentement mais fort, tel un poing cognant en rythme sur une porte.

Boum-BOUM. Boum-BOUM. Boum-BOUM.

Il glissa un œil à l’angle de l’édicule. De l’autre côté, deux barbus attendaient, des fusils automatiques à l’épaule. Accoudés au parapet du bâtiment, ils observaient le port en dessous. Ils bavardaient tranquillement, riaient d’une plaisanterie. L’un d’eux alluma une cigarette. Luke porta la main à sa jambe et fit glisser le couteau de chasse dentelé de la bande qui le maintenait contre son mollet.

Il vit le gros Ed Newsam apparaître sur sa droite, marchant d’un pas presque nonchalant.

L’obèse s’approcha des gardes, qui l’avaient repéré. Repérer Ed Newsam avait quelque chose d’alarmant. Ed leva ses mains vides en l’air mais continua d’avancer vers eux. L’un des barbus grogna quelques mots en arabe.

Luke jaillit de sa cachette, couteau brandi. Une seconde d’écoulée. Il fonça vers les hommes, ses pas écrasant lourdement le gravier du toit. Trois secondes, quatre.

Les gardes l’entendirent, se tournèrent vers lui.

C’est alors qu’Ed attaqua : il attrapa la tête du plus proche et la tordit violemment sur la droite.

Luke frappa l’autre à la poitrine, l’envoyant bouler sur le toit. Il lui sauta dessus et planta de toutes ses forces le couteau dans son pectoral, qu’il perfora du premier coup. Il plaqua une main sur sa bouche et sentit les poils rêches de sa barbe. Il le poignarda encore et encore, rapidement, tel le piston d’une machine.

L’homme se débattit et se tortilla, tenta de repousser Luke, mais celui-ci lui écarta les mains d’une claque et continua de frapper. Le couteau produisait un bruit liquide chaque fois qu’il pénétrait.

Les bras du garde retombèrent le long de ses flancs. Ses yeux étaient ouverts, il était encore en vie, mais toute résistance l’avait quitté.

Achève-le. Finis-en maintenant.

Luke souleva la tête du barbu, sa main libre écrasant toujours sa bouche, et passa la lame dentelée en travers de sa gorge. Un jet de sang fusa.

Terminé.

Il garda sa main pressée sur la bouche de l’homme jusqu’à ce qu’il soit mort. Il leva les yeux vers le ciel nocturne, laissant la vie s’écouler tranquillement de son adversaire.

– Regarde ton mec, s’écria Ed. Regarde !

– Pas envie, répliqua Luke.

Il continua de contempler le ciel, la grande traînée de la Voie lactée emplissant son champ de vision. Il distinguait des millions d’étoiles. C’était… il n’avait pas de mots pour cela. « Beau » était le seul qui lui venait à l’esprit. Il aurait aimé contempler ces étoiles indéfiniment. Il savait ce qu’il verrait s’il baissait les yeux – il l’avait trop vu déjà.

– Tu dois regarder, mec, insista Ed d’une voix douce. C’est ton boulot.

Luke secoua la tête.

– Non.

Mais il n’avait pas le choix. Il jeta un œil au cadavre sous lui. La barbe noire du jihadiste avait disparu. La figure farouche avait fait place aux traits délicats d’une femme. Les cheveux noirs bouclés étaient devenus longs et doux, d’un châtain clair.

Luke lui couvrait encore la bouche de sa main. Ses yeux bleus et morts le fixaient aveuglément – les yeux de sa femme, Becca.

– Tu l’as fait, mec, chuchota Ed. Tu l’as tuée pour de bon.

Luke s’éveilla en sursaut.

Il s’assit, raide comme un piquet, dans l’obscurité profonde, son cœur battant la chamade. Il était nu, son corps était trempé de sueur, et ses cheveux longs tout emmêlés. Sa barbe blonde était aussi épaisse que celle d’un guerrier islamique. Avec ses cheveux, sa barbe et sa peau tannée, il pouvait facilement passer pour un sans-abri.

Il était fourré dans un sac de couchage momie conçu pour les grands froids, jusqu’à moins vingt degrés. Hors de sa petite tente, le vent hurlait – le toit de la tente battait follement, un bruit si fort qu’il couvrait presque celui du vent. Il était seul sur le versant ouest du Denali, à près de 5000 mètres d’altitude, et la montagne était déjà bien avancée dans l’hiver. Une tempête de neige avait déferlé deux jours plus tôt, et n’avait pas cessé de souffler depuis.

Il n’avait pas fait de feu depuis que la tempête était survenue. Depuis quarante heures, il n’avait pas quitté la tente sauf pour uriner. Il était à 1200 mètres du sommet, et il semblait qu’il n’allait pas y arriver. Certains pourraient dire qu’il n’arriverait nulle part.

Il était venu ici avec un manque cruel de préparation, il s’en rendait compte à présent. Il avait apporté assez d’eau pour quatre jours – et il n’en avait plus depuis deux jours. Depuis lors, il mangeait de la neige et de la glace pour s’abreuver. Ce n’était pas grave. Le pire, c’était la nourriture. Il avait apporté un tas de repas secs tout prêts. La plupart d’entre eux étaient engloutis maintenant. À l’arrivée de la tempête, il s’était mis à rationner la nourriture. Il mangeait moins de la moitié des calories quotidiennes dont il avait besoin – heureusement, il avait à peine bougé en deux jours, et il économisait son énergie.

Il ne s’était pas soucié d’apporter un réchaud. Il n’avait pas de radio, donc aucune idée de la météo. Il avait été amené ici par un hélicoptère privé, et n’avait pas laissé d’itinéraire au service du parc. Personne ne savait qu’il était ici à part le pilote de l’hélico, à qui il avait dit qu’il l’appellerait quand il aurait fini.

– Est-ce que j’essaie de me tuer ? se demanda-t-il à voix haute, surpris par le son de sa propre voix.

Il connaissait la réponse : non. Pas nécessairement. Si cela se produisait, tant pis, mais il n’essayait pas activement de mourir. On pourrait dire qu’il prenait le risque que cela arrive, qu’il prenait même des risques insensés, et qu’il le faisait depuis la mort de Becca.

Il désirait vivre. Il voulait juste devenir meilleur. Et s’il n’y arrivait pas…

Il avait échoué en tant que mari. Il avait échoué en tant que père. À 41 ans, sa carrière était derrière lui – il avait démissionné de son travail au gouvernement deux ans plus tôt et n’avait rien cherché d’autre. Il n’avait pas consulté son compte bancaire depuis un moment, mais il était raisonnable de supposer qu’il était presque à sec. La seule chose pour laquelle il avait toujours été assez doué, c’était de survivre dans un milieu rude et impitoyable. Et de tuer – il était bon pour ça aussi. Autrement, sa vie n’était qu’un échec total et abject.

Il risquait de mourir sur cette montagne, mais cette perspective ne le terrorisait pas du tout.

Il était vide, creux… indifférent.

– Faut que je trouve un moyen de sortir d’ici, dit-il.

Mais c’était juste pour meubler la conversation. Il pouvait partir… ou pas. Ce serait un bon endroit pour mourir, et chose facile. Tout ce qu’il avait à faire, c’était… rien. D’ici peu, il serait à court de nourriture. Boire de la neige fondue ne le ferait pas durer très longtemps. Il s’affaiblirait graduellement, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus redescendre de la montagne par ses propres moyens. Il mourrait de faim. À un moment donné, il sombrerait dans le sommeil et ne se réveillerait plus jamais.

Que décider ? Que décider ?

Il se mit à crier tout à coup, surpris par sa propre voix :

– Donne-moi un signe ! Dis-moi quoi faire !

C’est alors que son téléphone fit quelque chose qu’il n’avait pas fait depuis longtemps : il sonna. Le son le fit sursauter, et son cœur manqua un battement. La sonnerie était à sa puissance maximale. C’était un morceau de rock que son fils Gunner avait mis dans son téléphone deux ans plus tôt. Luke ne l’avait jamais changé. Mieux, il l’avait laissé à dessein. Il chérissait cette chanson, qui constituait le dernier lien entre eux deux.

Il regarda le téléphone. Il lui évoquait une chose vivante, une vipère venimeuse, à manipuler avec précaution. Il le ramassa, jeta un œil au numéro affiché, et répondit :

– Allo ?

La ligne était brouillée. Naturellement, l’épaisseur de la toile de tente bloquait le signal satellite. Il allait devoir sortir pour prendre cet appel – une perspective peu réjouissante.

– Je vous rappelle ! cria-t-il dans l’appareil.

Même en s’activant, il lui fallut plusieurs minutes pour enfiler les couches de vêtements nécessaires. Il faisait trop froid dehors pour faire les choses à moitié. Il ouvrit la tente, rampa à travers la minuscule entrée et s’extirpa dans la tempête. Le vent et la glace cinglèrent en même temps son visage. Il devait faire vite.

Il accrocha un fanal lumineux aux montants de la tente et s’éloigna du bruit de la toile battant au vent, trébuchant à chaque pas dans la neige épaisse. Il avait pris une torche puissante et se retournait tous les quelques pas pour repérer la direction de son campement. Il n’y avait aucune lumière dehors, et la visibilité ne portait pas à plus de vingt mètres. La neige et la glace tourbillonnaient autour de lui.

Il appuya sur le bouton d’appel et glissa le téléphone dans la capuche de sa parka. Figé comme une statue, il écouta les bips tandis que le téléphone se connectait au satellite et que l’appel tentait de passer.

– Stone ? répondit une grosse voix masculine.

– Oui.

– Restez en ligne, je vous passe la présidente des États-Unis.

Il y eut une courte attente.

– Luke ? s’enquit une voix féminine.

– Madame la présidente ! cria Luke. (Il ne put s’empêcher de sourire.) Ça fait longtemps.

– Bien trop longtemps, répondit Susan Hopkins.

– Que me vaut cet honneur ?

– J’ai des ennuis, dit-elle. J’ai besoin de vous ici.

Luke y réfléchit un instant.

– Heu, je suis loin de tout en ce moment. Ça va être un peu compliqué de…

– Peu importe, trancha-t-elle. Où que vous soyez, je vous envoie un avion. Ou un hélicoptère. Tout ce qu’il vous faut.

– Un bon gros saint-bernard ferait l’affaire pour commencer, répondit Luke. Avec un petit tonnelet de whisky autour du cou.

– C’est fait. Il vous apportera aussi un sandwich, au cas où vous auriez faim.

Luke se retint de rire.

– C’est rien de le dire. Et quand j’aurai mangé, j’aurai vraiment besoin de cet hélico.

– Fait aussi. Avant de raccrocher, je vous passe quelqu’un qui va prendre vos coordonnées et enverra quelqu’un vous chercher. On se met en quatre ici. On croit au service à domicile.

Luke devait bien admettre qu’il ressentit un bref soulagement. Un instant plus tôt, il ne voyait aucun moyen de quitter cette montagne, pas de seconde chance dans sa vie. À présent, il en avait une. Avant, il ne savait plus s’il voulait vivre ou mourir – mais il en était sûr maintenant. Il le savait à la façon dont son sang n’avait fait qu’un tour quand elle lui avait offert une issue. Intellectuellement, il hésitait toujours, mais viscéralement, son corps s’était clairement exprimé.

Il voulait vivre.

Malgré tout l’enfer qu’il avait traversé, d’une façon ou d’une autre, il voulait vivre.

– Qu’est-ce qui se passe ? s’enquit-il.

Elle hésita, et quand elle parla, sa voix frémit légèrement. Il put l’entendre malgré le vent qui le fouettait.

– Hier, c’était l’élection présidentielle.

Luke considéra la chose. Il était hors circuit depuis si longtemps qu’il n’avait plus aucune idée de la date. Quelque part, loin d’ici, des gens faisaient campagne pour le poste suprême. Les roues du gouvernement continuaient de tourner. Il y avait des politiques à débattre et des décisions importantes à prendre. Il y avait une couverture médiatique et des moulins à paroles qui s’écharpaient. Il n’avait pas songé à tout cela depuis quelque temps. En fait, il en avait presque oublié l’existence.

Un long silence plana entre eux.

– Luke, reprit Susan. J’ai été battue.




CHAPITRE TROIS


08:03, heure normale de l’Est

Bureau ovale

Maison-Blanche, Washington DC



– Ce sale enfoiré, proféra-t-on dans la pièce. Il l’a truquée, purement et simplement.

Debout au milieu du grand bureau, Susan Hopkins regardait le large écran TV plat fixé au mur. Elle était toujours paralysée, presque en état de choc. Elle avait beau s’efforcer de se concentrer sur ce qu’elle voyait, elle peinait à avoir les idées claires. C’était trop à intégrer.

Elle était très consciente de la tenue qu’elle portait : un tailleur bleu nuit et un chemisier blanc. Elle ne se sentait pas à l’aise dedans. Jadis, il lui allait très bien – en fait, il avait été taillé sur mesures – mais c’était clair aujourd’hui que son corps avait changé. À présent le tailleur tombait mal : les épaules de la veste étaient trop amples, le pantalon trop serré. Les bretelles de son soutien-gorge lui pinçaient la peau du dos.

Trop de dîners tardifs. Trop peu de sommeil. Trop peu d’exercice.

Elle soupira profondément. Ce boulot la tuait, de toute façon.

Hier à la même heure, juste après l’ouverture des bureaux de vote, elle avait été l’une des premières à voter aux États-Unis. Elle était sortie de l’isoloir avec un grand sourire et le poing en l’air – une image captée par les photographes et les caméras de télévision et devenue virale au cours de la journée. Susan avait surfé sur une vague d’optimisme pour le jour du scrutin, et les sondages d’hier matin établissaient le soutien de plus de soixante pour cent d’électeurs potentiels – un possible raz-de-marée en formation.

Et maintenant ça.

Elle vit son adversaire, Jefferson Monroe, monter à la tribune de son quartier général de Wheeling, en Virginie-Occidentale. Bien qu’il ne soit que huit heures du matin, une foule de supporters et de personnel de campagne emplissait les locaux. Les caméras faisaient des panoramiques sur des quantités de grands chapeaux rouge, blanc et bleu style Abraham Lincoln, qui étaient en quelque sorte devenus l’emblème de la campagne de Monroe. Avec les banderoles agressives devenues le cri de guerre de ses troupes : L’AMÉRIQUE EST À NOUS !

À nous ? Qu’est-ce que ça voulait dire ? Par opposition à qui ? À qui d’autre appartiendrait-elle ?

C’était clair : aux minorités, aux non-chrétiens, aux homosexuels… au choix. En particulier, cela visait nettement les immigrants chinois en Amérique, ainsi que les Américains d’origine chinoise. Quelques semaines auparavant, la Chine avait menacé de recouvrer sa dette, ce qui pouvait mettre les États-Unis en faillite. En fait, cela avait permis à Monroe de surfer sur une vague de peur antichinoise dans les derniers jours de sa campagne. Monroe prospérait grâce à la peur – la peur des Chinois en particulier. Selon lui, ces gens-là étaient des pions cachés œuvrant pour les ambitions impérialistes du gouvernement de Pékin et les oligarques chinois qui achetaient des pans entiers de l’immobilier et des intérêts commerciaux américains. Selon Monroe, si l’on ne se montrait pas sévère, la Chine prendrait le contrôle de l’Amérique.

Ses troupes avaient tout gobé.

Les ennemis jurés de Jefferson Monroe et de ses supporters étaient donc les Chinois. Ceux-ci étaient la grande némésis de l’Amérique, et l’ancien mannequin écervelé en poste à la Maison-Blanche n’avait pas d’yeux pour le voir, ou bien était une collabo vendue aux Chinois.

Monroe fixa l’assemblée de ses yeux profondément enfoncés, au regard d’acier. Âgé de 74 ans, il avait des cheveux blancs et des traits ridés et burinés – un visage paraissant plus vieux qu’il ne l’était. Si l’on ne se fiait qu’à sa figure, il aurait pu aussi bien avoir cent ans, ou mille. Mais il était grand et se tenait droit. Au dire de tous, il ne dormait que trois ou quatre heures par nuit, et cela lui suffisait.

Il portait une luxueuse chemise blanche fraîchement amidonnée, au col ouvert et sans cravate – une autre de ses signatures. Il était milliardaire ou peu s’en faut, mais par Dieu, c’était un homme du peuple ! Un homme issu de rien, un cul-terreux des montagnes de Virginie-Occidentale. Un homme qui, malgré sa récente fortune, avait méprisé les riches toute sa vie. Un homme qui méprisait plus que tout les libéraux, surtout ceux du nord-est et tout particulièrement les Newyorkais. Pas d’habits tape-à-l’œil, de costumes d’initiés « Washington DC » ni de cravates officielles pour lui. Il avait réussi à oublier – très commodément – qu’il était lui-même l’ultime initié de Washington, ayant passé vingt-quatre ans au sein du Sénat.

Susan supposait qu’il y avait un minimum de vérité dans son affectation. Il avait eu une éducation misérable dans les Appalaches, c’était de notoriété publique. Et il s’en était sorti à la force du poignet. Mais il n’était pas l’ami de l’homme ou de la femme de la rue. Pour orchestrer son ascension, il s’était toujours, dès ses débuts, aligné sur les éléments les plus rétrogrades de la société américaine. Dans sa jeunesse, il avait été une petite frappe de Pinkerton, attaquant les mineurs en grève à coups de gourdin et de manche de hache. Il avait passé toute sa carrière dans les petits papiers des grands lobbies du charbon, se battant avec constance pour moins de réglementation, moins de sécurité au travail et moins de droits pour les travailleurs. Et ses efforts avaient été largement récompensés.

– Je vous l’avais dit ! lança-t-il dans le micro.

L’assistance explosa en vivats tapageurs. Monroe la tempéra d’un signe de la main.

– Je vous avais dit que nous allions reprendre l’Amérique. (Nouvelles acclamations.) Vous et moi ! cria Monroe. Nous l’avons fait !

Les vivats changeaient, se transformaient peu à peu en un slogan que Susan ne connaissait que trop bien. Ce slogan avait une drôle de cadence, comme une valse un peu gauche, ou une sorte de répons :

– L’AMÉRIQUE ! EST À NOUS ! L’AMÉRIQUE ! EST À NOUS ! L’AMÉRIQUE ! EST À NOUS !

Et cela continuait, en une litanie qui nouait les tripes de Susan. Au moins, ils n’avaient pas commencé par ce slogan « Foutez-la dehors ! » qui était devenu populaire un moment. La première fois qu’elle l’avait entendu, elle en avait eu les larmes aux yeux. Elle savait que beaucoup de ceux qui le clamaient ne faisaient sans doute que fanfaronner. Mais un certain nombre de ces tarés voulaient vraiment la pendre, soi-disant parce qu’elle était une traîtresse de mèche avec la Chine. À cette pensée, elle ressentait un creux dans sa poitrine.

– Plus d’usines vides ! criait Monroe. (C’était maintenant son tour de lever un poing triomphant.) Plus de villes livrées au crime ! Plus de crasse humaine ! Plus de trahisons chinoises !

– PLUS JAMAIS ÇA ! scandait l’assistance à l’unisson – un autre de ses slogans favoris. PLUS JAMAIS ÇA ! PLUS JAMAIS ÇA ! PLUS JAMAIS ÇA !

Kurt Kimball, vif, alerte, grand et fort comme d’habitude, au crâne parfaitement chauve, s’avança devant la télé et coupa le son à l’aide de la télécommande.

Ce fut comme si un sort avait été brisé. Tout à coup Susan reprit totalement conscience de son environnement. Elle se trouvait dans l’espace salon du Bureau ovale avec Kurt et son assistante personnelle Amy, Kat Lopez, le ministre de la Défense Haley Lawrence et quelques autres. C’était là certains de ses conseillers de confiance.

La vice-présidente Marybeth Horning assistait à la réunion sur un moniteur vidéo en circuit fermé. Après la catastrophe de Mount Weather, les protocoles de sécurité avaient changé. Marybeth et Susan ne devaient jamais se trouver au même endroit au même moment. Ce qui était bien dommage.

Marybeth était une héroïne pour Susan. Ancienne sénatrice ultralibérale de Rhode Island, elle avait enseigné à l’université Brown pendant plus de vingt ans. Elle avait l’air frêle et effacée, avec ses cheveux gris coupés au carré et ses lunettes de grand-mère à monture ronde.

Mais chez elle, les apparences étaient trompeuses. Elle était aussi une foudre de guerre pour les droits des travailleurs, des femmes, des homosexuels et pour l’environnement. Elle était le cerveau de l’initiative réussie en matière de santé que l’administration de Susan avait lancée. Marybeth était à la fois un génie modeste, une férue d’histoire et une combattante politique féroce, qui ne se laissait pas marcher sur les pieds.

Ce qui était triste aussi, c’était que Marybeth habitait dans la vieille maison de Susan sur le terrain de l’Observatoire naval. Cette maison était l’un de ses endroits préférés. Elle aurait bien aimé y aller de temps en temps.

– On a un problème, déclara Kurt Kimball en désignant la télé muette.

Susan faillit éclater de rire.

– Kurt, j’ai toujours admiré ton don pour la litote.

Jefferson Monroe avait fait campagne sur la promesse – la promesse ! – qu’il solliciterait le Congrès pour pouvoir déclarer la guerre contre la Chine dès le premier jour de son mandat. En fait – la plupart des gens avaient du mal à le prendre au sérieux – il avait laissé entendre que la première action de l’armée américaine serait des frappes nucléaires tactiques sur les îles artificielles chinoises dans la mer de Chine méridionale. Il avait également promis qu’il érigerait des murs de sécurité autour des quartiers chinois de New York, Boston, San Francisco et Los Angeles. Il avait déclaré qu’il demanderait aux Canadiens de faire de même à Vancouver et à Calgary.

Tout naturellement, les Canadiens avaient rejeté cette idée.

– Ce pays est devenu fou, reprit Kurt. Et on s’attend à ce que Monroe réclame à nouveau ton discours d’acceptation, Susan.

Kat Lopez secoua la tête. En tant que cheffe de cabinet de Susan, Kat avait mûri et s’était épanouie ces deux dernières années. Elle avait également vieilli de dix ans. Lorsqu’elle avait pris ses fonctions, c’était une jeune femme de trente-sept ans d’une beauté irréelle ; maintenant elle faisait bien chaque minute de ses trente-neuf ans, voire plus. Des rides s’étaient creusées sur son visage et du gris s’insinuait dans le noir de jais de ses cheveux.

– Je te conseille de ne pas le faire, Susan, intervint-elle. Nous avons des preuves d’une suppression généralisée des bulletins des minorités dans cinq États du sud. Nous avons des soupçons de fraude pure et simple sur les machines de vote dans l’Ohio, la Pennsylvanie et le Michigan. Les décomptes sont encore trop serrés pour se prononcer en de nombreux endroits – ce n’est pas parce que les chaînes de télévision ont déclaré ces États comme lui étant acquis que nous devons le faire. ON peut faire traîner cette affaire des semaines, voire des mois.

– Et provoquer une crise de la succession présidentielle, ajouta Kurt.

– On peut la supporter, reprit Kat. On a vu pire. L’investiture n’est pas avant le 20 janvier. Si ça prend aussi longtemps, eh bien soit. Ça nous fait gagner du temps. S’il y a eu fraude, nos analystes vont la découvrir. S’il y a eu suppression de bulletins comme on le pense, il y aura des poursuites. En attendant, on gouverne toujours.

– Je suis d’accord avec Kat, intervint Marybeth à l’écran. Je dirais : combattons jusqu’à ce qu’on tombe.

Susan se tourna vers Haley Lawrence. Il était grand et costaud, avec des cheveux blonds ébouriffés. Son costume était tellement froissé qu’on aurait dit qu’il s’était évanoui dedans. Il avait l’air de s’être réveillé dix minutes plus tôt d’un sommeil agité, peuplé de cauchemars. À part leur taille, Kurt Kimball et lui n’avaient rien en commun.

– Haley, vous êtes le seul républicain dans cette pièce, dit-elle. Monroe est membre de votre parti. J’aimerais avoir votre avis avant de décider quoi que ce soit.

Lawrence mit un long moment à répondre.

– Je ne crois pas que Jefferson Monroe soit vraiment un républicain. Ses idées sont bien plus radicales que conservatrices. Il s’entoure de bandes de jeunes malfrats. Il a passé l’année dernière à flatter les penchants les plus vils et arriérés des coléreux et des rancuniers. Il est un danger pour la paix mondiale, pour l’ordre social et pour les idéaux sur lesquels ce pays a été fondé. (Haley prit une longue inspiration.) Je détesterais le voir, lui et son engeance, occuper ce bureau et ce bâtiment, même s’il s’avère qu’il a réellement gagné. Si j’étais vous, je lui ferais obstruction le plus longtemps possible.

Susan acquiesça. C’était ce qu’elle voulait entendre. Il était temps de se préparer à se battre.

– Très bien. Je ne vais pas reconnaître ma défaite. Nous n’allons nulle part.

Kurt Kimball leva la main.

– Susan, je te soutiens dans tout ce que tu veux faire, tant que tu tiens compte des conséquences potentielles de tes actions.

– Qui sont ?

Il se mit à les compter sur ses doigts, sans ordre particulier, comme s’il les décrivait à mesure qu’elles lui venaient à l’esprit.

– En refusant volontairement la passation de pouvoir, tu rompts avec une tradition vieille de deux siècles. Tu seras traitée de traîtresse, d’usurpatrice, de dictatrice en puissance, voire pire encore. Tu enfreindras la loi, et tu pourrais finalement être inculpée. Si aucune preuve de fraude électorale n’est avérée, tu passeras pour vaniteuse et stupide. Tu pourrais perdre ta place dans les livres d’histoire – alors qu’en ce moment, tu as un héritage en or.

Susan leva la main à son tour.

– Kurt, je comprends bien les conséquences. (Elle soupira profondément.) Eh bien, provoquons-les.




CHAPITRE QUATRE


11 novembre

16:15, heure normale de l’Est

Cimetière du mont Carmel

Reston, Virginie



Une unique rose rouge fraîchement coupée gisait sur l’herbe brunie. Luke contemplait le nom et l’épitaphe gravés dans le marbre noir miroitant :


REBECCA ST. JOHN


Vivre, rire, aimer

Ce jour maussade et couvert s’estompait déjà à l’approche de la nuit. Un frisson le parcourut. Il était épuisé par le long voyage de retour vers l’est. Il était également rasé de frais, avait les cheveux courts – il n’était plus protégé du froid par sa crinière hirsute. Il détourna son regard de la pierre tombale et parcourut le cimetière, rangée après rangée de tombes couvrant les pentes douces d’une colline dans un quartier tranquille de la banlieue de Washington.

Il leva les yeux vers le ciel plombé. Quand ils s’étaient mariés, Becca avait pris le nom de son mari. Apparemment, elle avait choisi d’être enterrée sous son nom de jeune fille. Ça le carbonisait au fond de lui. Leur rupture avait été totale. Il faillit lever le poing au ciel, contre Becca, où qu’elle puisse être maintenant.

La haïssait-il ? Non. Mais elle le mettait très, très en colère. Elle lui avait reproché tout ce qui avait raté durant leur mariage, y compris sa propre mort d’un cancer.

Au bas de la colline, une centaine de mètres plus loin sur la route du cimetière, une limousine d’un noir brillant s’arrêta devant la berline de location quelconque de Luke. Un chauffeur en livrée noire et casquette ouvrit la portière arrière.

Deux silhouettes en sortirent. L’une était un jeune garçon de grande taille comme son père, portant jean, sneakers, chemise et coupe-vent. L’autre était une vieille femme un peu voûtée, vêtue d’un lourd et long manteau de laine pour se protéger de la fraîcheur humide de l’automne. Luke n’eut pas à se demander qui elles étaient, il le savait déjà.

Il avait triché, bien sûr. Quinze minutes plus tôt, il avait suivi cette même limousine. Quand il avait deviné où elle allait, il avait décidé de la devancer ici. Les deux personnes qui remontaient lentement l’allée, bras dessus bras dessous, étaient Audrey, la mère de Becca, âgée de 72 ans, et Gunner, le fils de Luke et Becca, âgé de 13 ans.

Luke détourna les yeux tandis qu’ils approchaient, et scruta l’horizon comme s’il avait repéré quelque chose. Quand il reporta son regard sur eux, ils étaient tout proches. Il observa leur arrivée. Audrey avançait lentement, prêtant attention à chacun de ses pas – elle paraissait plus âgée qu’elle ne l’était. Gunner marchait maladroitement à ses côtés, afin de la soutenir. Ce rythme lent lui faisait presque perdre l’équilibre – il était tel un jeune poulain à l’écurie, tout en énergie frustrée, avide de déchaîner sa fougue et sa puissance.

Gunner posa sur Luke un regard interrogateur qui ne dura que quelques secondes. Cela faisait presque deux ans qu’ils ne s’étaient pas revus – un laps de temps immense à l’âge du garçon – et pendant un bref instant, il montra clairement qu’il ne savait pas qui était Luke. Puis ses traits s’assombrirent quand il réalisa qu’il voyait son propre père. Après quoi il baissa les yeux.

Audrey reconnut Luke tout de suite.

– En quoi pouvons-nous vous aider ? lança-t-elle avant même qu’ils n’atteignent la pierre tombale.

– Vous, en rien, répondit Luke.

Audrey et son mari Lance ne l’avaient jamais accepté comme gendre. Ils avaient eu une influence toxique sur son mariage bien avant que Becca et lui n’aient échangé leurs vœux. Luke n’avait rien à dire à Audrey.

– Qu’est-ce que tu fais ici, papa ? s’enquit Gunner.

Sa voix était devenue plus grave. Dans sa gorge saillait une pomme d’Adam qui n’était pas là avant.

– C’est la présidente qui m’a fait venir ici. Mais je voulais te voir d’abord.

– Votre présidente a perdu, déclara Audrey. Elle est terrée à la Maison-Blanche comme une folle, refusant d’admettre sa défaite. J’ai toujours su qu’il y avait quelque chose de louche chez elle. Maintenant, c’est visible du monde entier. Espérait-elle devenir impératrice ?

Luke observa Audrey, s’imprégna d’elle, prenant tout son temps. Elle avait des yeux creux aux iris si sombres qu’ils semblaient presque noirs. Elle avait un nez pointu en forme de bec. Ses épaules étaient voûtées et ses mains incroyablement frêles. Elle lui évoquait un oiseau : un corbeau, ou peut-être un vautour. Un charognard en tout cas.

– Elle a perdu, répéta-t-elle. Elle doit tourner la page et se préparer à remettre les rênes du pouvoir au vainqueur.

– Gunner ? apostropha Luke, ignorant Audrey à présent. On peut faire quelques pas ensemble ?

– J’ai dit à Rebecca, en termes clairs, de ne pas vous épouser. Je lui ai dit que ça finirait en catastrophe. Mais je n’aurais jamais imaginé qu’on en arriverait là.

– Gunner ? répéta Luke.

Mais le garçon regardait ailleurs à présent. Luke vit une larme rouler le long de sa joue. Le gosse déglutit avec peine.

– Je voudrais juste m’excuser.

Les mots sortaient mal. Des excuses ? Ce ne serait pas suffisant, Luke le savait. Il allait falloir bien plus que des excuses pour rétablir la situation, si c’était même possible. Il voulait le dire à Gunner. Il voulait lui dire qu’il ferait tout et n’importe quoi si seulement il le laissait revenir dans sa vie.

Il avait commis une terrible erreur. Il la réparerait, dût-il y consacrer le restant de ses jours.

Gunner le regarda, pleurant sans retenue cette fois. Les larmes roulaient sur ses joues.

– Je ne veux pas te parler. (Il secoua la tête.) Je ne veux pas te voir. Je veux juste t’oublier, tu comprends pas ?

Luke hocha la tête.

– Okay, okay, je peux le respecter. Mais sache que je t’aime et que je suis toujours prêt à t’écouter. Tu as toujours mon numéro ? Tu n’as qu’à m’appeler si tu changes d’avis.

– Je n’ai pas ton numéro, rétorqua Gunner. Et je ne changerai pas d’avis.

Luke opina de nouveau.

– En ce cas, je te laisse…

La voix d’Audrey poursuivit Luke sur le chemin :

– Ça me paraît une bonne idée : laissez ce garçon tranquille.

Elle se mit à rire, un caquètement insane qui aurait pu passer pour une quinte de toux si Luke ne la connaissait pas.

– Laissez-nous avec nos morts !

Luke rejoignit sa voiture, enclencha la vitesse et arriva presque aux grilles du cimetière avant de se mettre à pleurer à son tour.




CHAPITRE CINQ


16:57, heure normale de l’Est

Bar Chez Bubba

Chester, Pennsylvanie



Personne ne se rappelait qui était Bubba.

La petite taverne était sise à un coin de rue au sud-est de Chester, près de la rivière, depuis peu après la Seconde Guerre mondiale. Elle avait été tenue par une dizaine de personnes, à un moment où un autre, et s’était toujours appelée Chez Bubba, d’aussi loin qu’on s’en souvienne. Mais nul ne savait pourquoi.

– J’imagine qu’elle va jeter l’éponge, avança un homme au bar.

– Y s’rait temps, grogna un autre.

C’était Marc Reeves qui tenait le manche aujourd’hui. Marc était un vieux routier de 67 ans. Il avait servi de la bière dans ce bar, par intermittence, pendant les vingt-cinq dernières années, survivant à trois patrons différents. Depuis ce bar, il avait regardé toute la ville partir à vau-l’eau. Dans une ville où presque tout était fermé ou sur le point de l’être, Chez Bubba faisait figure de success-story. Pour autant, personne ne le gardait très longtemps.

Le problème, c’était que l’endroit était au point mort : il ne perdait pas d’argent, mais n’en gagnait pas non plus. Il valait mieux y travailler, ou y boire, que le posséder. Au moins on recevait quelque chose pour sa peine.

Une grosse vieille télé cathodique était fixée sur une barre de fer derrière le bar. À cette heure de l’après-midi, quatre ou cinq buveurs s’alignaient le long du comptoir, ruinant leurs chèques de la sécurité sociale et ce qui restait de leur foie. D’habitude, la télévision était calée sur n’importe quel jeu en cours. Or aujourd’hui, c’est différent. Aujourd’hui, la présidente tenait sa première conférence de presse depuis qu’elle avait perdu l’élection.

Marc avait été sceptique à son sujet lorsqu’elle est entrée en fonction, surtout vu les circonstances, mais elle avait grandi dans son estime. Il pensait qu’elle avait fait un assez bon travail, dans l’ensemble. Elle et le pays avaient affronté beaucoup de tempêtes. Hier, il avait donc fait une chose qu’il faisait rarement : il avait voté pour elle. Il n’était pas entré dans un bureau de vote depuis douze ans.

Tout le monde n’avait pas partagé sa décision.

– J’aime bien ce nouveau gars, déclara un gros type au comptoir.

On l’appelait Skipper, bien qu’il n’ait sans doute jamais mis les pieds sur un bateau de sa vie.

– Qu’est-ce que Susan Hopkins a jamais fait pour Chester, Pennsylvanie ? reprit-il. C’est ce que j’aimerais savoir. De toute façon, il est temps que quelqu’un mette un coup d’arrêt à tous ces Chinois qui envahissent le pays.

– Et nous rende nos boulots, pendant que tu y es, renchérit un dénommé Steve-O.

Steve-O était si mince qu’il ressemblait à l’un de ces cure-pipes à forme humaine. Il venait ici tous les jours siffler bière et bourbon. Marc n’avait jamais vu Steve-O avaler la moindre parcelle de nourriture. Il semblait ne tenir que par l’alcool.

Marc essuyait des pintes tout juste sorties du lave-vaisselle.

– Steve-O, tu es en invalidité depuis vingt ans.

– J’ai pas dit me rendre mon boulot, répliqua Steve-O.

Quelques-uns s’esclaffèrent.

À la télé apparut une tribune vide, flanquée de drapeaux américains.

– Mesdames et messieurs, la présidente des États-Unis, annonça une voix feutrée.

Susan Hopkins gagna la tribune par la droite. Elle portait un tailleur pantalon brun-roux, ses cheveux blonds étaient coupés court. Très belle. Marc se souvenait d’elle à l’époque où elle était mannequin, en particulier d’un certain numéro de Sports Illustrated sur les maillots de bain, il y avait vingt-cinq ans de cela. Il était alors d’âge moyen, marié avec des enfants. Quelque chose lui avait fendu le cœur dans son port-folio : elle paraissait éthérée, inaccessible, d’un autre monde. Il n’avait pas de mots pour la décrire. Et elle était encore plus belle aujourd’hui, plus terrestre, plus mature. Marc aimait les femmes qui avaient un peu de kilométrage.

– Fous-toi à poil, chérie ! lança Steve-O, suscitant quelques gloussements parmi l’assemblée.

Marc lui avait servi six shots et six bières au cours des deux dernières heures. Il dirait que Steve-O était visiblement saoul maintenant. Et qu’il commençait à lui taper sur les nerfs.

– Steve-O, je vais cesser de te servir.

Celui-ci le regarda.

– Hein ?

– Ferme-la ou rentre chez toi. C’est ce que je dis.

Marc se tourna vers l’écran. Hopkins n’avait pas encore commencé à parler. Elle avait l’air de contenir ses émotions. Alors ça y était : elle allait accepter les résultats. Elle avait paru populaire, mais au final elle aura été présidente d’un seul mandat – et encore, pas entier.

– Mes chers compatriotes, commença-t-elle.

Le silence régnait dans le bar. L’endroit d’où elle parlait était presque silencieux également – Marc entendait les déclics et ronronnements des appareils photo.

– Je vais être brève. Cette campagne fut âprement disputée entre deux visions très différentes de l’Amérique. L’une est celle de l’optimisme, de la bonne entente, de la fierté pour ce que nous avons accompli en tant que nation. L’autre est une vision sombre de colère, de désespoir, de ressentiment, même de paranoïa. Elle voit notre nation comme un paysage en ruine, qui ne peut être sauvée que par les efforts d’un seul homme. Et elle promet la violence – la violence contre notre partenaire commercial le plus important, ainsi que la violence contre nos propres communautés, nos voisins et nos amis.

« Je suis sûre que vous savez quelle vision j’embrasse. Je ne peux pas accepter une vision du monde basée sur le racisme, les préjugés et la méfiance. Et pourtant, malgré mon appréhension, dans des circonstances normales, ma tâche serait maintenant de féliciter le vainqueur apparent de cette course et d’accueillir le président élu, en préparant courtoisement le transfert pacifique du pouvoir qui est une caractéristique de notre démocratie. (Elle marqua une pause.) Mais ce ne sont pas des circonstances normales.

Marc se redressa. Il ressentait un picotement le long de sa colonne vertébrale. Il regarda les hommes alignés le long du bar. Chacun d’eux était maintenant rivé à l’écran. Tous étaient soudain en alerte, comme des animaux à l’approche d’un orage. Qu’est-ce qu’elle était en train de dire ?

– Ma campagne a permis de découvrir des preuves d’irrégularités du scrutin dans au moins cinq États, notamment la suppression de bulletins de vote, mais aussi l’altération pure et simple et le piratage potentiel de la machine électorale. Nous avons de bonnes raisons de croire que l’élection a été volée, non seulement à notre campagne, mais aussi au peuple américain. Nous avons déjà pris contact avec le FBI et le ministère de la Justice pour leur faire part de nos préoccupations, et nous attendons avec impatience une enquête complète et impartiale. Tant que cette enquête ne sera pas terminée – et quelle que soit sa durée –, je ne peux pas et ne veux pas reconnaître les résultats de cette élection, et je continuerai à exercer les fonctions de présidente des États-Unis, en respectant mon serment de protéger et de faire respecter la Constitution. Je vous remercie.

La présidente Hopkins sortit de l’écran par la droite. S’éleva un brouhaha de journalistes qui criaient, cherchant tous à capter son attention. Des flashes éclataient. La chaîne bascula sur une autre caméra qui se braquait sur la présidente tandis qu’elle était poussée vers une porte latérale derrière un cordon d’agents massifs du Secret Service. Elle ne répondit pas à une seule question.

– Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Steve-O. Elle peut faire ça ?

Nul ne pipa mot.

Marc continua d’essuyer ses verres. Il ignorait la réponse à cette question.




CHAPITRE SIX


17:48, heure normale de l’Est

34


 étage

Hôtel Willard International, Washington DC



– Est-ce qu’on est dans un État de droit ? criait l’homme au téléphone.

Il était assis les pieds sur son grand bureau de chêne ciré, regardant les lumières du Capitole par la baie vitrée. Il faisait sombre dehors – le soleil se couchait tôt à cette époque de l’année.

– C’est ce que j’aimerais savoir, reprit-il. Parce que si on est dans un État de droit, alors cette femme, l’actuelle occupante de la Maison-Blanche, doit se mettre à faire ses bagages. Elle a perdu, et Jefferson Monroe a gagné. Jefferson Monroe est le président élu des États-Unis. Et le jour de l’investiture, si l’occupante actuelle n’est pas partie, nous allons l’expulser, comme un shérif qui expulse un locataire indésirable.

L’homme s’interrompit quelques secondes, le temps d’écouter le journaliste à l’autre bout de la ligne.

– Oh oui, vous pouvez me citer. Vous pouvez même imprimer chaque mot.

Il raccrocha et balança le téléphone sur le bureau. Il consulta sa montre et poussa un profond soupir. Il était en ligne avec des journalistes depuis presque une heure, après que Susan Hopkins avait quitté la tribune et filé hors de la pièce à l’issue de sa stupide conférence de presse.

L’homme s’appelait Gerry O’Brien. Âgé de 50 ans, il était très grand et très maigre. Ses cheveux étaient clairsemés et son visage tout en angles et saillies. Il pesait le même poids que le jour où il avait reçu son diplôme universitaire. Il était marathonien, triathlonien, et ces dernières années, il s’était mis à faire des courses dans la boue et des parcours de survie. Tout ce qui était pénible, dur, extrême, où les gens s’écroulaient, vomissaient leurs tripes ou tombaient dans une pente et se déchiraient les genoux, tout cela était pour lui.

Fils d’immigrés irlandais, il avait grandi dans les rues de Woodside, dans le Queens. Son père était gardien de prison, sa mère femme de ménage. Des gens rudes, qui l’avaient élevé avec rudesse. « Si tu veux grandir à Woodside, tu dois te battre, okay ? » Il s’en fichait. Il s’était battu avec n’importe qui. Il était si féroce, si impitoyable, que les gosses du quartier l’avaient surnommé le Requin.

Il fut le premier dans sa famille à aller à l’université, puis – terre inconnue – en fac de droit. Avant l’âge de trente ans, il gagna son premier million en courant après les ambulances, grâce à la loi sur les dommages corporels.

Il s’était fait photographier l’air très fâché (et peu de gens savaient le faire d’une façon aussi convaincante) et avait fait placarder des affichettes publicitaires dans tout le métro :

Vous êtes blessé ? Vous avez besoin de quelqu’un de coriace pour défendre vos droits. Un vrai avocat. Un vrai Newyorkais. Vous avez besoin de Gerry O’Brien. Vous avez besoin du Requin.

Presque aussitôt, il devint Gerry le Requin. Tous ceux qui prenaient le métro dans les cinq arrondissements connaissaient son nom. Il prit l’habitude de voyager lui-même en métro – ce qu’il détestait – rien que pour voir ses publicités.

Plus il travaillait, plus il pouvait se permettre de faire de la pub. Et plus il en faisait, plus il travaillait. Bientôt il fit diffuser des spots à la télé en fin de soirée, puis en milieu d’après-midi. Ce fut un jackpot. Il eut trois avocats qui travaillaient pour lui, puis cinq, puis dix. Quand il revendit son affaire, dix ans auparavant, il avait trente-trois avocats et plus d’une centaine d’employés à son service.

Il prit sa retraite durant quelques années. À voyager. Errer. Aller à la dérive. À prendre trop de drogues, à trop boire. À faire trop… de tout. Entrer dans la politique de la droite radicale lui sauva sans doute la vie. Il avait troqué toutes ses mauvaises habitudes contre une discipline personnelle et une vision de l’Amérique qu’il se découvrit partager avec beaucoup de gens – un retour à une époque plus ancienne et plus simple.

Une époque où la suprématie des Blancs n’était pas remise en question. Une époque où les mariages se célébraient entre un homme et une femme. Une époque où un ado pouvait sortir du lycée à 18 ans, trouver un emploi dans une usine et passer le reste de sa vie à y travailler et gagner de quoi subvenir aux besoins de sa famille.

Il y avait autre chose, bien sûr, bien d’autres choses. Des choses plus sombres, des choses nécessitant d’avoir l’estomac solide, des choses non destinées au grand public. Il avait de grands projets. Ils allaient nettoyer ce pays une bonne fois pour toutes. Mais ce n’était pas quelque chose que l’on étale en public, n’est-ce pas ? Du moins pas encore.

Gerry le Requin se leva de son bureau et traversa une enfilade de pièces. Quelques secrétaires se trouvaient sur place, mais la plupart des employés travaillaient ailleurs. Gerry était là non seulement parce qu’il était le stratège en chef, mais aussi parce qu’il était l’homme de main du patron – et il n’aimait pas perdre de vue le vieil homme.

Ils avaient débarqué ici depuis Louisville cet après-midi. Son boss possédait cet… comment appeler ça ? Un appartement ? Sûr, un appartement comportant dix chambres, douze salles de bains, une demi-douzaine de bureaux, une salle de conférence et un réfectoire pour le personnel. Il occupait un étage entier dans l’un des hôtels les plus chers et légendaires au monde. Dans cet hôtel s’était déroulé un épisode de l’histoire de l’Amérique : c’était là où John F. Kennedy donnait ses nombreux rendez-vous galants. C’était l’endroit idéal.

Ils allaient passer la nuit ici, car ils avaient des affaires importantes à régler à Washington DC dès le matin de bonne heure.

Gerry traversa un vestibule d’un pas désinvolte, plaqua sa carte contre un capteur et passa dans les quartiers d’habitation. Le salon de devant était meublé dans le style opulent de l’Ancien Monde, tel le salon d’un manoir victorien.

Un homme aux cheveux blancs se tenait devant une haute fenêtre aux rideaux écartés, en train de contempler la nuit. Il était vêtu d’un costume trois-pièces, bien qu’il soit chez lui et n’ait pas l’intention de sortir. Les chemises à col ouvert n’étaient qu’une mascarade, bien sûr. L’homme aimait jouer à se déguiser comme tout le monde.

Il tenait un verre de Martini qui paraissait minuscule entre ses doigts. Ses mains le trahissaient : malgré sa tenue élégante et sa richesse évidente, il avait les grandes mains noueuses de quelqu’un qui avait grandi en faisant quantité de travaux manuels. Ses mains disaient : trouvez l’erreur dans cette image.

La nuit était glaciale dans la capitale fédérale, et le vent hululait derrière la fenêtre. Le vieil homme fixait les lumières de la ville et l’arrière-plan de la grande expansion urbaine. Gerry savait que même après toutes ces décennies, le campagnard à l’intérieur du vieil homme était encore ébloui par les lumières de la ville.

– Comment se déroule la guerre ? demanda Jefferson Monroe, président élu des États-Unis, avec un léger accent sudiste.

– Magnifiquement, répondit Gerry, qui le pensait vraiment. Elle est dans les cordes et ne sait pas quoi faire. Sa déclaration d’aujourd’hui le montre clairement. Elle ne va pas quitter la présidence ? Ça nous donne la main. Elle s’isole, et l’opinion publique va nous suivre. Si nous jouons finement, nous pourrons la virer de là au plus tôt. Je pense qu’on va faire monter la pression – la pousser à nous céder la présidence en avance, bien avant la conclusion de toute enquête pour fraude électorale. Ensuite, nous annulerons nous-mêmes l’enquête.

Le vieil homme se détourna de la fenêtre.

– Y a-t-il eu un précédent où un président a cédé le pouvoir en avance ?

Gerry le Requin secoua la tête.

– Non.

– Alors comment va-t-on procéder ?

Gerry sourit.

– J’ai quelques idées.




CHAPITRE SEPT


18:47, heure normale de l’Est

Bureau ovale

Maison-Blanche, Washington DC



Elle était seule quand on fit entrer Luke dans la pièce.

Durant un instant, il crut qu’elle dormait. Elle était affalée dans un fauteuil du coin salon. Elle avait l’air d’une poupée de chiffon désarticulée, ou d’une lycéenne avachie avec dédain devant son professeur.

Le nouveau Resolute Desk[1 - Bureau du président. (NdT)] se dressait derrière elle. Les lourds rideaux étaient tirés, masquant les hautes fenêtres. Par terre, au bord du tapis ovale était imprimée une citation :

La seule chose que nous devons craindre est la peur elle-même – Franklin Delano Roosevelt

La phrase s’étirait tout autour du tapis, s’achevant là où elle commençait.

Susan portait un pantalon bleu et un chemisier blanc. Sa veste était suspendue au dossier d’une chaise. Elle avait enlevé ses chaussures, qui gisaient en vrac sur le tapis.

Malgré sa posture, elle avait un regard acéré, qu’elle posa sur Luke.

– Salut, Susan, fit-il.

– Vous avez vu ma conférence de presse ? s’enquit-elle.

Il secoua la tête.

– J’ai cessé de regarder la télé il y a plus d’un an. Je me sens bien mieux depuis. Vous devriez essayer.

– J’ai annoncé au peuple américain que je n’allais pas me retirer.

Luke se retint de rire.

– Je parie que ça passe comme une lettre à la poste. Qu’est-il arrivé ? Vous aimez tellement ce job que vous ne voulez pas le lâcher ? Je suis quasi certain que ça ne marche pas comme ça.

Elle esquissa un petit sourire, qui lui rappela pourquoi elle avait été un super mannequin jadis. Elle était belle. Son sourire pouvait illuminer une pièce. Il pouvait illuminer le ciel.

– Ils ont volé l’élection.

– Évidemment, répliqua-t-il. Maintenant, vous allez la leur reprendre. Ça a tout d’un plan. (Il marqua une pause, puis lui sortit le fond de sa pensée :) Écoutez, je pense que vous feriez mieux de lâcher ce job. Désormais, ils n’auront plus Susan Hopkins pour se défouler. Qu’ils découvrent à quel point ça ira mal sans vous. Ils vous supplieront de revenir.

Elle secoua la tête, et son sourire devint plus lumineux.

– Je ne crois pas que ça marche comme ça.

– Je ne le crois pas non plus, opina-t-il.

Elle laissa échapper un long soupir.

– Où étiez-vous donc, Luke Stone ? Vous auriez dû rester dans les parages. On s’est bien amusé ici, une fois que le chaos s’est un peu calmé. On a fait plein de bonnes choses. Et fut un temps où vous alliez m’apprendre à tirer. Vous vous souvenez ?

Il haussa les épaules.

– Ouais. Vous vouliez abattre le chef d’État-Major des armées, je me rappelle. Mais je n’avais pas touché un flingue depuis neuf mois. J’allais au stand de tir de temps en temps, afin de garder la forme. Puis je me suis dit : « À quoi bon ? » Je ne veux plus tirer sur personne. Mais si un jour je dois le faire, je suis presque sûr que ça me reviendra.

– Comme savoir faire du vélo ? releva-t-elle.

– Ou savoir en tomber, sourit-il.

Susan se redressa dans son fauteuil et lui indiqua une chaise face à elle.

– Vous ne savez vraiment pas ce qui se passe ?

Luke s’assit. C’était une chaise à dossier droit, ni confortable ni inconfortable.

– J’ai entendu quelques rumeurs. Le nouveau est d’extrême-droite. Il n’aime pas les Chinois. Il va relocaliser les emplois industriels. Je ne sais pas trop comment il compte s’y prendre… Virer tous les robots ? De toute façon, si c’est ce que les gens veulent…

– L’ignorance, c’est le bonheur, j’imagine, soupira Susan.

– Pas vraiment le bonheur, mais…

– Cet homme est un fasciste, le coupa-t-elle. C’est un milliardaire, un baron voleur qui a créé des groupes de suprémacistes blancs il y a des décennies, alors même qu’il était au Sénat apparemment. Il prévoit d’entrer en guerre contre la Chine dès le premier jour de son investiture, peut-être avec des frappes nucléaires tactiques, bien que je ne sais pas trop combien de gens y croient vraiment. Il veut ériger des murs et des barrières de sécurité autour des Chinatowns de toutes les villes américaines. Ses réflexions laissent à penser qu’il hait les minorités, les homosexuels, les handicapés, tous ceux qui ne sont pas de son avis, et aussi qu’il méprise l’indépendance de l’appareil judiciaire du gouvernement.

Luke ne savait pas trop qu’en penser. Il n’était plus dans le coup depuis longtemps. Il faisait confiance à Susan, et il savait qu’elle croyait ce qu’elle disait. Mais il avait du mal à y croire lui-même. Il avait servi dans l’armée sous des présidents conservateurs, et dans la Special Response Team sous des présidents libéraux. Oui, ils étaient différents les uns des autres, mais l’étaient-ils radicalement ? La suprématie des Blancs, les barrières de sécurité autour des enclaves de minorités étaient-elles différentes ? Non, pas vraiment. Peu importe qui était au poste suprême, il y avait toujours ce truc que l’on pourrait appeler « la manière américaine ».

– Et vous dites que les gens ont voté pour ça ? s’étonna-t-il.

Susan secoua de nouveau la tête, avec énergie cette fois.

– Nous pensons qu’il y a eu fraude électorale et suppression de bulletins à grande échelle dans au moins cinq États, tous des États pivots. C’est pourquoi je dis qu’ils ont truqué l’élection.

Luke commençait à avoir une vue d’ensemble du puzzle, mais il manquait encore des pièces.

– Vous voulez que j’enquête là-dessus ? C’est la raison pour laquelle vous m’avez fait venir ici ? Il me semble qu’il y aurait des centaines d’autres…

– Non, le coupa-t-elle. Vous avez raison. Il y a des centaines d’autres personnes. Nous avons des analystes de données qui se penchent sur les machines de vote. Nous avons des enquêteurs qui interrogent les gens sur les suppressions de bulletins, en particulier dans les circonscriptions noires du Sud rural. Et, bien qu’indirectes et empiriques, les preuves sont déjà assez solides. On n’a vraiment pas besoin que vous meniez une enquête.

Sa réponse le déconcertait, voire l’agaçait un brin. Il s’était isolé en haute montagne afin de régler ses problèmes personnels. Se lancer un défi. Défier Dieu de le tuer. Peut-être même trouver un peu de clarté.

À présent Luke était de retour à Washington DC, où il s’était fait engueuler par son fils et prendre de haut par son ex-belle-mère. Il était englué dans les embouteillages et subissait des contrôles de sécurité. Il s’était rasé la barbe et fait couper les cheveux. Il était de retour parmi les humains ordinaires, avec leurs intérêts et leurs soucis. Lorsqu’il était soldat au combat, on appelait ça « retour au monde » – un endroit où il n’avait vraiment pas envie d’être.

– Alors qu’est-ce que je fais ici ? demanda-t-il.

– Je n’en sais rien encore, répondit-elle. Mais je sais que j’ai besoin de vous. J’ai fait un acte sans précédent en refusant la passation de pouvoir. Ce n’est jamais arrivé dans l’histoire de l’Amérique. Ça peut rapidement devenir très chaud par ici, et il n’y a pas tellement de personnes en qui j’ai confiance dans mon administration. Je veux dire totalement, à cent pour cent, sans le moindre doute. Quelques-unes, oui, mais pas tant que ça. (Elle tendit le doigt vers lui.) Et vous. Au début de mon mandat de présidente, vous avez sauvé ce pays bien des fois. Vous m’avez sauvé la vie, et celle de ma fille. Vous avez peut-être empêché une guerre nucléaire. Puis vous avez disparu juste au moment où ça allait mieux. Je n’ai jamais rencontré d’autres hommes comme vous, Luke. Vous êtes fait pour les intempéries, c’est le moins qu’on puisse dire. Et j’ai l’impression qu’une tempête se prépare.

Fait pour les intempéries.

Il ne l’avait jamais entendu exprimé de cette façon. Mais bien sûr, c’était vrai – elle l’avait bien cerné, mieux que Becca ne l’avait jamais fait. Mieux qu’il ne l’avait jamais fait lui-même. Il n’était pas seulement fait pour ça, il vivait pour ça. Quand le temps était au beau fixe, il s’ennuyait. Il s’éloignait. Il partait à la recherche d’un ouragan dans lequel se perdre.

– Alors que voulez-vous que je fasse ?

– Restez à portée de vue. Installez-vous dans la résidence de la Maison-Blanche pour le moment. On peut vous donner un titre officiel : garde du corps personnel, stratège du renseignement, n’importe quoi. C’est un peu bizarre, mais peu importe. Chuck Berg est toujours à la tête du détachement sécurité interne du Secret Service. Il vous connaît et vous respecte. Il y a plein de chambres disponibles. Vous pouvez occuper la chambre Lincoln si vous voulez. Quelques célébrités y ont séjourné. Le chanteur du groupe de rock Zero Hour et sa femme y ont dormi il y a quelques semaines. Des gens sympas – le gars n’a rien à voir avec son personnage de scène. Il a fait beaucoup d’actions caritatives en Afrique, il a financé des systèmes de filtration d’eau, ce genre de choses. (Elle reprit son souffle avant de continuer.) Évidemment, la Maison-Blanche a été complètement refaite il y a deux ans, donc Lincoln lui-même n’a pas réellement dormi dans la nouvelle chambre Lincoln, mais…

Luke avait l’impression qu’elle déblatérait à présent, telle une fillette tentant d’expliquer quelque chose d’important à un adulte en tournant autour du pot.

– Vous voulez un doudou, trancha-t-il. C’est pourquoi je suis là.

– Oui, acquiesça-t-elle. J’en avais un quand j’étais petite. Il était tout doux avec une figure tissée de gentil dinosaure, qui au fil du temps s’est estompée en un flou verdâtre. Je l’avais appelé Petite Couverture. Mon Dieu, ce truc me manque.

Luke éclata de rire. On aurait dit l’aboiement d’un chien. C’était bon de rire. Il ne se rappelait plus la dernière fois que c’était arrivé.

– Petite Couverture, hein ?

– C’est ça. Petite Couverture.

Était-elle en train de lui demander autre chose ? Il n’aurait su le dire. Mince, la résidence de la Maison-Blanche ? Ce serait un surclassement par rapport à la chambre au Marriott qu’ils lui avaient louée la nuit dernière.

– Okay, dit-il. Je vais le faire.




CHAPITRE HUIT


20:26, heure normale de l’Est

Sud de Canal Street

Chinatown, New York



– Okay, aboya Kyle Meiner. On va leur tomber dessus. Alors écoutez bien !

Kyle était accroupi à l’arrière d’un long fourgon noir qui tressautait sur les nids-de-poule et les ornières des rues de la ville. Il parcourut ses hommes du regard – huit gars costauds serrés les uns contre les autres. Tous étaient musclés, des rats de gymnase. Il n’y en avait pas un ici qui ne soit capable de faire un développé-couché à 225, ou 300 au squat. Tout le monde tapait au moins dans la créatine et quelques-uns prenaient des stéroïdes, de l’hormone de croissance humaine, voire des trucs plus exotiques – c’était des mecs sérieux. Chacun d’eux avait une coupe en brosse ou le crâne rasé.

Le corps de Kyle était comme les leurs, en un peu plus massif si c’était possible. Ses bras étaient des pythons, ses jambes des troncs d’arbres. Des veines saillaient sur ses biceps, dans son cou, sur son front, sa poitrine, partout. Kyle faisait dans les veines.

Les veines, c’était le sang. Les veines, c’était le pouvoir.

Il y avait cinq autres fourgons comme celui-ci, en convoi, et Kyle pouvait se vanter d’être sur le point de lâcher dans les rues quarante à cinquante militants purs et durs. Sur les T-shirts noirs à manches longues, moulant des abdos et poitrines musclées, étaient imprimés en blanc les mots GATHERING STORM[2 - Tempête menaçante (NdT)]. Les lettres évoquaient des os humains et dégoulinaient d’éclaboussures sanglantes.

Des yeux durs rendirent à Kyle son regard. Ces hommes formaient la pointe acérée de la lance.

– Je veux voir aucune arme dehors, expliqua-t-il. Pas de couteaux, pas de matraques, et ça va barder si je vois un flingue. Pas de coups-de-poing américains. Si vous avez quoi que ce soit sur vous, vous le laissez dans le fourgon. Pigé ?

Quelques gars grommelèrent.

– Quoi ? Je vous entends pas !

Les ronchonnements s’accrurent.

– C’est un rassemblement et un défilé, les gars. Pas un combat de rue. Si ça vire à la bagarre, okay. Défendez-vous les uns les autres. Jetez les petits cocos contre les murs, je m’en tape. Mais sachez que quand les flics viendront, s’ils vous trouvent armés, c’est un crime. On a des avocats en accès direct, prêts à se mouiller, mais si vous vous faites arrêter pour possession d’arme, vous serez pas sortis ce soir, et sans doute pas avant longtemps. Je veux que ce soit bien clair pour vous. Je veux voir personne incarcéré. C’est mauvais pour vous et ça donne une mauvaise image de l’organisation. Pigé ? Dites-le !

– Pigé ! cria quelqu’un.

– Yo !

– On a compris, mec.

Kyle sourit.

– Bien. Maintenant, allons botter quelques culs.

Les pancartes étaient empilées à l’arrière. La plupart clamaient L’Amérique est à nous ! L’une d’elles disait Les Chinetoques dehors ! C’était celle de Kyle. Si ses hommes formaient la pointe de la lance, lui était la goutte de poison tout au bout.

Il avait 39 ans, et était organisateur chez Gathering Storm depuis deux ans tout juste. C’était un boulot de rêve pour lui. Où recrutait-il ? Dans les salles de muscu, presque exclusivement. Gold’s Gym, Planet Fitness, YMCA. Des lieux où traînaient de grands types costauds, des gars qui en avaient juste assez. Assez de la censure. Assez de la police de la pensée. Assez de voir les bons jobs partir à l’étranger. Assez du mélange des races.

Assez de cette religion du multiculturalisme dont on leur bourrait le mou.

Si on avait dit à Kyle, cinq ans plus tôt, qu’il allait rassembler des groupes d’hommes – les meilleurs, les plus durs, les plus agressifs des jeunes Blancs qu’il pouvait trouver – et qu’ils allaient faire craindre le Seigneur aux gens qui entraînaient ce pays vers le bas… qu’ils allaient restaurer la grandeur de l’Amérique… et qu’il allait être payé pour le faire ? Eh bien, Kyle aurait trouvé ça complètement idiot.

Et pourtant, il en était là.

Et ses gars aussi.

Et leur chef venait d’être élu président des États-Unis.

Il n’y avait que de la lumière droit devant, et ils allaient parcourir un long, long chemin. Et tous ceux qui se dresseraient devant eux, qui tenteraient de les arrêter ou même de les ralentir – toute cette engeance serait fauchée. C’était comme ça.

Les portes arrière du fourgon s’ouvrirent et les gars sautèrent dans la rue, attrapant leurs pancartes au passage. Kyle fut le dernier. Il s’avança dans la rue, et la nuit parut rayonner autour de lui. Il faisait froid – il neigeait même un peu – mais Kyle était trop enragé pour le sentir. La rue étroite était bordée d’immeubles de quatre étages. Toutes les enseignes étaient en chinois, méli-mélo de charabia sans aucun sens, illisible, incompréhensible.

Était-ce toujours l’Amérique ? Un peu que ça l’était. Et les gens parlaient anglais ici.

Des fourgons garés en file s’éjectaient de gros balèzes blancs en T-shirts noirs, en une masse bondissante et confuse. Ils étaient une force d’invasion, comme des Vikings lors d’un raid sur la côte. Ils brandissaient leurs pancartes comme des haches de combat. Ils avaient le sang chaud.

Une foule de petits Asiatiques surpris les regardaient… comment ?

Choqués ? Horrifiés ? Effrayés ?

Oh oui, tout ça à la fois.

Le premier slogan s’éleva, un peu mou au goût de Kyle, mais il ferait l’affaire pour un début :

– L’Amérique… est à nous !

Les gars se mirent en voix et le volume monta d’un cran.

– L’AMÉRIQUE… EST À NOUS !

Kyle banda les muscles de ses bras, du haut du dos, des épaules et des jambes. C’était un rassemblement, d’accord, c’était ce qu’il avait dit à ses hommes. Mais il espérait que ça dégénère. Il retenait sa rage depuis un bon bout de temps, estimait-il.

Les rassemblements c’était bien, mais en fait il voulait juste éclater quelques têtes.

Son souhait fut exaucé dans les deux minutes. Tandis que les manifestants marchaient dans la rue, à une quinzaine de mètres devant lui, une bousculade éclata.

Un Stormer attrapa un Chinois par les épaules et le balança dans un étalage de livres de poche. Le Chinois s’affala sur l’étalage qui s’écroula aussitôt. Deux autres Chinois sautèrent sur le Stormer. Kyle se mit à courir. Il lâcha sa pancarte et fonça dans la foule.

Il abattit un Chinois d’un coup de poing, puis se rua sur un groupe d’entre eux, cognant à la volée. Ses poings brisèrent des os.

Et – il le savait – ce n’était qu’un début.




CHAPITRE NEUF


21:15

Ocean City, Maryland



– M’a pas l’air super ici, observa Luke.

L’ascenseur était tout en moquette et parois de verre. Une longue double ligne de boutons garnissait un panneau métallique. Il capta son reflet dans le miroir de sûreté concave fixé à un angle supérieur. Il renvoyait une image de lui-même étrange et déformée, comme dans une baraque de foire, en total décalage avec son reflet sur les parois de verre. Celles-ci montraient un homme de haute taille, dans la force de l’âge, en forme, de profondes pattes d’oie au coin des yeux et quelques traces de gris dans ses courts cheveux blonds. Ses yeux paraissaient vieux.

En les fixant, il se vit tout à coup lui-même en très vieil homme, solitaire et craintif. Il était seul dans ce monde – plus seul que jamais. Il lui avait fallu pas moins de deux ans pour s’en rendre compte, d’une façon ou d’une autre. Sa femme était morte. Ses parents avaient disparu depuis longtemps. Son fils était remonté contre lui. Il n’avait personne dans la vie.

Un peu plus tôt, dans la voiture, juste avant qu’il n’entre dans cet ascenseur, il avait ressorti l’ancien numéro de portable de Gunner. Il était certain que Gunner avait toujours le même numéro. Le garçon l’aura conservé même après avoir emménagé chez ses grands-parents, même après avoir acquis le tout dernier iPhone. Luke en était sûr : Gunner gardait son ancien numéro parce qu’il désirait plus que tout avoir des nouvelles de son père.

Luke avait envoyé un bref SMS à ce vieux numéro : Gunner, je t’aime.

Puis il avait attendu. Et attendu. Rien. Le message était parti dans le vide, sans aucun retour. Luke ne savait même pas si c’était le bon numéro.

Comment en était-il arrivé là ?

Il n’eut pas le temps de réfléchir à la réponse. L’ascenseur donnait directement sur le palier de l’appartement. Il n’y avait pas de couloir ni d’autres portes que les doubles portes devant lui – qui s’ouvrirent sur Mark Swann.

Luke le dévisagea. Grand et mince, avec de longs cheveux couleur sable et des lunettes rondes à la John Lennon. Il s’était fait une queue de cheval. Il avait vieilli en deux ans. Il était plus gros qu’avant, surtout au niveau de l’abdomen. Son visage et son cou semblaient plus épais. Son T-shirt portait les mots SEX PISTOLS sur le devant, en lettres façon demande de rançon. Il portait un blue-jean et des baskets Converse All-Star à damier jaune et noir.

Swann souriait, mais Luke percevait sans mal sa tension. Swann n’était pas heureux de le voir. Il avait l’air d’avoir mangé du poisson pas frais.

– Luke Stone, dit-il. Entre.

Luke se souvenait de l’appartement. Il était vaste et hypermoderne. De conception ouverte, il comportait deux niveaux avec un plafond à six mètres au-dessus de leurs têtes. Un escalier en acier et câbles montait à l’étage, qu’il rejoignait par une passerelle. Là se trouvait un salon meublé d’un grand canapé blanc. La dernière fois, une peinture abstraite était accrochée derrière le canapé – des taches rouges et noires folles et furieuses d’un mètre cinquante de large – dont Luke ne se souvenait que vaguement. En tout cas, elle avait disparu.

Les deux hommes se serrèrent la main, puis s’étreignirent avec maladresse.

– Albert Helu ?

C’était le nom d’emprunt sous lequel Swann possédait l’appartement. Ce dernier haussa les épaules.

– Si tu veux. Tu peux m’appeler Al. C’est comme ça qu’on m’appelle dans le coin. Tu veux une bière ?

– Ouais. Merci.

Swann s’éclipsa dans la cuisine par une porte battante.

Sur sa droite, Luke distinguait le poste de commande de Swann. Il n’avait guère changé. Une cloison en verre le séparait du reste de l’appartement. Un grand fauteuil en cuir trônait devant un bureau sous lequel s’étalait une rangée de tours d’ordinateurs, et sur lequel se dressaient trois écrans plats. Des câbles rampaient par terre comme des serpents.

Sur le mur du fond, face au canapé, était fixée une télé plate géante dont la taille faisait bien la moitié d’un écran de cinéma. Le son était coupé. Sur l’écran, une douzaine de voitures et fourgons de police stationnaient dans une rue, leurs gyrophares clignotant dans la nuit. Cinquante flics se tenaient en rang. Des rubalises jaunes de la police étaient tendues en plusieurs endroits. Une foule considérable s’amassait derrière les rubalises et s’étendait dans le quartier.

EN DIRECT, clamait le bandeau sous l’image. CHINATOWN, NEW YORK

Swann revint avec deux bouteilles de bière. Luke comprit alors pourquoi il avait grossi : il passait beaucoup de temps à boire de la bière.

Swann indiqua la télé du pouce.

– T’es au courant de ça ?

Luke secoua la tête.

– Non. C’est quoi ?

– Il y a trois quarts d’heure environ, une bande de néonazis a tenté de faire une sorte de défilé en plein milieu de Chinatown, à New York. Gathering Storm, t’en as jamais entendu parler ?

– Swann, si je te disais que j’ai passé les deux dernières années à vivre sous une tente ?

– Alors je dirais que tu n’as jamais entendu parler de Gathering Storm. Bref, c’est en fait une association à but non lucratif, vouée à préserver et promouvoir la culture… quoi ? Blanche, je suppose. De l’européanisme américain ? Tu sais, ils veulent rendre l’Amérique plus sûre pour les Blancs. Jefferson Monroe en est le principal financier – à la base, c’est sa version moderne des Chemises brunes. Il y a sans doute une demi-douzaine de groupes de ce genre à présent, mais je pense que ceux-ci sont les plus importants.

– Qu’est-ce qui s’est passé ?

Swann haussa les épaules.

– Que dire ? Ils se sont mis à tabasser les passants au hasard dans la rue. On n’a jamais vu ces types, c’est une bande de gorilles. Des mastards. Ils jetaient les gens à terre. Deux gus dans le quartier s’en sont offusqués. Ils ont allumé les nazis à coups de flingues. Plusieurs personnes ont été abattues, cinq morts au dernier décompte. Les tireurs sont toujours dans la nature. C’est ce qu’on appelle une situation instable.

– Les morts sont tous des nazis ? s’enquit Luke.

– On dirait bien.

Luke haussa les épaules.

– Eh bien…

– Ça va. C’est pas une grosse perte.

Luke détourna le regard de la télé. Il avait du mal à appréhender ce qui se passait. Susan Hopkins pensait que l’élection avait été truquée. Son adversaire, le futur président, finançait un groupe néonazi qui venait de déclencher une mini guerre raciale à New York. Était-ce ainsi que les choses se passaient maintenant ? À quel moment tout avait changé ? Luke était parti depuis trop longtemps, apparemment.

– Qu’est-ce que tu fais de beau, Swann ?

Celui-ci s’assit dans le grand canapé blanc et indiqua à Luke un siège face à lui. Luke le prit. Il avait l’avantage tangible de tourner le dos à la télé. De sa place, il distinguait le toit-terrasse de Swann à travers les portes en verre teinté. Le néon du jacuzzi émettait une pâle lueur bleutée. À part ça, il faisait plutôt noir dehors. Luke avait dormi sur la terrasse une fois. Il savait qu’en journée, elle offrait une vue panoramique sur l’océan Atlantique.

– Pas grand-chose, répondit Swann. Rien, pour être honnête.

– Rien ?

Swann parut s’abîmer dans ses pensées.

– Tu le vois bien. Je suis en invalidité. Quand on est revenu de Syrie, je n’ai jamais pu… reprendre le travail. J’ai essayé plusieurs fois. Mais le renseignement est un sale métier. Je m’en foutais quand c’était d’autres qui étaient blessés. Mais après la Syrie… j’ai eu des crises de panique. Les têtes coupées, tu sais ? Pendant un moment, je les voyais tout le temps. Ce n’était pas bon. C’était trop.

– Je suis désolé, fit Luke.

– Je le suis aussi, crois-moi. Et ce n’est pas fini. Je vis un peu en reclus maintenant. J’ai gardé mon ancien appartement à Washington, mais je vis ici la plupart du temps. C’est tranquille. Personne ne vient ici sans que je le veuille.

Stone y songea un instant, mais garda la bouche close. C’était assez vrai, dans une certaine mesure. La grande majorité des gens ne pouvaient pas entrer ici. Les gens normaux, honnêtes. Les gens bien. Mais des méchants ? Des tueurs ? Des agents secrets ? Ils entreraient s’ils le voulaient.

– Je sors rarement, reprit Swann. Je commande mes courses sur Internet. Je fais entrer le gamin dans l’immeuble depuis ici, et je le surveille quand il monte dans l’ascenseur. Je le suis sur la vidéosurveillance. Je lui laisse un pourboire dans le couloir, il pose les sacs devant la porte, et je le regarde redescendre. Puis je sors dans le couloir et je récupère mes courses. C’est un peu pathétique, je sais.

Luke garda le silence. C’était triste que Swann en soit réduit à ça, mais Luke n’aurait pas employé le mot « pathétique ». C’était arrivé, voilà tout. Peut-être qu’il pourrait aider Swann, le ramener dans le monde – ou pas. En tout cas, ce serait un gros travail qui prendrait beaucoup de temps, et il faudrait que Swann le souhaite. Parfois, des traumatismes psychologiques comme celui-ci ne guérissent jamais vraiment. Swann avait été fait prisonnier par Daesh et avait failli être décapité, quand Luke et Ed Newsam étaient intervenus. Avant leur arrivée, il avait été battu et avait subi des simulacres d’exécution.

Un silence plana entre eux, pas du genre confortable.

– Il y a eu une période où je te rendais responsable de ce qui m’est arrivé.

– Okay, fit Luke.

C’était l’opinion de Swann, et Luke n’allait pas en débattre avec lui. Mais Swann avait été volontaire pour cette mission, et Luke et Ed avaient risqué leur vie pour le sauver.

– Je me rends compte que ça n’a plus guère de sens, et je ne le crois plus maintenant, mais il m’a fallu des mois de thérapie pour en arriver là. Ed et toi avez cette aura bizarre autour de vous. Comme si vous étiez surhumains. Même quand vous êtes blessés, on dirait que ça ne vous fait pas vraiment mal. Ceux qui vous fréquentent de trop près se mettent à croire que ce truc que vous avez s’applique aussi à eux. Mais ce n’est pas le cas. Quand les gens normaux sont blessés, ils meurent.

– Tu es en thérapie en ce moment ?

Swann hocha la tête.

– Deux fois par semaine. J’ai trouvé un gars qui fait ça en vidéo. Il est dans son cabinet et moi ici. C’est pas mal.

– Qu’est-ce qu’il te dit ?

Swann sourit.

– Il m’a dit : « Quoi que tu fasses, n’achète pas un flingue. » Je lui ai répondu que j’habitais au vingt-huitième étage, avec une terrasse ouverte. Je n’ai pas besoin d’un flingue. Je peux mourir quand je veux.

Luke préféra changer de sujet. Parler des manières qu’aurait Swann de se suicider… ça n’avait rien de réjouissant.

– Tu vois Ed souvent ?

Swann haussa les épaules.

– Plus depuis quelque temps. Son travail l’accapare. Il est chef de l’Hostage Rescue Team[3 - « Équipe de libération d’otages », unité SWAT mandatée par le FBI. (NdT)]. Il est beaucoup à l’étranger. On avait l’habitude de se voir plus souvent. Mais il est resté à peu près le même.

– Est-ce que ça te dirait de bosser un peu ? demanda Luke.

– Je ne sais pas. Je pense que ça dépendra de ce que c’est. Des exigences, de ce que j’aurais à faire. Je ne veux pas non plus compromettre mon invalidité. Tu payes au noir ?

– Je travaille pour la présidente, répondit Luke. Susan Hopkins.

– C’est mignon. Et pourquoi elle a besoin de toi ?

– Elle pense que l’élection a été truquée.

Swann hocha la tête.

– J’ai entendu ça. Les infos défilent à la vitesse de la lumière de nos jours, mais cette histoire-là tient la route. Elle ne veut pas se retirer. Alors quelle est ta place là-dedans ? Et plus important, quelle serait la mienne ?

– Eh bien, elle va sans doute vouloir qu’on collecte des renseignements pour son compte. J’imagine qu’elle veut démolir ces mecs, d’une façon ou d’une autre. Je n’ai pas plus de détails pour le moment.

– Est-ce que je peux bosser pour elle ? s’enquit Swann.

– Je le suppose. Pourquoi pas ? (Luke marqua une pause.) Mais en vérité, cette discussion m’inquiète un peu. Tu n’es plus le même qu’avant, tu sais. J’aimerais être sûr que tu as toujours tes anciens talents.

Swann ne le prit pas mal.

– Teste-moi de la manière que tu veux, Luke. Je suis là jour et nuit. Qu’est-ce que tu crois que je fais de mon temps ? Du hacking. J’ai tous mes anciens talents, et quelques nouveaux. Je pourrais même être meilleur qu’avant. Tant que je n’ai pas à sortir…

Swann se tut un moment. Il baissa les yeux sur la bière dans sa main, puis les releva vers Luke. Son regard était grave.

– Et je hais les nazis, ajouta-t-il.




CHAPITRE DIX


12 novembre

08:53, heure avancée de l’Est

Aile ouest

Maison-Blanche, Washington DC



– La violence a régné toute la nuit, déclara Kat Lopez. Kurt a tous les détails, mais le pire s’est déroulé à Boston, San Francisco et Seattle.

– Pourquoi ne m’a-t-on rien dit ? s’étonna Susan.

Toutes deux marchaient dans les couloirs de l’aile ouest, en direction du Bureau ovale. Leurs talons claquaient sur le sol de marbre. Susan se sentait mieux qu’elle ne l’avait été depuis longtemps – bien reposée après une longue nuit de sommeil. Elle avait pris son petit-déjeuner dans la cuisine familiale sans avoir consulté une seule fois les infos. Elle commençait à croire que les événements prenaient une tournure positive. Jusqu’à cette dernière minute.

Kat haussa les épaules.

– J’ai préféré te laisser dormir. Tu ne pouvais rien faire à ce sujet en pleine nuit, et je me suis dit qu’aujourd’hui allait encore être une sacrée journée. Kurt était d’accord avec moi.

– Okay, admit Susan, supposant que Kat le pensait vraiment.

Un agent du Secret Service leur ouvrit les portes et elles entrèrent dans le Bureau ovale. Kurt Kimball était là, manches retroussées, prêt à foncer. Luke Stone était assis dans un fauteuil, quasi dans la même position qu’il avait la veille au soir.

Stone portait un T-shirt noir uni sous un blouson en cuir, un jean et des bottes en cuir luxueuses. Il avait l’air plus frais, moins distant, plus dans le présent que la veille. Son regard était vif. Stone est un cowboy de l’espace, décida Susan. Parfois, il était juste absent, quelque part dans l’éther. Là où il allait quand il disparaissait. Mais aujourd’hui, il était de retour.

– Salut, Kurt, dit Susan.

Kurt se tourna vers elle.

– Bonjour, Susan.

– Jolies bottes, agent Stone.

Stone releva de quelques centimètres une jambe de son jean pour mieux lui montrer sa botte.

– Ferragamo, dit-il. Ma femme me les avait offertes un jour. Elles ont une valeur sentimentale.

– Désolée pour votre épouse.

– Merci, acquiesça Stone.

Un silence embarrassé s’ensuivit. Si elle l’avait pu, Susan – du moins son côté émotif, on pourrait même dire son côté féminin – aurait passé les vingt minutes suivantes à questionner Stone à propos de sa femme, de sa relation avec elle, comment il avait surmonté son décès, et de quelle façon il prenait soin de lui-même. Mais Susan n’avait pas le temps pour cela en ce moment. Son côté pratique au cœur dur – dirait-elle son côté masculin ? – la poussait à suivre l’ordre du jour.

– Bon, Kurt, qu’est-ce que tu as pour moi ?

Kurt indiqua l’écran de la télé.

– La situation a rapidement évolué, ce qui n’est pas surprenant. La nuit dernière, on a eu une fusillade de masse dans le Chinatown de New York. Un grand groupe d’activistes de Gatering Storm ont surgi d’un convoi de fourgons noirs, autour de 20 h 30, pour entamer un défilé au sud de Canal Street. C’était une provocation, bien sûr. En quelques minutes, ils en venaient aux mains avec les habitants du quartier.

– Gathering Storm, hein ?

Gathering Storm était l’une des organisations financées par Monroe qui lui faisaient mal au ventre. Susan s’était souvent demandé ce que ces gens croyaient faire au juste. Bien sûr, jusqu’à présent, les violences étaient principalement des menaces proférées sur Internet. Maintenant, elles devenaient réelles.

Kurt hocha la tête.

– Oui. On dirait qu’ils recrutent leurs activistes d’après leur gabarit. Pendant quelques minutes, les coups de poing ont été entièrement à sens unique, jusqu’à ce que deux tueurs des Triades de Hong-Kong – qui étaient à New York apparemment pour un contrat – ouvrent le feu avec des mitraillettes Uzi. Le dernier décompte fait état de trente-six blessés – dont douze Chinois, probablement touchés par accident – et sept morts, tous membres de Gathering Storm. Trois autres membres sont entre la vie et la mort.

Susan ne savait trop que dire là-dessus. Que c’était bien ? Ça lui trottait en tête.

– Et les membres des Triades ?

– Arrêtés par la police de New York, accusés de meurtres multiples, de tentatives de meurtre et de port d’armes. Ils ont des traducteurs nommés par le tribunal, et aux dernières nouvelles, une équipe juridique est en route depuis Hong-Kong. Les Triades sont bien financées, c’est le moins qu’on puisse dire. On s’attend à ce que les avocats essaient de monter un dossier d’autodéfense pour les meurtres, et plaident coupables pour les armes.

– Que penses-tu de cette approche ? s’enquit Susan.

Kurt sourit en secouant la tête.

– New York a aboli la peine de mort. C’est à peu près le seul avantage qu’ont ces types pour le moment.

– Et si je les graciais et les renvoyais chez eux avec des médailles ?

– Je crois qu’on a assez de problèmes comme ça.

– Dis-m’en plus.

– Eh bien, quand les infos sur New York ont été diffusées, ça a fait tomber les masques. Des groupes de jeunes ont pénétré dans le Chinatown de Boston vers 22 h et ont attaqué les gens dans la rue. Il semble que ces gars ont picolé dans les bars des environs, car les quatre hommes arrêtés étaient tous saouls.

– Quatre hommes arrêtés ? Tu parlais de groupes…

– Oui. Il apparaît que la police de Boston a été plus indulgente qu’on aurait pu l’espérer, elle a laissé partir la majorité des assaillants avec un simple avertissement.

– Et quoi d’autre ?

– Un groupe de la section d’Oakland du gang de motards nazi Lowriders est entré dans le Chinatown de San Francisco et a agressé les passants à coups de matraques et de queues de billard sciées. Plus de quarante d’entre eux ont été arrêtés. Deux victimes de ces attaques sont dans un état critique dans les hôpitaux de la région.

Susan soupira en secouant la tête.

– Génial. Autre chose ?

– Oui – sans doute l’info la plus excitante. Monroe doit parler ce matin à un meeting de ses supporters, peut-être pour aborder les violences de la nuit dernière, ou bien pour te demander à nouveau de te retirer. Personne ne connaît vraiment son scénario. Mais le meilleur, c’est l’endroit où se tient le meeting.

Susan n’appréciait pas quand Kurt se montrait évasif.

– Vas-y, Kurt, crache le morceau. Où est-ce ?

– Parc Lafayette. Juste de l’autre côté de la rue.




CHAPITRE ONZE


09:21, heure avancée de l’Est

Parc Lafayette, Washington DC



C’était vraiment beau à voir.

Ils l’avaient appelé le parc du Peuple, et aujourd’hui le peuple était là.

Non pas les hôtes ordinaires de ce parc où, génération après génération, campaient la populace, les agitateurs et les radicaux – la lie du peuple, les perdants de la vie –, protestant contre la politique d’un président à l’autre.

Non. Pas ces gens-là.

Ceux-ci étaient son peuple. Une marée humaine – des milliers, des dizaines de milliers – qui s’étaient passé le mot via les réseaux sociaux la nuit dernière, que leur leader allait parler ici aujourd’hui. C’était un mouvement furtif, un poignard dans le dos, le genre de mouvement dans lequel Gerry O’Brien excellait. Il avait obtenu de la municipalité l’autorisation de ce rassemblement hier après-midi, juste avant la fermeture des bureaux, et la nouvelle s’était répandue dans la nuit comme un feu de brousse attisé par un vent tempétueux.

À présent le peuple était là, coiffé de chapeaux géants style Abe Lincoln et brandissant leurs pancartes et banderoles artisanales ou officielles issues de la campagne, réalisées professionnellement par les dizaines d’organisations qui l’avaient soutenue. La plupart des gens étaient chaudement couverts contre ce froid hors-saison.

En observant depuis la scène de fortune cette masse grouillante d’humanité – c’était comme un festival de rock –, Jefferson Monroe comprit qu’il était né pour ce moment précis. Soixante-quatorze ans, et beaucoup, beaucoup de victoires : depuis ses débuts comme ado trafiquant d’alcool au fin fond des Appalaches jusqu’à actionnaire majeur et capitaine dans l’industrie du charbon, en passant par jeune et furieux briseur de grève et ambitieux dirigeant d’entreprise.

Plus tard, il devint sénateur de la Virginie-Occidentale et faiseur de rois conservateurs, largement financé par les mêmes compagnies charbonnières pour lesquelles il avait travaillé. Et maintenant… Président élu des États-Unis. Une vie entière d’efforts, de longues décennies à gravir l’échelle, à se frayer un chemin, et soudain, par surprise (un résultat que personne n’attendait, pas même lui), il était l’homme le plus puissant du monde.

Il était là pour forcer la présidente en place à quitter la Maison-Blanche au plus tôt et à le laisser y entrer. C’était plus audacieux que tout ce qu’il avait jamais tenté. Au-delà de la foule, de l’autre côté de la large avenue, il distinguait la Maison-Blanche au loin, dressée sur une butte herbue. Pouvait-elle le voir de là-bas ? Regardait-elle seulement ?

Bon Dieu, il l’espérait.

Il se détourna un instant de l’assemblée. Toute une troupe se tenait également sur la scène derrière lui. O’Brien était là, le cerveau de sa campagne, l’âme damnée des suprémacistes blancs, un homme aussi déterminé que Monroe lui-même. Encore maintenant, il était en train d’aboyer dans un portable. « Je veux cet oiseau », semblait proférer Gerry le Requin. Mais était-ce vraiment cela ? Je veux cet oiseau ? Quelles paroles bizarres ! À un tel moment ?

– Je le veux, okay ? Je veux qu’il se pose juste comme on a dit. Dites-moi que vous pouvez le faire. Okay ? Bien. Quand ?

Monroe l’ignora. Traiter avec Gerry n’était pas seulement une folle aventure, c’était une leçon de surréalisme. Le président élu décida de ne pas tenir compte de son conseiller le plus proche pour le moment. Il s’adressa plutôt aux autres personnes sur la scène :

– Vous voyez ça ? (Il couvrit le micro d’une main et désigna de l’autre la foule massive.) Vous voyez ça ?

– Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau, déclara un jeune assistant.

Devant lui, des applaudissements retentirent parmi l’assemblée – non pas au hasard, mais en rythme, des milliers de mains frappant ensemble – CLAP, CLAP, CLAP, CLAP…

Puis un slogan s’éleva, à l’unisson avec les applaudissements et des tapements de pieds çà et là. Il enfla parmi la foule : « U-S-A ! U-S-A ! U-S-A ! »

C’était un bon slogan, et un bon début.

Monroa lâcha le micro pour empoigner le pupitre. Il leva une main, qui ramena le silence en quelques secondes. C’était comme s’il avait coupé le son d’un appareil, d’une télé ou d’une radio. Mais ce n’était pas un appareil, c’était des milliers et des milliers de personnes qu’il pouvait contrôler sans effort, d’un simple geste. Ce n’était pas la première fois qu’il s’émerveillait de ce pouvoir qu’il possédait. Comme un superhéros. Ou un dieu.

– Comment ce réchauffement climatique vous traite-t-il ? lança-t-il, sa voix résonnant au-dessus de la multitude.

Rires et acclamations fusèrent au sein de la foule. Personnellement, Monroe savait, grâce aux climatologues employés par ses entreprises, que le réchauffement climatique était une réalité, qu’il constituerait un problème sérieux d’ici un siècle voire plus tôt, une menace pour la civilisation elle-même. En tant que président, il pourrait tranquillement chercher des moyens de mettre en œuvre des politiques qui réduiraient quelque peu cette menace, sans nuire aux profits de l’industrie. En attendant, ses entreprises augmentaient progressivement leurs investissements dans le domaine des énergies renouvelables, les technologies solaires, éoliennes et géothermiques qui représentaient l’avenir.

Mais son peuple ne voulait rien entendre de tout cela. Il voulait entendre que le réchauffement climatique était une mystification perpétrée en grande partie par la Chine. C’était donc ce que Monroe allait leur dire. Donner au peuple ce qu’il désire… Et de toute façon, il faisait froid dehors, un froid anormal pour un début novembre, ce qui constituait une preuve suffisante : il n’y avait aucun réchauffement climatique en cours.

– Aujourd’hui est votre jour, vous le savez ?

La foule accueillit cette idée par des rugissements d’approbation.

– Vous et moi sommes issus de rien, d’accord ? Et nous venons de nulle part. Nous n’avons pas été élevés dans des penthouses huppés et prétentieux de Manhattan, San Francisco ou Boston. Nous ne sommes pas allés dans des écoles privées spéciales pour élites. Nous ne sirotons pas de latte et ne lisons pas le New York Times. Nous ne connaissons pas ce monde-là et ne voulons pas le connaître. Vous et moi, nous avons travaillé dur toute notre vie, et nous avons gagné tout ce que nous possédons et posséderons jamais. Et aujourd’hui, c’est notre jour.

Les acclamations furent comme une éruption, un séisme. On aurait dit qu’une bête géante, endormie sous la terre depuis des siècles, s’arrachait du sol et surgissait dans un déchaînement de violence.

– Aujourd’hui est le jour où nous allons destituer une administration parmi les plus corrompues de l’histoire des États-Unis. Oui, je sais, je sais. Elle dit qu’elle ne partira pas, mais je vous dis que ça ne va pas durer. Elle partira, d’accord, et bien plus tôt qu’on ne le pense. Ça arrivera bien plus tôt qu’elle ne le pense, c’est certain.

Les vivats continuaient. Il attendit que la foule se calme. Les supporters de Monroe haïssaient Susan Hopkins. Et non seulement elle, mais tout ce qu’elle représentait. Elle était riche, elle était belle, elle était gâtée – elle n’avait jamais manqué de rien. Elle était une femme à un poste toujours tenu par des hommes.

Elle était l’amie des immigrés et des Chinois, dont les méthodes de travail bon marché avaient détruit le mode de vie américain. C’était une hédoniste, une ancienne de la jet-set, et elle semblait confirmer tout ce que les gens du pays profond soupçonnaient à propos des élites. Son mari était homosexuel, pour l’amour de Dieu ! Il était né en France. Y avait-il plus non américain qu’un Français gay ?

Susan Hopkins était un monstre aux yeux de ces gens. Dans les confins des sites Internet complotistes, il y en avait même qui prétendaient qu’elle et son mari étaient des meurtriers, voire pires : des adorateurs du diable. Ils appartenaient à un culte satanique de mégariches qui kidnappaient et sacrifiaient des enfants.

Eh bien, aujourd’hui Monroe parlerait aux siens de cet aspect meurtrier. Il aurait aimé se trouver dans le Bureau ovale pour voir son expression quand cette nouvelle sortirait.

La foule s’était calmée de nouveau, attendant la suite.

– Je voudrais que vous soyez attentifs une minute, reprit-il. Car ce que je vais vous dire est un peu compliqué, et pas facile à entendre. Mais je vais vous le dire parce que vous devez le savoir. Vous, les Américains, les vrais patriotes, vous méritez de le savoir. C’est très important. Notre avenir est en jeu.

Il les tenait. Ils étaient prêts à présent. C’était là. La manœuvre ultime. La bombe. Jefferson Monroe se prépara, puis la lança :

– Cinq jours avant l’élection, un homme a été retrouvé mort près du Tidal Basin, juste ici à Washington DC.

Ses supporters firent silence. Un homme mort ? C’était nouveau. Ce n’était pas le sujet habituel des meetings de Jefferson Monroe. Des milliers de paires d’yeux paraissaient rivés sur lui. En fait, c’était bien le cas. Donne-nous quelque chose, semblaient dire tous ces grands yeux vides. Donne-nous de la chair fraîche.

– À première vue, on aurait dit que cet homme s’est suicidé. Il a reçu une balle dans la tête, le pistolet a été retrouvé près de son corps avec ses empreintes dessus. Ça n’a guère eu de retentissement à ce moment-là – des gens meurent tous les jours, et assez souvent, ils attentent à leur propre vie. Mais j’ai su – okay, les amis ? – j’ai su que cet homme ne s’est pas tué.

Les yeux le scrutaient. Des milliers et des milliers d’yeux.

– Et comment je l’ai su ?

Nul ne pipait mot. De toute sa vie, Jefferson Monroe n’avait jamais vu autant de gens si silencieux. Ils sentaient que quelque chose d’énorme allait se produire, et que c’était lui qui le provoquait.

– J’ai su qu’il ne s’est pas suicidé car je connaissais personnellement cet homme. Je pourrais même dire que c’était un ami. Il s’appelait Patrick Norman.

Jefferson n’était pas rétif aux gros mensonges. Pourtant, et contrairement à de nombreux politiciens, il ressentait un certain pincement au cœur lorsqu’il en proférait. Ce n’était pas de la culpabilité. C’était le sentiment que quelque part, quelqu’un connaissait la vérité et œuvrerait sans relâche à la faire éclater au grand jour. En fait, ce n’était même pas quelque part – au moins trois personnes qui se tenaient derrière lui sur la scène connaissaient les faits. Et il y en avait probablement une douzaine d’autres au sein de l’organisation. Elles savaient que Jeff Monroe n’avait jamais parlé une seule fois à Patrick Norman.

– Patrick Norman n’était pas suicidaire, loin de là, continua-t-il. Au contraire, c’était l’un des meilleurs et des plus prospères enquêteurs privés des États-Unis, qui gagnait beaucoup d’argent. Je savais ce qu’il faisait car c’était moi qui le payais. Il travaillait pour ma campagne au moment de sa mort.

« Faire campagne est une sale affaire, les amis. Je suis le premier à vous le dire. Parfois, vous faites des choses dont vous n’êtes pas fier pour avoir une longueur d’avance sur votre adversaire. J’avais engagé Patrick pour enquêter sur la corruption dans l’administration Hopkins et dans les relations d’affaires du mari de la future ancienne présidente, Pierre Michaud. D’accord ? Vous voyez où je ça nous mène ?

Une onde d’assentiment traversa la foule en un fort murmure, telle une vague qui roule.

– Patrick m’a téléphoné quelques jours avant de mourir, et il m’a dit : « Jeff, j’ai les crasses que tu recherches. J’ai encore besoin de suivre quelques dernières pistes. Mais ce que j’ai – les mauvaises choses qu’elle a faites – va faire exploser cette élection. »

C’était mensonge sur mensonge. Norman ne l’avait jamais appelé. Il ne l’avait jamais appelé Jeff – ne l’avait jamais appelé du tout. Il n’avait pas de crasses à propos de Susan Hopkins, même au bout de presque un an de recherches. Il avait déterminé qu’elle était probablement blanche comme neige, ou sinon, les crasses étaient enterrées si profond que personne ne les trouverait jamais.

– Ce que Patrick m’a suggéré, c’est que Hopkins et son mari acceptaient des pots-de-vin de dirigeants étrangers, y compris de dictateurs du Tiers-Monde, en échange d’un traitement favorable de la part du gouvernement américain. Il a également suggéré qu’il y avait un quiproquo dans le soutien aux œuvres de charité bidon de Pierre Michaud. Si les dictateurs laissaient Michaud faire bonne figure en construisant ses faux réseaux d’eau – des réseaux d’eau qui ne servent à personne, les amis ! – les États-Unis leur vendraient des systèmes d’armements. C’est choquant. Et ça a été la dernière fois que j’ai eu des nouvelles de Patrick Norman. Il avait des infos sur Susan Hopkins. Puis il est mort, apparemment de sa propre main.

Des huées s’élevèrent à présent parmi la foule.

– Mais ce n’était pas de sa propre main, d’accord ? Hier après-midi, le bureau du médecin légiste de Washington DC a rendu publiques ses découvertes. Patrick Norman n’a pas tiré avec le pistolet qui l’a tué. Et il avait sur son corps des marques correspondant à une lutte. Tout indique qu’on l’a tué et qu’on a camouflé sa mort en suicide.

Il marqua une pause pour laisser le temps de digérer l’info. Cette partie-là était vraie, et particulièrement accablante.

– Cinq jours avant l’élection, Patrick Norman, l’homme qui avait des crasses sur Susan Hopkins, a été assassiné.

La foule explosa en un accès d’extase. C’était ce qu’ils voulaient, tout ce qu’ils avaient toujours voulu – quelque chose qui semblait confirmer tout ce qu’ils savaient sur Susan Hopkins. Elle était corrompue jusqu’au bout, et elle aurait fait tuer quelqu’un pour couvrir les traces de ses tromperies.

Les acclamations se métamorphosèrent en autre chose – ce slogan qui avait émergé vers la fin de la campagne. C’était le slogan le plus dangereux, que Gerry le Requin avait lâché dans le domaine public via sa bande de brutes de Gathering Storm :

– FOUTEZ-LA DEHORS ! FOUTEZ-LA DEHORS !

C’est alors que survint une chose étrange et merveilleuse.

Alors que son peuple scandait la violence, une colombe blanche descendit du ciel, plana un moment au-dessus de Jefferson Monroe, puis vint se poser sur l’épaule droite de son manteau de laine. Elle battit un peu des ailes, puis s’installa et se détendit. Il avait à présent une colombe sur son épaule. L’assistance explosa.

C’était magique. Plus que ça, c’était un signe. Un signe divin.

Monroe bougea doucement, tâchant de ne pas effrayer l’oiseau.

Je veux cet oiseau, avait braillé Gerry le Requin au téléphone.

Il leva sa main gauche afin de calmer la foule. Cela marcha, plus ou moins.

– C’est la colombe de la paix, déclara-t-il. Et c’est ainsi que nous allons procéder, les amis. Pacifiquement, dans le cadre de l’État de droit. Par l’application des lois des États-Unis. Par le transfert pacifique du pouvoir, qui est l’une de nos grandes traditions depuis les premiers jours de la République.

« Parce que nous sommes dans un État de droit, Susan Hopkins doit libérer le bureau du président aujourd’hui même, et quitter la Maison-Blanche. La police de Washington DC et le médecin légiste ont fait leur travail : ils ont déterminé que Patrick Norman ne s’est pas suicidé. Et maintenant, j’appelle le ministère de la Justice et le FBI à faire leur travail – et à poursuivre la présidente Hopkins pour meurtre.




CHAPITRE DOUZE


11:45, heure avancée de l’Est

Salle de crise

Maison-Blanche, Washington DC



– C’est un mandat d’arrêt contre moi ? demanda Susan Hopkins. C’est ça qu’ils ont lancé ?

Kurt Kimball coupa le son du moniteur vidéo. Ils venaient juste de revisionner le speech de Jefferson Monroe – que Luke avait déjà vu à trois reprises.

Bien que le meeting de Monroe ait prévu d’autres festivités ce matin, peu importait ce qui venait après cela. Une starlette de musique country avait occupé la scène, tentant de divertir le public avec une chanson sur l’Amérique, mais les gens s’étaient dispersés au bout de quelques secondes.

Ils n’étaient pas venus pour la musique mais pour un lynchage public, ce qui n’était pas loin de ce qu’on leur avait jeté en pâture.

À présent Luke balayait la salle de crise du regard, guettant les réactions. Elle était bondée, c’était un vrai pow-wow : du personnel de la campagne électorale, des agents du Secret Service, des gens de l’entourage de Susan et de la vice-présidente, quelques membres du Parti démocrate. Luke ne discernait pas chez eux d’expressions très combatives. De toute évidence, certains d’entre eux suivaient le déroulement des événements en quête du bon moment pour quitter le navire avant qu’il ne sombre au fond de l’océan.

Ce genre de scène ne faisait pas partie de l’environnement normal de Luke. Il ne se sentait pas à sa place, pour le moins. Il admettait qu’un groupe de gens tente de prendre des décisions difficiles, mais il n’avait guère de patience quant au procédé. Sa réponse typique à tout problème avait toujours été d’y réfléchir, puis de passer à l’action. En attendant, Kurt Kimball semblait troublé, et Kat Lopez très éprouvée. Seule Susan avait l’air calme.

Luke l’observa avec attention, cherchant des signes d’effondrement. C’était une habitude qu’il avait prise dans les zones de guerre, en particulier pendant les périodes d’immobilisation entre les batailles : il devenait très conscient du nombre de personnes autour de lui qui en avaient encore dans le ventre. Le stress faisait des ravages, épuisait les gens. Cela se produisait parfois progressivement, parfois instantanément. Mais quoi qu’il en soit, venait un moment où tous les combattants, sauf les plus acharnés, cédaient sous la pression. Puis ils cessaient de fonctionner.

Mais Susan ne paraissait pas en être arrivée là. Sa voix était ferme, son regard dur et déterminé. Elle était dans une mauvaise passe, mais toujours combative. Luke en fut heureux. Ce serait plus facile de combattre à ses côtés.

Debout près du vaste écran de projection, Kurt secoua sa tête parfaitement chauve.

– Non. Tu es un témoin capital dans cette affaire, mais pas un suspect. La police de Washington DC – plus précisément la brigade criminelle – a simplement requis un interrogatoire. Ils aimeraient que tu te rendes à leur quartier général. Tu auras avec toi ton conseiller juridique, disponible à tout moment. Cela dit, si tu leur accordes un interrogatoire, tu pourrais devenir suspecte pendant son déroulement. À ce moment-là, ils pourraient t’arrêter.

Kurt jeta un œil au conseiller juridique de la Maison-Blanche, un homme en costume trois-pièces très collet monté, coiffé d’une tignasse blond-roux et flanqué de deux assistants.

– Diriez-vous que c’est correct, Howard ? s’enquit-il.

Ce dernier hocha la tête.

– Je ne leur accorderais pas d’interrogatoire pour le moment, et certainement pas en personne. Pas ici, et en aucun cas dans leurs locaux. Si vous y allez, vous pourriez avoir du mal à en ressortir, surtout dans le climat actuel. S’ils veulent vous interroger, ils peuvent le faire par téléphone ou peut-être par visioconférence. Vous êtes occupée, Susan. Vous êtes la présidente des États-Unis. Vous désirez assumer vos responsabilités dans cette affaire, mais vous avez aussi beaucoup à faire.

– Est-ce que ça ne donnera pas l’impression que Susan est coupable ? avança un jeune homme en costume bleu et cheveux en brosse.

Il était assis juste en face de Luke à la table de conférence. Il avait l’air d’avoir dix-neuf ans – en ce sens que beaucoup de jeunes de dix-neuf ans ont l’air d’avoir encore douze ans.

– Je veux dire, nous n’avons rien à cacher ici. Je suis très confiant, ajouta-t-il.

– Agent Stone, dit Susan, connaissez-vous mon directeur de campagne, Tim Rutledge ?

Luke secoua la tête.

– Je n’ai pas eu ce plaisir.

Tous deux se serrèrent la main par-dessus la table. Rutledge avait une poigne ferme, voire trop ferme, comme s’il avait lu quelque part qu’avoir une poigne ferme était important. Il dévisagea Luke.

– Et quel est votre rôle ici, agent Stone ?

Luke lui retourna son regard. Il se dit que la meilleure réponse était la franchise.

– Je n’en sais rien.

– L’agent Stone est membre des opérations spéciales, précisa Susan. Il m’a sauvé la vie plus d’une fois, ainsi que celle de ma fille. Et il a sans doute sauvé la vie de quiconque dans cette pièce à un moment ou un autre.

– Pour qui travaillez-vous ? demanda Rutledge.

Luke haussa les épaules.

– Je travaille pour la présidente.

Il ne voyait aucun intérêt à aborder son passé, la Special Response Team, la Delta Force, tout cela. Si ce gars voulait savoir, il n’avait qu’à chercher. En vérité, Luke se sentait bizarrement déconnecté de ce qu’il avait été autrefois. Il ne savait pas trop ce qu’il pourrait faire de bien ici.

– Eh bien, je travaille aussi pour la présidente, déclara Rutledge. Et je peux vous dire que ces allégations, quelles qu’elles soient, sont fausses. Pas un mot n’est vrai. Susan n’a rien à voir avec le meurtre de cet homme, ni la campagne, ni Pierre. Il n’y a pas eu de corruption. Il n’y a pas eu de paiement pour détourner les œuvres de charité de Pierre. Je le sais parce qu’au début de la campagne, nous avons fouillé à fond pour chercher les points faibles, pour trouver des cadavres dans les placards. Financièrement, il n’y en avait pratiquement aucun. Je sais qu’il y a eu des problèmes personnels, et il est possible qu’ils aient joué un rôle dans le résultat de l’élection, mais Pierre est l’homme d’affaires le plus clean que j’ai jamais rencontré.

– Connaissiez-vous la victime ? demanda Kurt.

Rutledge haussa les épaules.

– Le connaître ? Non. J’ai entendu parler de lui. Mais je ne l’ai jamais rencontré, ne lui ai jamais parlé. Le chef de la sécurité de Pierre a averti la campagne de l’existence de ce type il y a peut-être neuf mois. Il y avait eu plusieurs tentatives de piratage des bases de données de la société, toutes remontant jusqu’à l’agence d’enquête de Norman. C’était plutôt du travail d’amateur. À partir de là, le personnel de Pierre a déterminé que Norman travaillait pour Monroe, mais personne ne s’en est trop inquiété. Et nous n’allions certainement pas l’assassiner. Comme je l’ai dit, il n’y avait rien à trouver pour lui. Vous devez vous rappeler que tout cela s’inscrivait dans le contexte de l’été dernier, lorsque nous savions tous que le peuple n’allait jamais élire un fou comme Jefferson Monroe président des États-Unis.

À trois places de Rutledge, quelqu’un leva la main. C’était un homme d’âge moyen, à l’air maladif et aux cheveux clairsemés. Il avait un long nez et pas vraiment de menton. Son corps maigre manquait totalement de tonus musculaire. Il portait un costume gris mal ajusté dans lequel il semblait flotter. Mais il avait des yeux très, très durs. Voici au moins une personne dans cette salle qui n’avait visiblement pas peur.

Bizarrement, il portait un autocollant Bonjour, mon nom est sur le devant de son costume. Dessous était griffonné avec un gros marqueur noir Brent Staples.

Luke le connaissait de nom. C’était un stratège de campagne de la vieille école, qui travaillait dans les relations publiques. Luke pensait que Susan et lui s’étaient disputés à un moment donné, mais qu’ils avaient dû se réconcilier pour la campagne. Cela avait beaucoup apporté à Susan.

– Je n’aime pas dire ça, déclara-t-il (mais Luke devina qu’en fait il s’en délectait, quoi que ce fût), mais Jefferson Monroe a l’air de moins en moins fou, alors que tout le monde dans cette pièce le paraît de plus en plus.

– Que voulez-vous dire par là, Brent ? releva Susan.

– Je veux dire que vous risquez à nouveau de vous isoler, Susan. Vous êtes toute seule dans une situation très délicate. Je veux dire que vous vous isolez du peuple américain. Du point de vue de l’homme de la rue, vous avez perdu l’élection, et ça fait mal. Il se pourrait bien qu’il y ait malfaisance de la part de votre adversaire. Mais personne ne sait si c’est vraiment vrai, et si ça l’est, personne ne sait quel en a été l’impact sur le résultat. En attendant, vous dites que vous ne vous retirerez pas. De plus, un homme qui enquêtait sur vous a été assassiné. Et il semble que vous penchez pour éviter l’interrogatoire de la police. Ma question est la suivante : qui commence à ressembler au criminel ici ? Qui commence à avoir l’air fou ?

Kat Lopez se tenait dans un coin de la salle. Elle secoua la tête et fusilla Brent Staples du regard.

– Brent, vous dépassez les bornes. Vous savez bien que Susan n’a tué personne. Vous savez que c’est un cirque imaginé par Monroe et son homme de main Gerry O’Brien.

– Je vous dis à quoi ça ressemble, rétorqua Staples. Pas ce qu’il en est. J’ignore ce qu’il en est, et de toute façon ça n’a guère d’importance. Ce qui compte, c’est à quoi ça ressemble.

Ses yeux durs scrutèrent chacun dans la salle, le défiant de le contredire.

Le jeune Tim Rutledge releva le défi :

– Il me semble qu’ils ont assassiné l’enquêteur pour faire porter le chapeau à Susan. Il me semble qu’ils ont volé l’élection grâce à une fraude électorale et en trafiquant le matériel. Voilà à quoi ça ressemble selon moi.

Finalement Luke décida d’intervenir. Il se rendait compte à présent ce qui n’allait pas dans toute cette réunion, et qu’il pourrait aussi bien le signaler. Peut-être que ça les aiderait.

– Il me semble à moi, dit-il lentement, que vous devriez reprendre l’initiative.

Tous les regards dans la salle se tournèrent vers lui.

– Voyez ça comme un combat, une bataille. Ils vous ont fait fuir. Ils vous ont mis en déroute. Ils font quelque chose, et vous réagissez. Au moment où vous réagissez, ils font déjà autre chose. Ils sont à l’attaque, et vous êtes dans une retraite désorganisée. Vous devez trouver un moyen de les attaquer, les mettre sur la défensive et reprendre l’initiative.

– En faisant quoi ? rétorqua Brent Staples.

Luke haussa les épaules.

– Je ne sais pas. Ce n’est pas votre boulot ?

Pendant quelques minutes, Kurt Kimball s’était isolé dans un coin avec deux assistants. Quelque chose l’avait manifestement dérangé. Il revenait à présent dans la salle.

– J’aime bien votre idée, Stone. Mais ça va être dur de reprendre l’initiative en ce moment.

Stone haussa un sourcil.

– Ah ? Pourquoi ça ?

– On vient d’apprendre qu’au moins une centaine de policiers de Virginie-Occidentale et que la police municipale de Wheeling sont en route vers Washington, en un long convoi. Ils ont l’intention de venir directement à la Maison-Blanche pour placer Susan en détention provisoire et l’amener eux-mêmes au quartier général de la police de Washington DC.

– Ils n’en ont pas la compétence, intervint Howard, le conseiller de la Maison-Blanche. Est-ce qu’ils ont perdu la tête ?

– On dirait que tout le monde a perdu l’esprit aujourd’hui, dit Kurt. Et ils revendiquent leur compétence, aussi minime soit-elle.

– Quelle est-elle ?

– Ces deux forces de police, ainsi qu’une douzaine d’autres des États voisins, sont habituellement désignées tous les quatre ans comme flics auxiliaires à Washington DC pour assurer la sécurité en cas de débordements lors de l’investiture présidentielle. Ils prétendent que ça fait d’eux des adjoints permanents.

Howard secoua la tête.

– Ce n’est pas soutenable devant un tribunal. C’est idiot.

Kurt leva les mains en l’air, comme si Howard pointait un pistolet sur lui.

– Soutenable ou pas, ils sont en route. Apparemment, ils croient qu’ils vont entrer ici, prendre Susan et repartir avec elle.

Il y eut une longue pause. Personne ne parlait dans la salle. Le silence planait tandis qu’ils se dévisageaient l’un l’autre.

– Ils seront là dans trente minutes, ajouta Kurt.




CHAPITRE TREIZE


12:14, heure avancée de l’Est

À l’extérieur de la Maison-Blanche

Washington DC



– Personne ne pénètre à l’intérieur, annonça le grand type dans son talkie-walkie. Est-ce que c’est clair ? Je veux que le personnel soit centré sur le corps de garde, mais je veux aussi des yeux dans le ciel qui surveillent toutes les entrées possibles. Et des tireurs sur le toit.

– Bien reçu, grésilla une voix dans l’appareil.

– Dites à ces tireurs qu’ils ont le feu vert pour l’usage de la force meurtrière. Je répète, feu vert pour la force meurtrière, mais seulement si nécessaire.

– Sous quelle autorité ?

– La mienne, répondit l’homme. Mon autorité.

– Capté, confirma la voix.

Le grand type s’appelait Charles « Chuck » Berg. Âgé de 40 ans, il était dans le Secret Service depuis près de quinze ans. Il avait été le chef du détachement à la sécurité intérieure de la présidente pendant plus de deux ans. Il était arrivé à ce poste par accident, à la suite d’une catastrophe. Il était membre de son service de sécurité personnel le soir de l’attaque de Mount Weather, alors qu’elle était vice-présidente. Il lui avait sauvé la vie, sans nul doute. Tous les autres membres de l’équipe avaient été tués.

Il avait changé cette nuit-là. Il s’en rendait compte, rétrospectivement. Il avait déjà 37 ans, occupait un emploi à haut niveau de responsabilité, était marié avec deux enfants – mais en un sens, ce fut cette nuit-là qu’il devint un homme. Qu’il devint ce qu’il était censé être. Avant cela ? C’était juste un grand gars ayant un job lui permettant de porter un flingue.

Après cette nuit-là, Susan lui avait fait confiance. Et c’était réciproque. De plus, il se sentait protecteur à son égard – et pas seulement parce que ça faisait partie de son boulot. Bien qu’il soit plus jeune qu’elle d’une dizaine d’années, il avait presque l’impression d’être son grand frère.

La survie – sauver la vie de quelqu’un – était un acte intime.

Il savait qu’il n’y avait rien derrière ces accusations de corruption ou de meurtre. Et il serait tombé bien bas s’il laissait quiconque entrer pour arrêter la présidente des États-Unis – surtout une bande d’abrutis brandissant un faux mandat d’arrêt hors de toute revendication de compétence sérieuse.

Après avoir fait à pied un contrôle du périmètre, il remontait l’allée vers la Maison-Blanche. Juste devant lui, une douzaine d’hommes lourdement armés en complets-vestons marchaient d’un pas vif le long de la chaussée. C’était une journée froide mais ensoleillée. Les ombres des hommes sur le sol révélaient des fusils et carabines à gros calibre pointant sur leurs flancs.

Le corps de garde était juste devant, protégé par des plots en béton. La barrière arborait à la fois un panneau STOP et un écriteau ENTRÉE INTERDITE. D’autres hommes en costume se tenaient près de l’entrée. Leur attitude était tendue, en alerte. Ils avaient l’aspect rembourré de ceux qui portent des protections ou des gilets pare-balles sous leurs habits.

Des engins de chantier posaient des barrières plus hautes, plus massives et plus lourdes devant celles qui existaient déjà. Ils étaient en train d’y mettre la touche finale. Ces nouvelles barrières formaient une goulotte étroite, qui était aussi une chicane toute en virages serrés à droite et à gauche. Elle obligeait tout véhicule à ralentir jusqu’à rouler au pas. Elle était infranchissable par des véhicules plus larges comme des camions ou des Humvees.

ATTENTION, ACCÈS RESTREINT, avertissait un panneau. CONTRÔLE D’IDENTITÉ OBLIGATOIRE.

Il n’y aurait aucun contrôle d’identité aujourd’hui. Personne n’entrait ni ne sortait.

Non loin, à deux cents mètres environ, des hommes en uniforme noir se mettaient en position sur le toit de la Maison-Blanche. Ces types-là, c’était du sérieux, Berg le savait. Les tireurs. Des snipers du Secret Service, chacun d’entre eux pouvant facilement, à cette distance, lui loger une balle en plein cœur.

Un hélicoptère Black Hawk décolla d’un héliport situé derrière un bosquet, sur le terrain de la Maison-Blanche. Il se dirigea d’abord vers l’est, puis vira doucement vers le nord. Des snipers étaient installés devant ses portières ouvertes.

C’était là juste la défense visible. Plus de cent hommes et femmes gardaient le périmètre, y compris des unités militaires. Aucun centimètre de la clôture ou des murs autour du domaine n’était hors surveillance. En plus des Black Hawks qui tournaient en rond, trois hélicoptères de combat Apache survolaient le fleuve Potomac. Ces Apaches pouvaient détruire toute la ligne d’approche des véhicules de police en quelques secondes.

C’était un match inégal entre tous : les champions de la NBA contre une équipe B locale de collégiens.

Chuck sortit son portable. Il avait en numéro abrégé ce shérif cinglé de Wheeling, Virginie-Occidentale. Ce type était-il en mission-suicide ? Chuck allait bientôt le découvrir.

Le téléphone sonna trois fois.

– Paxton, répondit l’homme.

Sa voix profonde et graveleuse était légèrement traînante ; pas vraiment du sud, plutôt celle d’un péquenaud des Appalaches.

Chuck se l’imagina dans son esprit. Il avait demandé des renseignements sur le shérif dès qu’il avait appris leur arrivée. Bobby Paxton était un homme trapu dans la cinquantaine, un ex-Marine qui arborait encore une coupe en brosse. Il était réputé être pragmatique, un homme d’ordre et de droit. De plus, pendant des années, son service avait été tracassé par des plaintes pour brutalité policière, en particulier contre de jeunes hommes noirs en détention.

Paxton était également connu pour avoir flirté avec un certain nombre de théories complotistes farfelues, comme celle où des éléments du gouvernement fédéral coopéraient avec une race d’extraterrestres hauts de deux mètres cinquante, qui avaient fourni à l’armée américaine des technologies avancées comme des armes à faisceaux de particules et des machines volantes anti-gravité.

C’était possible que Paxton soit dément. Si c’était le cas, la journée serait longue…

– Shérif, où êtes-vous maintenant ? s’enquit Chuck.

– À deux minutes de l’objectif. Vous devriez nous avoir en visuel sous peu.

– Monsieur, je vous l’ai déjà dit, mais je vais vous le redire une dernière fois. Je n’accepterai tout message de votre part à la présidente que devant le portail principal. Ni vous ni aucun membre de votre personnel n’entrerez sur le territoire de la Maison-Blanche. Il y a zéro pour cent de chances que vous mettiez la présidente en détention aujourd’hui. Vous n’avez aucune compétence sur une propriété fédérale, ni dans la cité de Washington…




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notes



1


Bureau du président. (NdT)




2


Tempête menaçante (NdT)




3


« Équipe de libération d’otages », unité SWAT mandatée par le FBI. (NdT)


