L'Anneau des Dragons
Morgan Rice


Le Temps des Sorciers #4
“Tous les ingrédients d'un bestseller : énigmes, rebondissements, mystère, preux chevaliers, amours naissants et cœurs brisés, déception et trahison. Des heures de lecture à tout âge. Vivement recommandé pour tous les inconditionnels de fantasy.” . –Books and Movie Reviews, Roberto Mattos (L'Anneau du Sorcier). “Les prémices d'une série prometteuse.” . –San Francisco Book Review (La Quête des Héros). Morgan Rice, auteur du bestseller La Quête des Héros (plus de 1.300 commentaires cinq étoiles) revient avec une toute nouvelle saga de Fantasy. . L'ANNEAU DES DRAGONS (Le Temps des Sorciers – Tome Quatre). Ravin encercle la capitale. Vars le lâche est devenu Roi, la ville sombre dans le chaos, la ruine est proche, avec les marées et murs d’enceinte pour seules protections. Une ultime bataille décidera de sa survie ou de sa destruction… Le page connait l’identité secrète de l'assassin du roi. La révélera-t-il à temps, changera-t-il le destin de la cité? Devin achèvera-t-il la fameuse épée ? Lenore avouera-t-elle son amour pour Devin ? Greave trouvera-t-il le remède pour sauver sa sœur à temps ? . Nerra mènera-t-elle une armée de dragons? LE TEMPS DES SORCIERS, une histoire mêlant amour, passion, rivalité fraternelle ; trésors cachés et malfrats ; moines et mercenaires ; honneur et gloire, trahison, hasard et destinée. Un récit qui vous tiendra en haleine des heures durant, découvrez un nouveau monde, tombez sous le charme de protagonistes inoubliables. Tout public… Tome 5 bientôt disponible en précommande… “La fantasy tambour battant? Les prémices d'une série prometteuse pour jeunes adultes.” . –Midwest Book Review (La Quête des Héros). “Un concentré d'action? Rice et son style éblouissant, une énigme qui tient en haleine.” . –Publishers Weekly (La Quête des Héros)





Morgan Rice

L'ANNEAU DES DRAGONS




L'ANNEAU DES DRAGONS




(LE TEMPS DES SORCIERS – TOME QUATRE)




MORGAN RICE



Morgan Rice

Morgan Rice est bestseller et meilleure autrice d'après USA Today grâce à la série de fantasy L'ANNEAU DU SORCIER, dix-sept tomes ; bestseller avec MEMOIRES D'UN VAMPIRE, douze tomes ; bestseller avec LA TRILOGIE DES RESCAPÉS, thriller post-apocalyptique comprenant trois tomes ; la fantasy ROIS ET SORCIERS, six tomes ; la fantasy DE COURONNES ET DE GLOIRE, huit tomes ; la fantasy UN TRÔNE POUR DES SŒURS, huit tomes ; une nouvelle série de science-fiction, LES CHRONIQUES DE L’INVASION, en quatre tomes ; la fantasy OLIVER BLUE À L’ÉCOLE DES PROPHÈTES, quatre tomes ; la fantasy LE FIL DE L'ÉPÉE, quatre tomes ; et une nouvelle série de fantasy LE TEMPS DES SORCIERS. Les ouvrages de Morgan sont disponibles en livres audio et brochés et traduits en plus de 25 langues.



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Morgan Rice – Critiques

“Vous pensiez en avoir terminé avec la série L'ANNEAU DU SORCIER, vous aviez tort. Découvrez LE REVEIL DES DRAGONS, la nouvelle saga prometteuse de Morgan Rice, laissez-vous entraîner au pays des trolls et dragons, où sens des valeurs, honneur, courage, magie et destinée règnent en maître. Les personnages de Morgan nous envoûtent au fil des pages … vivement recommandé pour tous les inconditionnels de fantasy.”



    --Books and Movie Reviews
    Roberto Mattos



“Un mélange de fantasy et d'action qui séduira les lecteurs de Morgan Rice et Christopher Paolini, auteur de L'HERITAGE … Les fans de fictions pour jeunes adultes vont littéralement dévorer le dernier opus de Rice.”



    --The Wanderer, A Literary Journal (Le Réveil des Dragons)



“Un ouvrage de fantasy de haut vol mêlant complot et mystère. La Quête des Héros aborde les thèmes du courage et du succès, l'âge adulte, la maturité, l'excellence … Réservé aux fans de fantasy, les protagonistes mêlent astuces et scènes d'action, abordant le passage du jeune Thor à l'âge adulte, une vie placée sous le signe de la chance …. prémices d'une série prometteuse pour jeunes adultes.”



    --Midwest Book Review (D. Donovan, eBook Reviewer)



“L'ANNEAU DU SORCIER comporte tous les ingrédients d'une recette à succès : intrigues, complots, mystères, preux chevaliers, amours naissantes et cœurs brisés, déception et trahison. Des heures de lecture, à tout âge. Chaudement recommandé pour tous les amoureux de fantasy.”



    --Books and Movie Reviews, Roberto Mattos



“Avec ce premier tome "action" de la série de fantasy L'Anneau du Sorcier (14 tomes), Rice nous présente le jeune Thorgrin "Thor" McLeod, qui, à 14 ans, rêve d'intégrer la prestigieuse Légion d'Argent, les chevaliers d'élite du roi …. Une prose et une intrigue riches en rebondissements, Rice en majesté.”



    --Publishers Weekly



Livres par Morgan Rice




LE TEMPS DES SORCIERS

LE ROYAUME DES DRAGONS (Tome 1)

LE TRÔNE DES DRAGONS (Tome 2)

LE FILS DES DRAGONS (Tome 3)

L'ANNEAU DES DRAGONS (Tome 4)


OLIVER BLUE A L’ECOLE DES PROPHÈTES

LA FABRIQUE MAGIQUE (Tome 1)

L’ORBE DE KANDRA (Tome 2)

LES OBSIDIENNES (Tome 3)

LE SCEPTRE DE FEU (Tome 4)


LES CHRONIQUES DE L’INVASION

ATTAQUE EXTRATERRESTRE (Tome 1)

ARRIVÉE (Tome 2)

ASCENSION (Tome 3)

RETOUR (Tome 4)


LE FIL DE L’ÉPÉE

LES PLUS MÉRITANTS (Tome 1)

LES PLUS VAILLANTS (Tome 2)

LES DESTINÉS (Tome 3)

LES PLUS TÉMÉRAIRES (Tome 4)


UN TRÔNE POUR DES SŒURS

UN TRÔNE POUR DES SŒURS (Tome 1)

UNE COUR DE VOLEURS (Tome 2)

UNE CHANSON POUR DES ORPHELINES (Tome 3)

UN CHANT FUNÈBRE POUR DES PRINCES (Tome 4)

UN JOYAU POUR LA COUR (Tome 5)

UN BAISER POUR DES REINES (Tome 6)

UNE COURONNE POUR DES ASSASSINS (Tome 7)

UNE ÉTREINTE POUR DES HÉRITIÈRES (Tome 8)


DE COURONNES ET DE GLOIRE

ESCLAVE, GUERRIÈRE, REINE (Tome 1)

CANAILLE, PRISONNIÈRE, PRINCESSE (Tome 2)

CHEVALIER, HÉRITIER, PRINCE (Tome 3)

REBELLE, PION, ROI (Tome 4)

SOLDAT, FRÈRE, SORCIER (Tome 5)

HÉROÏNE, TRAÎTRESSE, FILLE (Tome 6)

SOUVERAIN, RIVALE, EXILÉE (Tome 7)

VAINQUEUR, VAINCU, FILS (Tome 8)


ROIS ET SORCIERS

LE RÉVEIL DES DRAGONS (Tome 1)

LE RÉVEIL DU VAILLANT (Tome 2)

LE POIDS DE L’HONNEUR (Tome 3)

UNE FORGE DE BRAVOURE (Tome 4)

UN ROYAUME D’OMBRES (Tome 5)

LA NUIT DES BRAVES (Tome 6)




ROIS ET SORCIERS : NOUVELLE




L’ANNEAU DU SORCIER

LA QUÊTE DES HÉROS (Tome 1)

LA MARCHE DES ROIS (Tome 2)

LE DESTIN DES DRAGONS (Tome 3)

UN CRI D’HONNEUR (Tome 4)

UNE PROMESSE DE GLOIRE (Tome 5)

UN PRIX DE COURAGE (Tome 6)

UN RITE D’ÉPÉES (Tome 7)

UNE CONCESSION D’ARMES (Tome 8)

UN CIEL ENSORCELE (Tome 9)

UNE MER DE BOUCLIERS (Tome 10)

UN RÈGNE DE FER (Tome 11)

UNE TERRE DE FEU (Tome 12)

UNE LOI DE REINES (Tome 13)

LE SERMENT DES FRÈRES (Tome 14)

UN RÊVE DE MORTELS (Tome 15)

UNE JOUTE DE CHEVALIERS (Tome 16)

LE DON DU COMBAT (Tome 17)


TRILOGIE DES RESCAPÉS

ARENE UN: LA CHASSE AUX ESCLAVES (Tome 1)

DEUXIEME ARENE (Tome 2)

ARÈNE TROIS (Tome 3)


LES VAMPIRES DÉCHUS

AVANT L’AUBE (Tome 1)




MEMOIRES D'UN VAMPIRE

TRANSFORMATION (Tome 1)

ADORATION (Tome 2)

TRAHISON (Tome 3)

PREDESTINATION (Tome 4)

DÉSIR (Tome 5)

FIANÇAILLES (Tome 6)

SERMENT (Tome 7)

TROUVÉE (Tome 8)

RENÉE (Tome 9)

ARDEMMENT DÉSIRÉE (Tome 10)

SOUMISE AU DESTIN (Tome 11)

OBSESSION (Tome 12)



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Copyright © 2020 by Morgan Rice. Tous droits réservés. Sauf autorisation selon Copyright Act de 1976 des U.S.A., cette publication ne peut être reproduite, distribuée ou transmise par quelque moyen que ce soit, stockée sur une base de données ou stockage de données sans permission préalable de l'auteur. Cet ebook est destiné à un usage strictement personnel. Cet ebook ne peut être vendu ou cédé à des tiers. Vous souhaitez partager ce livre avec un tiers, nous vous remercions d'en acheter un exemplaire. Vous lisez ce livre sans l'avoir acheté, ce livre n'a pas été acheté pour votre propre utilisation, retournez-le et acheter votre propre exemplaire. Merci de respecter le dur labeur de cet auteur. Il s'agit d'une œuvre de fiction. Les noms, personnages, sociétés, organisations, lieux, évènements ou incidents sont issus de l'imagination de l'auteur et/ou utilisés en tant que fiction. Toute ressemblance avec des personnes actuelles, vivantes ou décédées, serait purement fortuite. Photo de couverture Copyright kevron2001 sous licence istockphoto.com.




CHAPITRE UN


Maître Grey dominait Royalsport, bras écartés, contenant la marée des affluents de la ville à un niveau anormalement haut, le poids immense de ce qui était en train de se passer commençait à lui peser. Il savait que tout cela finirait par arriver, qu'il y aurait de nombreux morts, mais la réalité était pire, bien pire.

Une perle de sueur coula le long de son visage alors qu'il regardait la ville en contrebas, l'obscurité ne constituant pas le moindre obstacle. Il avait appris ce secret voilà fort longtemps. Il contemplait Royalsport s'étendre plus bas, morcelée en quartiers séparés par le flot impétueux, chacun d'eux formant désormais un îlot à part entière. Des centaines, voire des milliers d'hommes grouillaient parmi ces îles, des troupes arboraient le rouge et le violet du Roi Ravin.

Sa magie avait eu le mérite de les scinder en groupes distincts, ce qui signifiait que la majeure partie des forces était toujours piégée à la périphérie de la ville, il ne pouvait faire guère plus que former un goulet d’étranglement au niveau des issues de Royalsport. Un autre groupe se trouvait dans le quartier où la Maison des Armes crachait comme à l'accoutumée sa fumée et ses flammes malgré l'obscurité, mais ses forges étaient désormais silencieuses, les hommes qui y œuvraient habituellement avaient uni leurs forces pour sa défense. D'autres groupes s'étaient déversés dans les autres quartiers, autour des Maisons des Lettrés, des Marchands et des Plaisirs. Ils feraient moins de dégâts coupés les uns des autres, mais le mal qu’ils pouvaient faire était encore bien présent, d’autant plus après avoir vu tant des leurs emportés.

Cette idée arracha une grimace à Maître Grey ; combien de vies avait-il pris cette nuit-là, en tombant et en se fracassant le long des berges, en se noyant dans les profondeurs ? Quel que soit le nombre, le sorcier gardait en lui le compte de tous ces visages, il savait au fond de lui qu'il lui faudrait payer un jour. Tout vient à point qui sait attendre.

Tout ça, pour les empêcher de se précipiter au château et massacrer ceux qui s'y trouvaient, lorsque les soldats avaient cédé à leur soif de sang. En cela, au moins, Maître Grey avait réussi. Il pouvait voir à ses pieds la troupe menée par le Roi Ravin piégée dans le quartier noble près du château, incapable de progresser.

Maître Grey souhaitait simplement, en son for intérieur, tendre la main et faire en sorte que sa magie arrête purement et simplement le cœur de cet homme. Cela lui épargnerait bien des souffrances à venir, mais mettrait trop de choses en branle. Il devait se persuader que les faits qui se produisaient étaient déjà bien assez, parvenir à toucher les personnes concernées était tout ce qu'il espérait. Quoiqu’il en soit, faire usage de la magie pour atteindre son but montait forcément à la tête du commun des mortels. Il ne faisait pas partie des Forces Obscures pour passer outre l'équilibre naturel et devenir peu à peu encore plus perverti. Il travaillait avec cet équilibre, c'est ce qui lui conférait du pouvoir.

Comme pour lui rappeler les limites de ce pouvoir, Maître Grey constata que ses mains tremblaient, mais il parvint à maintenir le sortilège, son esprit maintenait en place tous les liens ténus nécessaires à la connexion, et ainsi détourner l'eau de son cours habituel. Chaque seconde écoulée laissait le temps à ceux qui se trouvaient au château de se préparer davantage, afin que les événements puissent progresser dans les voies qui leur étaient conférées. Maître Grey songea à Devin parti recueillir les fragments de l'épée inachevée ; à Erin, qui combattait en bas dans les ruelles ; aux individus qui n'avaient pas encore joué leur rôle dans cette affaire.

Pour l'instant, son rôle était simple : il devait s'accrocher. Mais cela devenait de plus en plus difficile seconde après seconde, minute après minute. Il échouerait tôt ou tard, et alors… alors un déferlement de violence s’ensuivrait.


*

Le Roi Ravin contemplait fixement la tour à l’extrémité du château. Le sorcier se tenait là, au sommet, pendant un instant, Ravin sembla persuadé que l'homme regardait dans sa direction. Parfait ; qu'il voie l'ennemi venir à lui, tous combien ils étaient.

Autour de lui, les édifices du quartier aisé se tenaient dans le calme et l'obscurité, les habitants à l'intérieur trop effrayés pour sortir dans les rues. Ils avaient de bonnes raisons d'avoir peur : autour de Ravin, les cadavres de ceux qui s'étaient opposés à lui gisaient, débités en morceaux, morts. Les soldats ennemis avaient essayé de bloquer leur progression dans le quartier, mais seuls ses propres hommes se tenaient là désormais. Ils avaient pris possession des rues, les hommes attendaient ses ordres en silence.

"Qu'attendez-vous de nous, mon roi ?" demanda un de ses officiers. "Poursuivons-nous jusqu'au château ?"

Ravin réfléchit ; il savait que certains de ses hommes se jetteraient à coup sûr dans l'eau des douves du château s'il leur en donnait l'ordre, peut-être l'aurait-il envisagé s'il avait disposé de toutes ses forces sur place, le fossé aurait été comble, par le poids du nombre. Mais il n'en avait que quelques-uns sous la main, et il n'en avait pas besoin de toute façon.

Ravin n'était pas un mage mais il avait appris à connaître la magie et ses limites, de la même façon qu'il avait appris à connaître toutes les autres armes auxquelles un roi pouvait avoir accès. Maître Grey était sans aucun doute puissant, mais il n’était qu’un homme et avait par conséquent ses limites.

"Le sortilège finira par se briser," dit Ravin d’une voix calme, montrant par la même à ses troupes que ce revers n'était pas un problème. "Occupez-vous de relier les quartiers entre eux. Jetez des cordes entre les maisons afin que les hommes puissent grimper et transmettre des messages. Contactez les troupes dont nous disposons dans chaque quartier."

"Oui, mon roi," répondit l'homme, il opina du chef à l’adresse de certains des hommes présents et les envoya bien vite exécuter les ordres.

Ravin réfléchit à ce que le magicien essayait de faire. Pour un autre homme, cela aurait pu sembler évident : prendre les troupes à revers, faire en sorte que les défenseurs les disloquent. Mais cela n'avait aucun sens pour Ravin. Il n'y avait plus assez de troupes présentes dans la cité pour que ce stratagème fonctionne. Tout ce qui risquait de se produire se bornerait au contraire à ralentir l'invasion.

Quoi d'autre, alors ? L'homme espérait peut-être que Ravin paniquerait et se retire, à moins qu’il espère que les défenseurs soient suffisamment préparés pour que le château tienne assez longtemps. Peut-être que sa seule préoccupation était de protéger le château. Tout le monde n’était pas aussi versé en matière de stratégie que Ravin, peut-être pas même les sorciers.

Sa stratégie aurait peut-être fonctionné si Ravin ne s'était pas préparé aussi soigneusement, ou s'il avait été un commandant moins patient. Elle aurait peut-être fonctionné si Ravin n'avait pas quitté le lit du cours d’eau à temps. Lorsqu'on se bat pour le trône, tuer l'homme qui cherche à porter la couronne est un moyen efficace de gagner.

Ravin ne le lui pardonnerait pas. Le sorcier mourrait pour avoir voulu attenter à sa vie. Mais patience.

"Dispersez-vous," dit-il aux autres. "Que l'un de vous trouve un point culminant et se signale aux autres à l'aide de sa torche. Dites au reste des hommes de faire de même. Je veux qu'ils prennent la ville, qu'elle nous appartienne. Etouffez la moindre résistance dans l’œuf, tout individu dans les rues est une proie facile, mais ne saccagez pas plus que nécessaire."

"Où serez-vous, Votre Majesté ?" demanda l'officier.

"Suivez-moi."

Ravin choisit une maison bourgeoise au hasard, avec une porte élégamment ouvragée entourée de pierres, des plantes qui poussaient au niveau des fenêtres descendaient telles des larmes en hommage aux morts de la cité. Il s'approcha de la porte et frappa du poing. Evidemment, seul le silence lui répondit.

Ravin donna un coup de botte dans la porte, brisant les verrous du premier coup qui la retenaient. Il pénétra dans un couloir où étaient accrochés des tableaux représentant les nombreux portraits de ce qu'il supposa être la longue lignée des ancêtres du propriétaire. Ravin les contemplait lorsqu'un homme s'approcha dans la pénombre, se précipita sur lui l'épée brandie. Ravin le frappa au niveau des côtes et planta son épée dans la poitrine de l'homme, qui s'écroula à terre aux pieds de Ravin.

"Vous seriez toujours de ce monde si vous étiez parti," lui dit-il.

Il traversa la maison et arriva dans une cuisine en suivant l’unique et faible lueur disponible. Il poussa la porte et trouva une femme et ce qu'il supposa ses filles blotties au fond de la cuisine, ainsi que quelques domestiques. Elles se blottirent près du feu, essayant d'utiliser une grande table en bois renversée sur le côté en guise de barricade. Des serviteurs armés de couteaux s'avancèrent, comme désireux de se battre.

Ravin leva son épée, la lame encore humide du sang de l'homme qui l'avait approché.

"Croyez-vous être vraiment en mesure de me battre ?" demanda-t-il. "Je suis Ravin, Roi des Trois Royaumes, votre souverain légitime. Agenouillez-vous, ou vous mourrez."

Il mit toute la force de son commandement dans sa voix, il vit les hommes pâlir lorsqu’ils comprirent l'importance de l’homme qui se tenait devant eux. L'un d'entre eux lâcha son couteau au sol, mais l'autre fut plus lent. Ravin perdit patience et planta son épée dans la poitrine de l’homme, ignorant les cris des femmes alentour. Ravin lui donna un coup de pied qui le fit basculer en arrière, avant de remettre la table sur ses pieds. Il prit une chaise qu’il plaça devant la table et y déposa son épée ensanglantée.

Il regarda ses hommes qui l'avaient suivi. "Je reste là. Faites votre devoir."

Ils se mirent en route, seuls deux d'entre eux restèrent pour faire office de gardes du corps. Ravin assis là, examinaient ceux présents dans la pièce. Ils étaient tous à genoux et le regardaient avec une terreur évidente.

"Qu’on m'apporte du vin. Quant aux autres, comprenez-moi bien : tout ce que vous croyez être à vous m’appartient désormais – votre argent, vos biens, vous-mêmes. Cette cité, tout ce royaume, m’appartient."

Dès que le sortilège du mage serait rompu du moins.




CHAPITRE DEUX


Le grand salon du château bourdonnait comme une ruche, les tapis carrés étaient envahis par des gens qui se pressaient d’accomplir tout et n'importe quoi, les hauts murs de pierre résonnaient de leurs conversations alors qu'ils essayaient de voir comment se rendre utiles pour la suite des évènements.

Cela rappelait en quelque sorte à Lenore l'activité débordante des semaines précédant son mariage, lorsque tout le château résonnait de festivités, mais la situation n’avait plus rien de léger ni joyeux. Certaines bannières jadis suspendues aux murs avaient été décrochées, les nobles se disputaient pour savoir s'il fallait les couper pour en faire des bandages de fortune, tandis que le trône demeurait vacant, sans aucun signe de Vars pour y prendre place, l'homme qui aurait dû s'y asseoir étant mort.

Cette pensée emplit Lenore de chagrin, mais elle devait faire semblant de garder son calme, demeurer le noyau immobile autour duquel les autres gravitaient. Ils avaient besoin de quelqu'un qui se maîtrisait, qui gardait son sang-froid, qui réfléchissait quand eux se contentaient simplement d’agir ; ils avaient besoin d'une princesse, ce qui signifiait que Lenore jouait le rôle auquel elle s'était préparée toute sa vie durant.

"Non, ne vous contentez pas de barricader la porte du grand salon donnant sur l’extérieur ; clouez-la."

"Mais où trouver des clous ?" demanda un noble. Lenore ne retira aucun plaisir du fait qu'il lui demande des instructions alors qu’il la percevait voilà encore un jour ou deux comme un bel objet inutile.

"Je ne sais pas. Cherchez dans les réserves du château s'il le faut," répondit Lenore. "Exécution."

L'homme s’éloigna sans poser de questions. Beaucoup de ceux présents agissaient sans remettre ses instructions en doute. Lenore soupçonnait que c’était lié au fait qu’elle soit la sœur du nouveau roi et la femme du fils du Duc Viris. A moins que les gens veuillent simplement que quelqu'un leur dise quoi faire en période de crise.

Lenore aurait tellement souhaité qu'il y ait quelqu'un qui puisse lui dire quoi faire.

Elle n'avait jamais eu aussi peur de toute sa vie. Une armée composée d’hommes semblables à ceux qui l'avaient kidnappée avait envahi la cité. Les Chevaliers d’Argent étaient partis, ainsi que la plupart des soldats. Comment pourraient-ils résister ? Et si le château tombait entre leurs mains ? Ils périraient donc tous ?

Ce n'était pas le pire que puisse imaginer Lenore, au vu des horreurs subies par certaines de ses servantes pendant l'enlèvement. Elle n'avait été impliquée que dans une seule et unique bataille terrifiante, mais que se passerait-il si toute une horde de soldats incontrôlables faisait irruption dans le château ?

Sans parler du Roi Ravin, le commanditaire de son enlèvement, le responsable de la mort de son frère et son père. Lenore avait entendu parler de sa cruauté, des histoires toutes plus écœurantes les unes que les autres. La peur s’emparait d’elle rien qu'en y pensant.

"Votre Altesse," demanda un serviteur. "Désirez-vous que l’on apporte les armes de l'armurerie ?"

Lenore réfléchit à ses troupes potentielles. Des serviteurs qui n'avaient probablement jamais tenu une épée de leur vie. Une nuée de nobles, dont beaucoup âgés, pour la plupart aussi effrayés que Lenore. Mieux valait peut-être essayer de se battre malgré tout. Une mort rapide serait la meilleure option.

"Allez chercher un maximum de gens." Elle désigna un autre serviteur. "Accompagnez-le."

"Oui, Votre Altesse."

Lenore continua d’organiser la défense du château, s’adressant tour à tour aux serviteurs et aux nobles. "Vous, prenez qui vous voulez et allez me chercher le plus d’huile possible en cuisine. Apportez-la à la maison du garde et commencez à la chauffer, afin qu’elle soit prête à être versée. Vous, fermez les portes et baissez la herse."

"Et ceux encore dans la cité ?" demanda l'homme.

Le cœur de Lenore se brisa face à sa question, et la réponse qu'elle ne voulait pas lui donner. "Ils… ils n'ont aucune chance de s’en sortir à marée haute. Si nous les voyons revenir, nous pouvons… nous lancerons des cordes."

Elle ne lui dit pas que les chances de les voir revenir étaient infimes ; elle n'y songea pas, parce qu'Erin et son étrange moine étaient toujours là, à combattre l'ennemi. Ils étaient peut-être même plus en sécurité à l’extérieur qu'au sein du château, cela signifiait qu'ils auraient une chance de se cacher et s'enfuir le moment venu. Non pas qu'Erin s'enfuirait de gaieté de cœur, mais peut-être que Odd l'y obligerait.

Lenore regarda autour d'elle, sachant qu'elle et les autres n'auraient aucune chance de s'échapper. Leur seul espoir consistait à essayer de protéger le château, mais ils étaient bien trop peu nombreux en vérité. Elle pourrait donner une lance à chaque serviteur, insister pour que chaque noble prenne place sur la muraille pour tenter de repousser la marée montante que ce ne serait toujours pas suffisant. Les tâches qu'elle leur assignait étaient davantage dues au fait qu'elle savait qu'ils devaient se sentir utiles en pareil moment, et non parce qu'elle imaginait que ce soit vraiment efficace lorsque l'armée du Roi Ravin surgirait.

Avoir quelques notions de stratégie se serait peut-être avéré plus efficace. A vrai dire, ses ordres n’étaient que les réminiscences de ses jeux avec Erin, qui insistait à jouer à défendre le château contre des ennemis imaginaires lorsqu’elles étaient enfants, ou parce que Rodry ou leur père racontaient des histoires sur la façon dont ils avaient combattu tel ou tel ennemi. Certaines de ces histoires lui avaient semblé vraies, nombre d'entre elles inventées.

Elle souhaitait, pour la centième fois, qu’un autre prenne les choses en main. Vars était censé être roi maintenant, mais il n'était pas là pour donner ses ordres. Rodry et son père étaient tous les deux morts, morts au moment où leurs compétences en l’art de la guerre auraient été les plus utiles. Erin était dans la cité et faisait de son mieux là où elle pouvait apporter son aide. Lenore comprenait mais savait qu'avec si peu de troupes, lutter et combattre dans la cité valait mieux qu'attendre au château, elle aurait tant voulu que sa sœur soit à ses côtés.

Lenore se trouva même à souhaiter la présence Finnal, même si elle ne savait que penser de son mari. Était-il l'homme bon qu'il incarnait parfois, ou un individu cruel ? Dans les contes, ce serait le moment où il accourrait prendre la situation en main et prouverait à Lenore combien il l'aimait. Mais aucun signe de lui. Œuvrait-il à la défense de la cité ?

Mais plus encore que Finnal, Lenore se trouva à souhaiter la présence de Devin. Il était intelligent et gentil, elle se sentait… en sécurité dès qu'elle pensait à lui. S'il avait été présent, il aurait peut-être pu lancer un sortilège appris de Maître Grey, un sort de protection. Lenore se languissait de sa présence plus encore que celle de son mari. Mieux valait peut-être qu’il ne soit pas là. Mieux valait peut-être qu'il soit parti de par le vaste monde, chargé d’une étrange mission confiée par le sorcier. Il y serait peut-être plus en sécurité. Certainement plus en sécurité que ne l'était Lenore.

Lenore était perdue dans ses pensées lorsque sa mère entra dans la pièce. Sa démarche assurée attira d'abord son attention ; la Reine Aethe avait arpenté le château durant de nombreux jours tel un être brisé, anéanti. Aujourd'hui, et bien que toujours vêtue de noir en signe de deuil, elle fit irruption au centre de la pièce tel un général, avec un air de commandement.

"Qui s'en occupe ?" demanda-t-elle. Tous les regards se tournèrent vers Lenore.

"Je crois … je crois bien que c'est moi, Mère," répondit Lenore.

Sa mère posa sa main sur son épaule. "Tu ne devrais pas t’en occuper seule. Vous," dit-elle, en désignant un noble. "Pourquoi rester les bras croisés ? Rendez-vous utile, ne serait-ce que découper ces bannières pour en faire des bandages."

Elle avait évidemment remarqué ce que Lenore avait imaginé, bien qu'elle n'ait pas été là au moment voulu.

"Mais les bannières sont frappées du sceau royal."

"Pensez-vous que mon mari se souciait plus des bannières, ou des gens qui les portaient ?" La Reine Aethe rétorqua "Je suis l’épouse d'un roi et la belle-mère d'un autre. Si un homme se vidait de son sang parce que nous n'avons pas suffisamment de bandages, je vous en tiendrai responsable."

Le noble se dépêcha de s'atteler à la tâche. Lenore ne pouvait s’empêcher de dévisager sa mère.

"J'essaie de faire en sorte qu’ils se bougent, mais en vain," dit-elle.

"Oui, ils sont habitués à ma sévérité," dit La Reine Aethe. Elle regarda Lenore dans les yeux. "J'ai été dure avec toi à propos de Finnal. Une mère doit être là pour sa fille, et pas seulement quand elle fait ce qu'elle pense devoir faire."

La dernière fois qu'elles s’étaient parlées, sa mère n'avait pas écouté, déversant son chagrin sur Lenore comme si ses propres difficultés ne comptaient pas face aux siennes, Lenore ne s'y attendait pas le moins du monde.

"Merci," dit Lenore en posant sa main sur celle de sa mère.

"Tu ne devrais pas avoir à me remercier de me comporter en tant que mère. Tu avais raison l’autre fois, quand tu m'as dit qu'il y avait plus grave au monde que mon chagrin."

"Je suis désolée," déclara Lenore. "Je me suis montrée dure. Père me manque aussi."

"Je sais mais tu avais raison. Il y a des choses plus importantes. Son royaume, notre royaume est en danger, et je ne resterai pas les bras croisés. Je ferai le nécessaire pour le protéger, et vous aussi. Tout, quoi qu’il arrive."




CHAPITRE TROIS


Erin s’accroupit au sommet d'un mur et regarda passer trois soldats du Roi Ravin d’un air méprisant. Ils ne pouvaient pas la voir dans la pénombre du petit jour, et c'était probablement aussi bien. Erin ne s'était jamais beaucoup préoccupée de son apparence, elle portait toujours ses cheveux noirs coupés courts pour ne pas qu’ils la gênent, des tuniques et des hauts-de-chausse au lieu de robes autant que faire se peut. Mais maintenant, elle ressemblait à un monstre.

Son armure n’était pas seulement couverte de sang ni bosselée par les coups ennemis. De la saleté soigneusement étalée maculait son visage et son armure, afin de se fondre dans l'obscurité. Mais son ressenti était plus prégnant encore que son apparence. Odd avait peut-être passé son temps à essayer de lui apprendre à se battre sereinement, Erin n’éprouvait que de la rage en pareil moment, contre ces hommes qui avaient envahi sa demeure.

Elle sauta du mur, hurlant sa colère tout en maniant sa lance qu’elle plongea dans le premier des trois soldats. Un sang neuf émailla la patine de son armure, jaillit au fur et à mesure qu'elle empalait son adversaire. Elle chuta lourdement et se remit sur pied, abandonnant momentanément sa lance au profit de deux longs couteaux qu’elle tint dans ses mains.

Les deux soldats restants firent alors volte-face mais trop lentement, encore sous le choc de l'attaque, Erin était proche du second qu’elle poignarda de ses deux courtes dagues, trop près pour qu'il puisse utiliser son épée.

Elle fit en sorte que l’homme mourant reste entre elle et le troisième, usant de lui tel un bouclier qui arrêta un coup de hache. Elle laissa tomber son ennemi déjà mort, entraînant la hache de son camarade avec lui, il s'avéra que ce dernier l’avait enroulée à son poignet à l’aide d’une corde pour ne pas la perdre au beau milieu de la bataille. Il était penché et à découvert lorsqu'Erin s'avança et le poignarda dans le cou.

Combien étaient-ils désormais ? Erin avait essayé de les compter à la nuit tombée, avait même essayé d'en faire un jeu, avec les hommes qui la suivaient. Mais elle avait désormais perdu le compte ; ils étaient bien trop nombreux.

On était loin des jeux de chevaliers auxquels elle jouait avec Rodry étant enfant, lorsqu’elle parvenait à le persuader ; on était très loin de la violence nette et sans bavure dont elle avait fait preuve dans le village tombé aux mains des mercenaires de Ravin, avec Sire Til et Sire Fenir. Ce genre de combat demandait du cran, passer d’une maison à l’autre, frapper et s’enfuir, tuer et vite partir s’embusquer.

Erin mit un pied sur le dos du premier soldat et tira pour récupérer sa lance, qu’elle extirpa dans un horrible bruit mouillé. Elle nettoyait le sang quand elle entendit des bruits de bottes et vit une vingtaine de soldats de Ravin éclairés par des lampes, qui approchaient rapidement.

"Bon sang," jura-t-elle avant de détaler. La troupe pressait l’allure derrière Erin, elle se mit à courir, tournant à gauche puis à droite, Erin espérait connaître les rues de Royalsport aussi bien qu'elle l’imaginait. Oui, elle se trouvait dans la Rue des Potiers, la rue où on jetait les reliquats d'argile en temps ordinaire. Erin savait où elle se trouvait.

Cela ne la rassura guère. Un carreau d'arbalète effleura son épaule, elle partit en zizaguant, histoire de ne pas représenter une cible immobile pour l'ennemi. Elle sauta par-dessus une pile de boîtes, entendit des individus les percuter derrière elle et piqua un sprint pour les devancer.

Elle était fatiguée, et pas seulement à force de courir. Elle souffrait d'une douzaine de petites blessures suite aux combats survenus plus tôt au cours de la nuit. Elle était éveillée depuis un nombre d'heures incalculable, sans compter la violence sans fin et étourdissante, des hommes mouraient autour d'elle à chaque pas, amis et ennemis sans distinction aucune.

L'effervescence de la bataille poussait Erin à avancer, elle tourna dans une cour dégageant des relents de tannerie, la puanteur assaillit ses narines plus grandement encore que l’odeur du sang. La cour donnait bien évidemment dans une impasse, elle fit volte-face, aux abois, regarda les soldats arriver, ils se déplaçaient plus lentement en réalisant qu'elle n'avait nulle part où aller.

"A l’assaut !" cria-t-elle.

Les hommes embusqués sur les toits étaient en vue, armés d’arcs et d'arbalètes, de lances et même de pierres. Le blocus commença, ils tiraient sur l'ennemi encerclé, d'aucuns se mirent en retrait, prêts à couper toute possibilité de fuite. Dans un effort pour se libérer, l'un des hommes se précipita sur Erin, épée en main. Erin esquiva sur le côté de justesse, lui enfonça sa lance dans le ventre alors même qu'il manquait sa cible.

Ses hommes leur tombèrent dessus, poursuivant leur attaque initiale par la violence des épées, des massues et des haches. Ils assaillirent les soldats du Royaume du Sud, les tuant l'un après l'autre, mais pas sans perte. Erin vit le serviteur d’un noble qui l'avaient accompagnée se faire transpercer par une courte épée, la tête d'un garde éclater sous le poids d'une masse.

Erin tressaillait chaque fois qu'elle voyait un des siens tomber, comme si on meurtrissait sa propre chair. Mais elle savait que tel était le prix à payer lorsqu’on donnait des ordres ; elle ne pouvait pas assurer la sécurité de tous ses suivants. Tout ce qu'elle pouvait faire, c'était espérer que le plus d’ennemis possibles vengent leurs propres morts.

Le combat dans la cour fut rapide et brutal, les soldats du Roi Ravin furent décimés en moins d'une minute. Erin et ses hommes ne restèrent pas pour autant dans les environs, déjà, d'autres arrivaient. Il en arrivait toujours. Ils s’emparèrent des armes des victimes autant que faire se peut et s’élancèrent dans les ruelles, s’en tenant aux chemins de traverse, ils connaissaient mieux la cité que leurs ennemis.

"Combien sont-ils ?" demanda un homme derrière Erin. Elle sentait sa lassitude poindre dans sa voix, la partageait même, mais savait qu'elle ne pouvait pas en faire état.

"Nous les chasserons de notre cité tous autant qu'ils sont," répondit Erin. "Continuons. Ne nous arrêtons pas. La vie de chacun de nous en dépend." Elle était convaincue que son frère ou son père, voire même Lenore, auraient alors tenu un discours enthousiaste ; tout ce qu'Erin pouvait faire, c'était montrer l'exemple. "Attachez une corde."

L'homme grommela mais hocha la tête, se dirigea vers l'un des bâtiments les plus proches de la rivière et lança une corde en travers, tira dessus jusqu'à ce qu'il soit sûr d’avoir ferré une cheminée de l'autre côté. Les hommes d'Erin attachèrent la partie la plus proche sur leur toit, mais c'est elle qui s’aventura dessus avec l’agilité d’une acrobate. La rivière en contrebas habituellement calme, qui traversait le quartier le plus pauvre et le quartier des plaisirs, rugissait telle la Slate. Erin aperçut la silhouette de Maître Grey en hauteur qui lançait son sortilège.

"Je sais que cela ralentit l'ennemi, sorcier, mais cela ne nous facilite pas vraiment non plus la tâche," murmura-t-elle en atterrissant tel un félin sur le toit d’en face. Elle constata que la corde enchevêtrée était sur le point de se défaire ; encore une seconde ou deux, moins si elle avait été moins légère, et Erin aurait été précipitée dans les eaux. Elle l'attacha fermement, s'assurant que ses hommes puissent la suivre. Ils se précipitèrent à sa suite, passant une deuxième corde par-dessus la première afin de traverser plus facilement.

"On dirait que l'ennemi a la même idée," dit l'un d'eux en traversant. "Je suis sûr d'avoir vu une lumière de l’autre côté de la rivière."

"Où ça ?" demanda Erin en se jetant sur le côté d'un édifice, elle repéra un endroit avec des lumières trop proches de la rivière. Elle y courut, se dépêcha de traverser les ruelles, ses hommes à ses trousses.

Elle ralentit alors qu'elle se rapprochait, se déplaçait dans l'obscurité. Elle trouva un pont de corde entre deux bâtiments, un homme le traversait. Sûrement un messager mais sa mission importait peu aux yeux d'Erin, son but était d’éliminer les habitants de sa cité. Elle prit sa lance et coupa net, tranchant une des cordes d’un coup d’un seul.

L'homme sentit que quelque chose n'allait pas. Il fit demi-tour et repartit vers la berge mais Erin coupait déjà une deuxième corde. La silhouette du messager tomba dans l'eau en contrebas, Erin se retourna vers les hommes qui la suivaient.

"Nous ne pouvons pas les laisser," dit Erin. "Mais nous pouvons nous en servir. Nous allons nous faufiler et couper leurs ponts avec leurs hommes dessus. Nous tuerons ceux qui traversent. S'ils ont des ordres pour d’autres escouades dans la cité, nous ferons en sorte de les piéger. Nous trouverons un moyen de leur faire payer ce qu'ils nous font en leur ôtant la vie."

"Et qu'en est-il de nos vies ?" dit un des hommes.

"Vous voulez la vérité ?" répondit Erin. "Nos vies importent peu pour le moment. Pensez aux habitants de cette cité, à tous ceux qui vont mourir, ou seront à peine mieux que des esclaves si le Royaume du Sud s’empare de Royalsport. Leur seul espoir est que nous continuions à avancer, à tuer le plus des troupes de Ravin que possible."

Elle aurait peut-être la chance de tomber sur le Roi Ravin entouré de peu d’hommes et ainsi le tuer. Mais cela semblait de moins en moins probable au fur et à mesure que la nuit avançait. Non, ce n'était plus la nuit. Erin aperçut un mince rai de lumière à l'horizon, rouge-sang, comme le sang répandu dans les rues de la cité. En temps normal, elle aurait accueilli l'aube avec bonheur, mais se prit à maudire le jour qui se levait. L'obscurité était leur alliée, leur protection ; la lumière était la dernière chose dont ils avaient besoin.

Erin comprit qu'elle devrait bientôt battre retraite dans le château ; elle détestait l'idée de laisser Lenore et leur mère sans surveillance si longtemps. Pour l'instant, elle devait essayer de poursuivre le combat, même si les effectifs de l'armée du Royaume du Sud semblaient ne jamais tarir par rapport à leurs propres forces, petites et disparates.

"Nous n'avons pas dit notre dernier mot," renchérit Erin à ses soldats. "Allez."

Elle plongea dans la lumière de l'aube, lance en main, en quête du prochain groupe d'ennemis à tuer.




CHAPITRE QUATRE


Odd poignarda l'homme qui s'approchait, de sorte que le coup fut porté de façon à repousser l'attaque de son ennemi, tandis que la pointe lui tranchait la gorge. Il pivota et para une autre attaque en entendant un bruit tout près, donna un coup de pied qui envoya l'homme valser sur le dos, en égorgea un troisième pour éviter qu’il se jette sur le Maître d'armes Wendros, incapable d’achever l’attaque escomptée.

"Attention," dit Odd. "Il a failli vous avoir."

"Je savais que vous l'auriez," répondit le maître d'armes en désarmant habilement un soldat qui arrivait, avant d’enfoncer sa propre épée dans la poitrine de l'homme.

Autour d'eux, la salle d'entraînement de la Maison des Armes baignait dans la violence, les forgerons et les professeurs se battaient de concert tandis que les soldats du Roi Ravin s'approchaient pour essayer de s’emparer de l’armurerie. Odd vit des hommes se battant avec des marteaux et des épées, utilisant leurs outils et les objets qu'ils avaient fabriqués grâce à eux.

Odd et le maître d'armes Wendros se battaient dos à dos sur le ring, les hommes grimpèrent sur les bardages de bois délimitant la zone, s'avancèrent vers eux par un ou deux et attaquèrent avec tout ce qui leur tombait sous la main, des épées aux hallebardes, des lances aux haches de guerre. Odd esquiva une épée sur la gauche, frappa avec le pommeau de sa longue épée pour assommer un adversaire qu'il finit par décapiter à revers. L'un d'entre eux arriva de l'autre côté, Wendros arrêta la course de l’épée qui menaçait de s’abattre sur Odd, lui laissant la voie libre pour abattre le soldat suivant.

"Vous êtes très fort," observa Wendros qui se mouvait apparemment sans effort pour éviter un coup de hache, tuant l'homme qui s'était approché de lui d'un coup d’épée. "Je vous aurai cru plus sauvage, à en croire la rumeur."

Odd grommela une réponse et s’élança au beau milieu de la mêlée, sa précision toute réfléchie cédait désormais la place à la fureur, de sorte que son épée fendit l'air une fois, puis deux, pour abattre deux autres adversaires.

"Croyez-vous que le moment soit bien choisi pour ce type de conversation ?" demanda-t-il, alors que la douleur cuisante d'une épée traversant son bras le ramenait à la réalité. Il s'élança en guise de réponse, sentit l'impact de sa propre épée dans la chair mais n'eut pas le temps de s'arrêter pour voir le résultat.

"C’est arrivé parce que vous avez légèrement dévié votre poignet en passant de parade à contre," déclara le maître d'armes Wendros. Comme pour illustrer sa remarque, il esquiva une épée et enfonça sa propre arme dans le palais d'un homme.

"Si jamais je voulais d'une leçon d’escrime, je ne manquerais pas de vous le faire savoir," dit Odd. Il esquiva un autre coup, tua un homme et poursuivit.

La violence à ce stade était purement mécanique, de sorte qu'au lieu de penser à feinter et contrer, à la tactique et à la distance, seuls demeuraient se déplacer, tuer, passer d'un adversaire à l'autre.

Malgré cela, l’enjeu semblait des plus aisé pour le maître d'armes Wendros. Il se déplaçait en douceur avec un timing parfait, sans jamais se presser, toujours là où il fallait. Il détourna des attaques et en laissa passer, frappait avec une rigueur mortelle presque naturelle, laissant une traînée de cadavres dans son sillage. Seul le boitillement de sa jambe blessée le déséquilibrait, le ralentissant et donnant à certains de ses jeux de jambes un aspect saccadé.

Odd abattit un autre adversaire mais ne put s'empêcher de se demander à quel point le maître d'armes avait dû être un bon escrimeur dans sa jeunesse. Odd avait toujours été considéré comme l'un des Chevaliers d’Argent les plus dangereux, mais le maître d'armes était différent. Que Odd n'ait pas cherché à le combattre était un vrai miracle.

Odd s’abima dans la méditation de la violence, vivant chaque instant si intensément qu'il semblait emplir ses sens. Toutes les couleurs étaient plus vives, les bruits du combat plus nets, chacun porteur de son propre message, de sorte qu'il se découvrit une capacité à pouvoir distinguer le flux et le reflux de la bataille autour de lui grâce à d’infimes indices. Les combats faiblissaient peu à peu autour d'eux, les participants morts ou victorieux, Odd n’aurait su dire leur camp. Il parvint à distinguer la respiration d’hommes qui approchaient, repérer le moindre détail d'une épée venue se loger dans son crâne, qu’il évita, tua l'homme en lui assénant un coup du bas vers le haut.

En un instant, il n'y eut plus d'assaillants. L'espace autour du ring s’était vidé de ses ennemis, l'intérieur ne contenait que leurs cadavres, l'odeur de la mort flottait dans l’air ambiant. Odd crut apercevoir, à travers de larges fenêtres voutées situées en hauteur, poindre la lueur rouge-orangée de l'aube.

"Je ne pensais pas que nous vivrions assez longtemps pour la voir," dit-il en regardant en direction du maître d'armes Wendros. L'homme était assis sur l’une des rampes du ring, pansant son torse blessé à l’aide d’un morceau d’étoffe. Odd n'avait pas vu le coup venir, n’aurait jamais cru qu’un tel homme puisse être touché, tant sa défense était précise.

"Jadis, personne ne m'aurait touché," dit le maître d'armes, agacé. Odd le crut volontiers.

"J'aurais aimé me battre avec vous à l'époque," dit Odd.

Le maître d'armes fronça les sourcils. "Pas moi. Je connais votre réputation. Nous nous serions battus jusqu’à ce que le combat cesse, faute de combattants."

Odd baissa la tête, il pouvait nier la vérité toute crue. Jadis, sa fierté l’aurait empêché de se laisser défier par un homme aussi expérimenté sans le mettre à l'épreuve, la bataille qui se serait ensuivie se serait forcément terminée dans une effusion de sang.

"Je ne suis plus l'homme de jadis," répondit Odd. C'était plus un espoir, qu'une vérité.

"Qui l’est encore, parmi nous ?" répliqua Wendros. "Combattre à vos côtés est un honneur."

Odd demeura quelque peu interdit. Erin semblait heureuse d'être son élève, mais elle ne le connaissait pas vraiment, ignorait qui il était et ce qu'il avait fait. Le Maître d'armes Wendros était suffisamment âgé pour le savoir, mais il ne se déroba pas, comme l'auraient fait la plupart des Chevaliers d’Argent.

"Alors," demanda Wendros. "Quel est votre plan ?"

"Nous faisons de notre mieux. L'ennemi est trop nombreux et nous pas suffisamment. La Princesse Erin a pris le commandement des hommes, ils combattent et ont investi les ruelles. Elle m'a envoyé ici pour tenter de récupérer des hommes et des armes."

Mais il ne restait malheureusement plus assez d'hommes. Les salles d'entraînement désormais désertées par les envahisseurs, seuls demeuraient quelques maîtres d'armes et forgerons, blessés pour la plupart.

"Allez," leur ordonna Odd. "Vous êtes trop peu nombreux pour protéger cette Maison. Rejoignez le combat dans les rues. Tuez vos ennemis, bougez-vous. Exécution."

Ils partirent, visiblement heureux de prendre leurs ordres d’un homme parlant en connaissance de cause.

"Nous devrions probablement les rejoindre," dit Wendros. Il sauta de son perchoir sur la balustrade, vacilla légèrement sur sa jambe blessée.

"Patience," répondit Odd. "Quand vous vous sentirez prêt."

"Ne vous apitoyez pas sur moi," répondit le maître d'armes, "sans quoi nous nous battrons pour de bon."

Ils traversèrent la Maison des Armes beaucoup plus lentement que les autres malgré tout, se dirigèrent vers les forges et la sortie. Les forges étaient silencieuses, seule une faible lueur émanant du creuset s'ajoutait à la lueur de l'aube.

"Pensez-vous que nous pouvons gagner ?" lui demanda Wendros.

Odd haussa les épaules. "La victoire tient parfois à la durée et la hardiesse au combat."

Ils se dirigeaient vers la sortie lorsque d'autres hommes de Ravin pénétrèrent dans la Maison des Armes. Deux d’abord, que Odd abattit facilement, mais d'autres suivaient, et d'autres encore derrière. Ils se déversaient dans la Maison des Armes, presque trop nombreux pour les dénombrer. Certainement trop nombreux pour espérer se battre, n’étant que deux. Odd soupesa malgré tout son épée dans sa main.

"Un nouvel assaut est prévu ?" demanda Wendros.

"Non. Battons en retraite, les forges feront office de couverture."

C'était un bon plan, ils commencèrent à reculer de concert vers une issue. Au début, l'ennemi progressait lentement, comme si personne ne voulait être le premier à atteindre l’autre. Puis un homme avança et chargea, vite descendu par Odd.

Les hommes qui affluaient en masse tombèrent sur Odd et Wendros. Le temps n’était plus au raffinement mais à l'habileté. Ils passaient leur temps à couper et taillader, en cédant peu à peu du terrain. Tout se déroulait pour le mieux jusqu'à présent, abrités par les forges tandis qu’ils combattaient côte à côte, un coup d'œil derrière lui suffit à Odd pour comprendre qu’ils se trouveraient bientôt devant un problème ; le même problème rencontré par Erin et lui sur le pont. La sortie vers laquelle ils se dirigeaient située derrière les forges ouvrait sur un espace donnant à leurs ennemis tout loisir de les encercler. Odd doutait fort qu'une armée vienne à leur secours cette fois-ci.

"Cela va poser problème," dit le maître d'armes Wendros qui l’avait manifestement remarqué. Son épée s’enroula autour de l’épée d’un ennemi, qu’il occis. "Mais tout problème à sa solution, cela dit."

"Quelle solution ?" demanda Odd en tuant un homme, puis un autre.

"Je les tiens en échec pendant que vous vous échappez," dit Wendros. Il repoussa une attaque et envoya un soldat valdinguer parmi ses deux confrères d’un coup de pied. Ce qui eut pour but de les ralentir un court instant.

"Quoi ? Non," répondit Odd, et pas seulement parce qu'il détestait l'idée de battre en retraite. Le maître d'armes l’avait traité d’égal à égal, pas comme un chien enragé qui montrait les dents devant l’ennemi et fuyait en temps normal.

"Suis-je en état de courir, d’après vous ?" demanda Wendros, en tuant un autre homme. "Partez, Odd !"

"Je… merci," répondit Odd qui recula vers la porte, sans s'empêcher de regarder derrière lui.

Ce qu'il vit se grava dans sa mémoire aussi durablement que tous les autres mauvais souvenirs qui émaillaient sa vie. Les gestes de Wendros étaient si rapides qu’il semblait évoluer dans un tourbillon d’acier, effleurant à peine ses ennemis, mais sa lame était suffisamment affutée pour qu’il les achève à la moindre botte. Son épée s’enroula autour d'autres d'épées, s'y attacha presque, il tuait les hommes qui s'approchaient tandis qu’un cercle se refermait sur lui.

Il serait peut-être parvenu à tous les tenir en échec si sa jambe blessée ne s’était pas dérobée alors qu’il se tournait pour régler son compte à l'un d'eux. Il perdit l’équilibre un court instant, ménageant ainsi une brèche.

Une épée trouva sa cible, il demeura figé, alors même qu'il parvenait à tuer un autre homme. Une seconde épée pénétra sa chair sous son aisselle, rejoignant la première. Odd vit le maître d'armes mourir, tuant les hommes qui s'approchaient alors même que la vie le quittait.

Le moment était venu de faire la seule chose qu'il n'avait jamais faite durant toutes ses années en tant que Chevalier d’Argent. Il prit la fuite, les soldats du Roi Ravin à ses trousses.




CHAPITRE CINQ


Maître Grey baignait dans la lumière de l'aube. En d’autres circonstances, la chaleur du jour qui se levait se serait avérée agréable, mais aujourd’hui elle bouleversait ses plans. La magie consistait à équilibrer les forces de l’univers, le moindre changement pouvait perturber cet équilibre. L'aube ressemblait à une rafale de vent incontrôlable qui secouerait les frontières de son esprit, l’assaillant de toutes parts.

"Encore… quelques… minutes…," marmotta Grey les dents serrées. Il était le pivot autour duquel s’actionnaient et se mouvaient les leviers de l’univers, l’axe de la roue, le point fixe en son centre.

Mais il ne demeurait pas immobile. Il tremblait sous l'effort depuis le commencement, sa robe était trempée de sueur alors qu'il luttait pour maintenir la connexion, continuer d’être le catalyseur de toute cette magie.

Le sortilège devenait de plus en plus difficile à contenir, le faisceau bien établi des premiers instants se désintégrait et se déchaînait à mesure que les forces s'enchevêtraient de telle ou telle manière. Le sortilège d'un novice se serait déjà effondré derechef, comme cela avait été le cas pour les semblables de Devin qui tentèrent de façonner le métal de météorite. Un mage expérimenté pourrait tenir un certain temps mais Maître Grey s'attelait à la tâche depuis des heures, s'adaptant au moindre changement, pour mieux les englober dans un ensemble.

Arriverait tôt ou tard le moment où il ne tiendrait plus, Maître Grey devait faire un choix. Essayer de tenir plus longtemps et ainsi repousser ses limites, mais la pression finirait par briser le sortilège, et lui avec.

Et puis… il serait trop épuisé pour s'enfuir, trop vidé pour riposter lorsque les troupes du Roi Ravin arriveraient. Que se passerait-il s'il tombait entre leurs mains ? Maître Grey n'était pas assez orgueilleux pour croire qu'il ne livrerait aucun secret aux mains des tortionnaires de Ravin, qu'il ne les aiderait pas sous la torture.

Il ne pouvait pas laisser faire. D'autres évènement se produiraient, il avait encore une mission à accomplir, faute de quoi les Trois Royaumes seraient en danger, et le mal serait pire que l'armée du Roi Ravin.

Il jeta un dernier coup d'œil à la cité baignée par la clarté de l'aurore, inutile d'être sorcier pour se rendre compte de la progression de l'armée du Royaume du Sud. Elle s'était désormais infiltrée dans les bas quartiers de la cité et s'étendrait bientôt jusqu'au château. Il contempla l'eau mugissante en furie qui s'écoulait dans les canaux de la cité. Grey pensait à tous ceux déjà morts, aux futures victimes. Il osait espérer que ses actes en avaient sauvé un certain nombre. Ils essaieraient peut-être d'atténuer le décompte des morts à venir.

Il mit fin au sortilège.

Il eut l'impression de lâcher les rênes d'un étalon prêt à charger, la puissance décuplée explosa dans un grondement de tonnerre qui retentit sur Royalsport, alors même que la fureur de l'eau en contrebas s'apaisait peu à peu. Le niveau des ruisseaux baissa, l'eau reprit son cours vers la mer après avoir été si longtemps accumulée et retenue. Les niveaux baissèrent, Maître Grey comprit bientôt que les troupes de Ravin seraient en mesure de traverser, rien ne pourrait les arrêter une fois réunies.

Il devait s'en aller.

Il prit le contenu du coffre qu'il gardait toujours fermé dans ses appartements. Il demeura devant, y puisa son pouvoir, espérant avoir encore suffisamment de force. Maître Grey comprenait mieux les arts divinatoires que quiconque en ce bas monde. Ce qu'il fit ensuite relevait de la magie pure et simple. Il s'empara de ce pouvoir qu'il modela de sorte qu'une brume emplit la pièce, jusqu'à assombrir les murs. Maître Grey déambulait dans le brouillard à tâtons, en plaçant précautionneusement chacun de ses pas.

La brume commença à s'élever une fois parvenue au donjon, s'échappa par les fenêtres avant de se dissiper sous l'effet du soleil. L'effet fut de courte durée, les brumes s'étaient évanouies et Maître Grey avec.


*

Vars s'enfuit par les tunnels menant au château aussi vite qu'un animal traqué, trébuchant et se relevant, oublieux de ses genoux meurtris par la dureté de la pierre. Tout ce qui comptait était s'enfuir, s'éloigner.

Il était tout poussiéreux et souillé par la saleté qui régnait dans le tunnel, ses vêtements royaux déchirés là où il était tombé, ses cheveux noirs tout sales, ses traits maculés de poussière. Le tunnel était étroit selon les sections, Vars était heureux de ne pas être aussi grand ou robuste que son frère Rodry, lui serait resté se battre et n'aurait pas sa place ici.

Il avançait, galvanisé par cette peur qui lui donnait des ailes, à une vitesse dont il n'aurait jamais cru ses jambes capables en temps normal. Il savait que le Roi Ravin le tuerait pour accéder au trône, afin qu'il comprenne qu'il avait conquis le royaume, et éliminerait un rival par la même occasion. Vars se maudit d'éprouver tant de peur, même si cette peur s'avérait en fin de compte une bénédiction, puisqu'elle lui permettait de s'échapper et ainsi, survivre. Chaque pas était un pas de plus en lieu sûr mais il abandonnait également son devoir, fuyant tout ce pour quoi il avait travaillé si dur.

Son père ne se serait pas défilé ; son frère non plus. Tous deux se seraient bien évidemment fait tuer. Vars avait fait son possible en tant que roi, il avait envoyé ses troupes contrer la menace du Royaume du Sud. Qu'aurait-il pu faire de plus ?

Vars aperçut un rai de lumière devant lui et tomba sur une grille fixée de l'intérieur par des boulons tout rouillés. Vars tira dessus de toutes ses forces, il regrettait ne pas avoir passé plus de temps à s'entraîner comme Rodry le lui avait toujours conseillé. Le métal lui entaillait les mains mais il continua de tirer jusqu'à ce que le métal cède en grinçant, il chuta lourdement tandis que la grille s'ouvrait grand.

Vars se releva et se hissa à la lumière du jour qui se levait, avant d'aspirer une grande goulée d'air.

Il se leva et regarda autour de lui, cherchant à comprendre où il se trouvait. Quelque part dans le quartier des divertissements, pensa-t-il, il reconnut la Maison des Soupirs drapée de soieries qui surplombait le reste.

C'était toujours mieux qu'être au château, mais il devait tout de même quitter la ville.

Vars parcourut les rues tête baissée, s'embusquant sous des porches à chaque fois qu'il entendait des soldats arriver. Il les vit marcher au pas, arpenter les rues comme en pays conquis, sans oublier de faire usage de leur force purement militaire. Un roturier qui se trouvait sur leur chemin voulut faire demi-tour et s'enfuir ; ils l'abattirent sans hésiter.

Vars déglutit péniblement, sachant qu'il subirait le même sort s'ils le repéraient mais ils passèrent heureusement devant lui sans le voir, il poursuivit en direction de la périphérie. Le flot rugissant du courant s'était tari, Vars traversa un lit boueux en restant baissé et longea les murs.

Il savait qu'il ne pourrait pas franchir les portes mais d'autres moyens d'entrer et sortir de la cité existaient. Il les utilisait parfois pour rencontrer des femmes, Lyril notamment. Vars se demandait ce qui était arrivé à cette femme noble qui aurait tant voulu l'épouser depuis qu'il l'avait répudiée. Elle se cachait probablement dans une maison quelconque ; ou essayait de séduire un officier du Sud. Elle avait toujours été douée pour assurer sa survie.

Mais déjà Vars apercevait les murailles, la petite boutique d'un gantier se nichait tout contre. Il regarda de part et d'autre de la rue, s'assurant qu'il n'y ait pas de soldats en vue, et partit comme une flèche afin de se mettre à couvert dans la boutique.

Il se glissa derrière, jusqu'à atteindre une brèche dans le mur couverte de planches de bois. Elle était utilisée depuis longtemps par les contrebandiers, et Vars n'était que trop heureux de passer outre et en faire bon usage lorsqu'il devait aller et venir discrètement. En échange, bien évidemment, du petit "cadeau" traditionnel. Ce serait sa planche de salut. Tout ce qui lui restait à faire était traverser, trouver une monture de l'autre côté et chevaucher en toute sécurité en pleine campagne. Il se cacherait jusqu'à ce qu'il trouve le moyen de recouvrer un semblant de pouvoir.

Vars se baissa et se fraya un passage dans la brèche, se déplaçant rapidement pour ne pas être vu. Il poussa le cache de l'autre côté ; il avait réussi ! Il était sauvé !

Des mains rudes s’emparèrent de lui, le traînèrent hors de la brèche à l'air libre. On le jeta au sol, Vars aperçut à côté de lui une demi-douzaine de cadavres entassés là où ils avaient été jetés. Il fit une culbute et contempla les visages de deux soldats du Roi Ravin, la terreur s’empara de lui en réalisant qu'ils étaient manifestement ici pour parer à cette faiblesse et tuer tous ceux qui essaieraient de s'échapper.

En pareil moment, Rodry ou Erin se seraient probablement battus. Lenore serait sans doute morte dignement, Greave en déclamant des vers poignants dont on parlerait des siècles durant. Vars n'était pas de ceux-là. Il fit la seule chose qui lui traversa l’esprit alors qu'une épée s'élevait sur lui : lever les mains en signe de reddition.

"Je suis le Roi Vars du Royaume du Nord. Et cent fois plus utile au Roi Ravin vivant que mort !"




CHAPITRE SIX


Greave se précipita vers le port qui s'étendait au-delà de la cité d'Astare, ses cheveux noirs ébouriffés par le vent du large, ses traits presque féminins désormais endurcis par une barbe brune, ses vêtements souillés par le voyage et la violence. Il tenta de contenir le chagrin du manque qu'il ressentait en regardant alentour à chacun de ses pas, essayant de trouver un navire qui le conduirait en lieu sûr alors même que la cité plus haut résonnait des clameurs des envahisseurs.

Il semblerait que les candidats fassent défaut. Les navires du Royaume du Sud montaient la garde autour de vaisseaux plus imposants afin que nul ne s’échappe, tandis que les petites embarcations s'éloignaient en ordre dispersé sur l'océan. Autant dire qu'il n'en restait plus guère, leurs capitaines tentaient leur chance en mer plutôt qu’attendre que les hommes du Roi Ravin leur tombent dessus. Greave ne pouvait pas leur en vouloir. Peut-être… aurait-il dû tout simplement monter à bord du bateau sur lequel il avait renvoyé Aurelle, et régler tout ceci ultérieurement.

Non. Le cœur de Greave se brisait de douleur à la simple évocation d’Aurelle. Il croyait qu’elle l'avait accompagné dans son périple parce qu'elle l'aimait, comme lui l’aimait alors. Greave s'était si profondément entiché d’elle qu'il n'avait pas vu immédiatement à qui il avait à faire : une espionne mandatée pour l'empêcher de trouver le remède secret contre la maladie de l’homme de pierre, même si pour cela il fallait le tuer. Peu importe qu'elle l'ait aidé en fin de compte ; sa trahison… s’avérait bien trop douloureuse pour tirer un trait dessus.

Greave porta sa main sur sa tunique, là où il avait caché la page déchirée comportant les notes de Hillard, le parchemin étant en lieu sûr alors que le reste de la bibliothèque souterraine d'Astare avait brûlé de la main-même d'Aurelle. S'il réussissait à gagner un abri, il lui suffirait de trouver les ingrédients nécessaires …

Mais Greave ne voyait aucun bateau en mesure de le conduire en lieu sûr. Il y en avait bien mais définitivement trop grands pour qu'un seul homme puisse les manœuvrer, même s'il n’était pas ignare en termes de navigation. Pis encore, des soldats cheminaient le long de la falaise menant aux quais, s’y dispersaient, se déplaçant comme s'ils cherchaient quelque chose.

Greave s’efforçait de garder son calme. Il n’était pas concerné. Les hommes lancés à ses trousses et celles d’Aurelle dans la grande bibliothèque étaient morts, tués de la main d’Aurelle ou piégés par l’incendie allumé en partant. Greave ressentait du chagrin à l’idée d'avoir participé à la destruction d’un lieu emblématique, un puits de savoir, mais il ne pouvait désormais plus faire machine arrière.

Il se fraya un passage jusqu'au dernier ponton en bois, espérant trouver au moins un capitaine susceptible de l'aider. Mais personne, aucun bateau à voler, aucune possibilité de tester ses rares compétences nautiques en termes de marées. Ne se trouvaient là que des piles de provisions, dans l’attente de bateaux qui accosteraient prochainement, peut-être abandonnées par ceux qui s'étaient enfuis : des barils de goudron, des caisses de biscuits, du poisson séché et salé.

Greave fit volte-face pour retourner sur les quais, déterminé à se fondre dans la masse et trouver un moyen de quitter Astare, mais il vit les soldats venus sur les quais discuter avec les rares habitants qui y étaient restés. Des doigts pointaient dans sa direction.

"Non," dit Greave. "Je ne suis pas recherché."

C’était pourtant bel et bien le cas. Un homme avait peut-être réussi à s'échapper de la bibliothèque en feu, quelqu'un les avait peut-être repérés dans la rue, lui et Aurelle, et les avait reconnus. Quoi qu'il en soit, Greave courait un terrible danger… et Aurelle n'était plus là pour le protéger.

Greave rit amèrement, il souhaitait sa présence alors qu'elle lui avait fait tant de mal, simplement parce qu'elle savait manier un couteau. Le philosophe Serecus n'avait-il pas écrit que l'amour importait moins que les choses de la vie ? Et Yerrat, que mieux valait avoir un ennemi d'envergure à ses côtés contre un adversaire des plus insignifiant que des amis faisant preuve de lâcheté ? Greave songea qu'il avait dû rater un épisode.

Souhaiter la présence d'Aurelle ne servait plus à rien désormais, envolé le souvenir de sa peau douce, ou plus simplement parce qu'elle était capable de tuer un homme en un clin d'œil, d'après Greave. Elle était partie, son passage avait été payé, le capitaine avait juré qu'il ne ferait pas demi-tour. Greave devrait se débrouiller seul. Il commença par descendre du ponton sur lequel il se trouvait.

Il n’était pas suffisamment rapide, trop pris dans ses pensées au sujet d'Aurelle pour agir avec la célérité requise. Même ici, elle lui faisait du mal. Les soldats qui le cherchaient se trouvaient désormais au bout du quai, l’uniforme de l'un d'entre eux portait des marques de brûlure, il avait dû échapper à l'incendie de la bibliothèque.

"Vous êtes fait comme un rat, Prince Greave !" s'écria l'homme. "Oh, nous savons qui vous êtes, nous savons déjà que vous allez souffrir pour avoir essayé de nous faire brûler vif avant de vous livrer au Roi Ravin, vous regretterez d'avoir quitté Royalsport !"

Greave se mit à reculer sur les quais, les soldats avançaient d’un pas tranquille, l’allure d’hommes sachant pertinemment que leur proie n'avait nulle part où aller. Seul hic, la situation semblait leur donner raison. Greave réfléchit à tout ce qu'il avait lu sur la tactique et la stratégie des grands commandants, à tous les jeux de stratégie auxquels il avait joué et qui, à en croire les livres, aidaient un général à savoir commander. Ses lectures ne semblaient pas contenir la réponse à une situation similaire, à savoir un homme totalement ignare au maniement de l'épée, face à une vingtaine hommes, sans aucune échappatoire.

Qu’aurait fait Aurelle ? L'idée surgit à l’esprit de Greave de façon brusque et inattendue, il était tenté de la refouler, penser à sa chevelure rousse et ses yeux d’un vert profond le faisait trop souffrir. Il ne devait pas penser à ça pour le moment. Il avait besoin de la femme impitoyable qui se cachait sous ces traits, celle qui avait incendié la grande bibliothèque d'Astare afin qu'ils puissent…

Voilà tout.

Greave continua de reculer jusqu'à atteindre le niveau des barils de goudron. Il en fit basculer un au prix d’un gros effort, le contenu se déversa sur le quai. Il s’empara de la pierre à feu à sa ceinture et vit les yeux des soldats s’écarquiller.

"Ne faites pas ça," dit le premier. "Vous mourriez."

"A vrai dire," déclara Greave, "étant donné la direction du vent et le combustible s’écoulant loin de moi, j’ai de bonnes chances de survivre. Quant à vous…"

Des étincelles jaillirent du silex et tombèrent sur le goudron. Le combustible rugit en guise de réponse, Greave dû se jeter en arrière à l’autre bout du quai lorsque le brasier éclata. Quelques secondes suffirent pour que le quai prenne des allures de torche. Les soldats qui ne purent s’enfuir assez vite tombèrent en hurlant, essayant d'éteindre le brasier qui les dévorait.

Le feu se propagea le long du quai, s’étendit à la majeure partie des barils de goudron. Greave sentit comme un vrombissement alors que tout explosait sous l'effet de la chaleur, de hautes flammes s'élevèrent. Le quai se mit à osciller tandis que ses lattes se fendaient sous l’effet de la poussée, Greave conserva à grand peine son équilibre.

La chaleur du feu était intense, semblable au rugissement d'une forge un jour d'été. Il dévorait les cargaisons entreposées le long du quai avec l'avidité que seul le feu possédait, Greave se remémora tout ce qu'il avait lu sur les propriétés des flammes, sur les théories des lettrés, à savoir que ces phénomènes d’aspiration pouvaient se produire par l’action conjuguée d’un combustible au contact d’étincelles. Rien de tout cela n’était suffisant pour expliquer la propagation exponentielle du feu sur le port d'Astare, qui s’étendaient maintenant en direction des autres quais, se répandait à une vitesse folle, Greave vit des soldats pris au piège.

Le feu sur le quai ne faiblissait pas, les poutres se désolidariseraient au fur et à mesure que les flammes rongeaient la poix et la corde qui les retenaient. Greave songea un bref instant à ce plan hasardeux qui s’était avéré au final le plus réfléchi, avant de tomber dans l’eau glaciale.

Une pluie de longerons et madriers s’abattit dans l'eau autour de Greave, il pouvait se faire assommer à tout moment, mais ce ne fut heureusement pas le cas. Greave retint sa respiration, tentant d’oublier la crainte qu’il avait des bêtes marines embusquées. Il avait vu de ses propres yeux à quel point les créatures des profondeurs pouvaient s’avérer dangereuses, et ne pouvait qu'espérer que nulle créature ne peuple la proximité des quais. La chaleur des flammes était palpable même sous l’eau, il apercevait la lumière tremblotante du feu qui semblait s'étendre pour dévaster le monde.

Greave refit surface alors que ses poumons menaçaient d’exploser.

Le port était devenu un enfer, Greave ne voyait plus que des flammes, même les grands navires à quai durent manœuvrer et partir au large pour éviter les dégâts. L'un d'eux ne fut pas assez rapide, Greave vit le feu lécher et dévorer son gréement comme une chandelle, les voiles enflammées se consumaient. Il regarda autour de lui, essayant de trouver comment sortir de cet enfer.

Une section entière du quai avait atterri sur l'eau tel un radeau, un carré de planches de bois environ deux fois plus longues qu'un homme. Des barils abandonnés flottaient tout autour. Greave nagea vers eux, réfléchissant, essayant de déterminer la quantité dont il aurait besoin. Lentement, avec mille précautions, il les fit passer sous la portion de quai détruite, les attacha avec la corde existante.

La manœuvre nécessita de longues minutes, mais personne ne s'occupait de Greave. Lorsqu'il fut certain d'avoir fait tout ce qui était en son pouvoir, il grimpa sur le radeau de fortune, s'empara d'un bout de bois qui ferait usage de rame. Le radeau tangua mais tint bon, Greave se mit à pagayer et quitta le port. Il ignorait jusqu'où il irait comme ça, ni comment il maîtriserait l'embarcation dès lors que les courants l'emmèneraient vers le large mais c'était toujours mieux que demeurer sur place. Il détenait la méthode pour fabriquer le remède, ne restait plus qu'à se procurer les ingrédients.

Greave quitta la cité d'Astare en proie aux flammes, le cœur malgré tout rempli d'espoir.




CHAPITRE SEPT


"Ramenez-moi !" insistait Aurelle auprès du capitaine du petit bateau qui l'emmenait loin d'Astare. "Je vous en prie, je ne peux pas laisser Greave seul. Il mourra."

Sans succès, comme ses autres suppliques d'ailleurs. Le capitaine était un grand bonhomme au visage imperturbable, fermé, mais voilà qu'il souriait.

"Il mourra parce que vous n'êtes pas là pour le protéger ?"

L'équipage autour d'Aurelle se mit à rire, ce qui ne fit qu'accentuer la douleur et la honte qui la terrassaient. Elle savait bien sûr ce qu'ils avaient en tête en la voyant, chose qu'elle avait projeté avec le plus grand soin depuis sa rencontre avec Greave. Ses cheveux roux défaits n'étaient certes plus tressés en une élégante coiffure élaborée, mais ils remarquèrent malgré tout ses riches vêtements, l'élégance de ses traits, la finesse de son visage, une femme, tout simplement. Ils en déduisaient certainement qu'elle était une faible femme sans défense.

Elle s'éloigna de lui, essayant de trouver un moyen de parvenir à ses fins, de rejoindre Greave, simplement lui expliquer les choses. Tout se passerait bien si seulement elle pouvait lui prouver… lui prouver qu'elle l'aimait.

Elle s'agrippa au bastingage, essaya de voir comment rejoindre Greave à la nage, mais ils étaient trop loin désormais, et de toute façon, les grands navires du Royaume du Sud l'arrêteraient probablement chemin faisant.

Elle devait trouver un autre moyen, ceux appris à la Maison des Soupirs lui seraient certainement secourables.

Elle regardait comment manœuvrait le bateau, essayait de comprendre comment provoquer un incident. Elle observait une demi-douzaine d'hommes se déplacer de concert pour essayer de le manœuvrer sans à-coups, mais n'avait aucun moyen de faire demi-tour sans leur aide. Et après ?

Elle attendit un instant que le capitaine descende sur le pont inférieur avant de se glisser derrière lui et le suive, essayait de réfléchir comment faire. Jusqu'où irait-elle pour retrouver Greave ? Ou plutôt, jusqu'où n'irait-elle pas ?

"Seriez-vous en train d'essayer de me faire faire demi-tour ?" demanda le capitaine en s'approchant.

"Oui. Je dois retourner auprès de mon prince. Je suis prête à tout pour le rejoindre. Tout."

Elle s'approcha du capitaine.

"Vous croyez que je vais marcher dans votre combine ?"

Aurelle sortit un couteau qu'elle pressa prestement sur la gorge du capitaine.

"Ramenez-moi immédiatement."

"Si vous me tuez, mes hommes vous tueront," dit le capitaine. Le pire, c'est que c'était probablement vrai. Si elle avait disposé d'endroits pour se cacher, Aurelle aurait pu éliminer tous les hommes à bord mais elle aurait dû se battre contre six hommes dans l'espace restreint du navire. Même un Chevalier d'Argent aurait probablement échoué et elle n'était pas chevalier. Mieux valait poignarder dans le dos que se battre ouvertement.

Qu'elle parvienne à les tuer tous ne lui laisserait aucune chance de faire demi-tour. Aurelle ne pourrait pas ramener le navire à bon port seule.

"Pourquoi ne pas faire demi-tour ?"

Le capitaine haussa les épaules. "Je suis fidèle à la couronne, et loyal dès lors que j'ai été rétribué. Le Prince Greave m'a payé pour vous emmener jusqu'à Royalsport, et c'est ce que je vais faire."

"Mais il va mourir. Nous devons le sauver. Je… je l'aime."

"Mes hommes n'ont probablement pas entendu votre discussion avec le prince, moi, si. Je sais qui vous êtes. Je sais quel genre de femme vous êtes, madame, et je n'ai pas de temps à perdre dans cette supercherie. Je vais vous ramener, et estimez-vous heureuse que nous ne vous tranchions pas la gorge et ne vous jetions par-dessus bord pour avoir trahi le prince."

Il remonta sur le pont, Aurelle mit un moment avant d'être capable de le suivre, visiblement pétrifiée par son échec retentissant. Elle était tellement persuadée de trouver un moyen de faire faire demi-tour à ce bateau, convaincue qu'elle trouverait un moyen de manipuler son monde pour parvenir à ses fins. Elle se retrouvait coincée et remonta sur le pont en soupirant.

Elle aperçut de là les quais d'Astare en feu.

"Non !" s'écria Aurelle en contemplant les bateaux en flammes, le ponton le plus proche était en feu. Elle vit une silhouette solitaire à l'extrémité d'un des quais incendiés, le vit s'effondrer sous ses pieds, le feu brûlait tout sur son passage. "Non, par pitié, non."

Aurelle regarda le capitaine mettre les voiles et s'éloigner d'Astare au plus vite. Il n'y avait aucune chance qu'il fasse demi-tour désormais, aucune chance de précipiter son navire dans les flammes et risquer de le voir brûler, contrevenant ainsi aux ordres exprès de Greave.

Aurelle sentit son cœur se briser alors qu'elle s'accrochait au bastingage du bateau de pêche. Elle savait qu'elle aimait plus Greave qu'elle ne l'aurait dû, plus que de raison ou ce qu'il était permis, et pourtant… perdre quelqu'un qu'on aimait plus que tout au monde était indubitablement douloureux. Aurelle supposait que c'était le cas du moins ; elle n'avait jamais aimé quelqu'un de la sorte.

A la Maison des Soupirs, Aurelle s'était toujours enorgueillie de ne jamais se laisser envahir par l'émotion. Elle avait vu la façon dont les individus essayaient d'utiliser leurs semblables, elle se considérait comme honnête dans ses actes et agissait avec son cœur, même si d'autres essayaient de créer des besoins ou des sentiments stupides qui se dressaient par la suite en travers du chemin. Elle avait été choisie pour espionner et agir dans l'ombre, Aurelle trouvait ça facile. Elle n'avait pas l'impression d'être trahie sans amour en retour.

Mais elle avait désormais l'impression d'avoir trahi sur toute la ligne. Trahi Greave en l'espionnant en premier lieu, trahi ce qu'elle était censée représenter en osant tomber amoureuse de lui. Aurelle ne savait que faire.

Elle regarda le port en flammes et sentit son cœur faire de même, se consumer, de sorte qu'il n'en resterait bientôt que des cendres. Aurelle imaginait que ce genre de dégâts contrecarrerait l'invasion du Royaume du Sud, mais n'était en rien matière à consolation. Quoiqu'il advienne, la bataille d'Astare était terminée ; la ville était entre leurs mains.

Le pire étant que ses commanditaires seraient probablement ravis de la tournure des évènements. Elle imaginait le sourire du Duc Viris lorsqu'elle lui annoncerait que la bibliothèque contenant le remède contre la maladie de l'homme de pierre avait brûlé, que le prince à sa recherche avait péri, emportant avec lui la page des ingrédients.

Même si elle essayait de lui dire qu'elle n'était en rien responsable, le duc imaginerait probablement qu'elle avait simplement usé de prudence, et se montrerait plus que satisfait de la façon dont avaient tourné les choses. Aurelle imaginait déjà comment il célèbrerait l'évènement, un homme tel que lui ne la verrait jamais autrement que comme une courtisane, quel que soit le mal qu'elle se donne.

Meredith… Aurelle savait que la patronne de la Maison des Soupirs agissait toujours afin de préserver l'équilibre du royaume et de la Maison, qu'elle veillait toujours à protéger les hommes et femmes à son service. Aurelle ne pouvait lui reprocher d'avoir accepté l'argent du duc, sachant que la Maison des Soupirs serait récompensée si Aurelle réussissait.

Elle en voulait cependant au Duc Viris et son fils. Il croyait probablement Aurelle stupide, et n'avait pu percer son plan à jour. Le désir de déstabiliser la famille royale tout en poussant Finnal au plus haut était flagrant, quand on savait ce qui se tramait. Que des hommes tels que lui le croient était au moins une des raisons de la renommée de la Maison des Soupirs.

Greave ne … Greave n’avait pas pensé de la sorte, et cette seule pensée suffit à accabler Aurelle de douleur. Il était le seul à l’avoir jamais aimée pour ce qu'elle était, et non pour ce qu'elle faisait. Le seul à l’avoir jamais aimée, et il était mort.

Aurelle se tenait là, complètement démunie tandis qu'Astare s’éloignait peu à peu. Elle ne savait plus que faire maintenant, ni où aller, une fois rendue à Royalsport. Elle ne voulait pas se contenter de dire au Duc Viris qu'il avait réussi, que tous ses plans se concrétisaient.

Elle fit ce qu'elle voulait faire, un acte stupide et dangereux, qui lui causerait probablement plus d'ennuis qu'elle l’imaginait si elle survivait. Si elle revenait et prétendait avoir effectué sa mission parfaitement, elle serait grassement rétribuée, serait probablement même en mesure d’accéder à une position influente.

Aurelle ne voulait rien de tout cela. Elle ne supportait pas l'idée d'un monde sans Greave à ses côtés, mais songer à un monde dans lequel Finnal remportait le pouvoir tandis que le duc Viris ricanait dans son coin lui faisait l’effet d’ongles lacérant sa peau. Elle ne le supporterait pas… alors pourquoi n'y remédiait-elle pas ?

Ce qu'elle envisageait de faire ne ramènerait pas Greave. Ne réparerait aucun dégât qu'elle avait contribué à causer, ne rétablirait pas l’ordre des choses, mais contribuerait peut-être à rendre le monde meilleur.

Elle les tuerait tous les deux.




CHAPITRE HUIT


Le courant malmenait Renard, le bousculait tel un mari rentré plus tôt que prévu, de sorte qu'il semblait comme jailli de l'eau. Cet homme robuste se retrouvait ballotté comme un vulgaire jouet, son poids devenu presque plume par la force de l’eau.

L’eau s’engouffra dans le manteau de Renard, l’habit se fit plus pesant qu’une chape de plomb sur ses épaules. Renard déchira et arracha son pardessus mais la boucle se prit dans sa tignasse rousse, l’immobilisait alors qu'il s'accrochait à un rocher. Renard arracha une épaisse mèche de cheveux et parvint ainsi à se dégager, projeté en avant par le courant.

Renard se débattait pour rester à la surface, essayant de se rappeler pourquoi se jeter à l’eau lui avait semblé à la base une si bonne idée. Il émergea, réussit à prendre une goulée d’air et se souvint avoir aperçu au loin la grosse masse rouge du dragon. Un petit séjour dans l’eau valait mieux qu'être brûlé vif, n’est-ce pas ?

La rivière apporta la réponse à sa question en l'entraînant à nouveau sous les flots, le propulsant à une vitesse comparable à celle d’un cheval au galop. Renard se heurta aux rochers qui écrasèrent ses côtes et dut user de ses bras et jambes pour repousser les pires écueils avant de les percuter à nouveau.

La situation ne pouvait pas être pire.

Il remonta à la surface et le regretta aussitôt. Devant lui, l'eau céda la place à l’écume et aux embruns, tandis que la rivière semblait tout bonnement disparaître par-delà les rochers déchiquetés. Une chute ou un barrage attendaient Renard, il tomberait bientôt de Charybde en Scylla.

Il nagea vers le rivage, ne voulant pas combattre la rivière de front mais l’affronter de biais. Renard comprit dès ses premières brasses que son idée ne fonctionnerait pas. La rivière était trop puissante, le courant l’entraînait trop vite. Renard devrait choisir entre passer en force ou s'écraser contre les rochers en vue – sa vie se résumait à des choix draconiens depuis ces derniers temps.

Renard supposa que la plupart des gens auraient choisi les rochers, auraient essayé de s'y cramponner pour éviter de terminer dans la cascade. Ils se seraient probablement fracassés contre et Renard n'était pas du genre à choisir la facilité. Il nagea jusqu’à un espace libre entre eux, eut le temps de contempler le vide trente mètres plus bas, si ce n’est plus, dans la rivière en contrebas puis, ce fut la chute.

Renard fit en sorte que sa chute se mue en plongeon et quand bien même, l'élégance n'était pas de mise vue la façon dont il fit son entrée dans l'eau. Une vasque attendait Renard, il n’avait plus qu’à espérer qu'elle soit assez profonde, faute de quoi cette chute sonnerait son trépas.

Il tendit les mains droit devant lui, fendant et battant l'eau avec une force qui l’ébranlait jusqu’aux os. Renard s’arcbouta afin de pénétrer moins profondément dans l’eau mais il heurta le fond de la vasque suffisamment violemment pour perdre le peu de souffle qui lui restait.

Renard apercevait la surface au-dessus, tel un cercle de lumière bien trop éloigné pour qu'il soit en mesure de l'atteindre et le toucher. Mais déjà ses poumons le brûlaient, il dut lutter pour retenir sa respiration alors qu'il remontait vers la lumière.

La remontée lui parut une éternité. La vue de Renard s’obscurcissait peu à peu, la pression allait crescendo sous son crâne qui lui semblait à deux doigts d’exploser. Il respirerait bientôt, qu'il le veuille ou non, l'eau s’engouffrerait dans ses poumons, il mourrait noyé…

Renard surgit à la surface, en manque d’air. Il leva les yeux, vit la chute d'eau qui se fracassait au-dessus, elle paraissait encore plus haute vue de là que lors de sa descente. L'eau martelait tout autour de lui, Renard trouva la chose rafraîchissante au possible à cet instant précis, il était vivant.

"Je suis vivant !" cria-t-il à la cantonade, attitude assurément des plus stupide. Il était déjà convaincu, à sa grande joie, que les dieux prenaient visiblement un malin plaisir à le tourmenter. Renard se mit à nager jusqu’au bord de la vasque.

Arrivé à bon port, il se hissa hors de l'eau sur une berge rocailleuse, épuisé et trempé jusqu'aux os. Il resta allongé pendant ce qui lui sembla une éternité, le soleil était désormais suffisamment chaud pour qu’il crut percevoir de la vapeur s'élever de tout son être.

Renard vérifia ses biens, essaya de définir ce qui restait suite à son plongeon dans la cascade. Il n'avait pas d'épée, mais toujours un long couteau sanglé à sa hanche. Sa bourse contenant son argent avait survécu, il possédait par conséquent encore une forte somme, grâce à l'amulette revendue à Geertstown.

Renard savait sans même avoir besoin de vérifier que l'amulette était toujours là. Il la sentait qui s’amusait à le pousser à bout, le vidait petit à petit de son énergie vitale. Renard était brisé et meurtri, épuisé et à peine capable de reprendre son souffle. Il sentait malgré tout quelque chose de bien plus insidieux sous-jacent, alors que l'amulette menaçait de l’achever.

Pourquoi cette amulette ne l’avait-elle pas déjà tué ? Renard n'était pas du genre à poser ce genre de question en temps normal, cela ne pouvait qu’attirer du négatif mais il ne pouvait s'empêcher de se poser des questions en pareil moment. Il ne pouvait rien faire hormis s’en poser justement, trop épuisé pour agir, même avec la perspective d'un dragon dans les parages qui le traquerait sans doute.

Le receleur auquel il avait vendu l'amulette était mort moins d'une heure après, pompé jusqu’à la moelle et n’ayant plus rien d’humain. L'homme était certes âgé mais quand bien même, Renard ne pouvait croire que l'amulette ait pu causer pareils dégâts. Il se tramait quelque chose, quelque chose qui le dépassait.

Renard finit par se redresser, s’asseoir et se lever. Il savait ce qu'il devait faire sans qu’on ait besoin de le lui souffler, il le savait depuis le moment où il avait volé l'amulette à Geertstown : il avait besoin d'un sorcier.

Le problème était toujours le même. Les sorciers étaient tout sauf du vulgus pecum, trouver quelqu'un qui en savait suffisamment long en matière de magie pour s'occuper d'une amulette redoutée par les Forces Obscures en personne, en dépit de leur terrible pouvoir… comment espérer trouver un homme qui en soit capable ?

Renard se mit en marche, ses vêtements dégoulinaient à chacun de ses pas. Il avait déjà fait une douzaine de pas avant de réfléchir quelle direction prendre. La position du soleil lui fournit la réponse. Il allait vers l'est, vers Royalsport.

Il savait son idée stupide, les rumeurs qui couraient sur Geertstown disaient que la guerre venait de l'est. Une cité pleine de voleurs et de contrebandiers était considérée comme un havre de paix eu égard au reste du royaume.

Evidemment, la majeure partie de Geertstown était actuellement en feu, grâce au dragon venu chercher l'amulette.

Renard la prit et l’admira. Un petit morceau d'écaille de dragon au centre d’un octogone, chaque face affichait une pierre précieuse de couleur différente qui brillait au soleil.

"J'aurais dû te laisser à ta place," dit Renard à l'amulette. "Pourquoi faut-il toujours que je n’en fasse qu’à ma tête ?"

Et pourtant. Il l'avait reprise pour éviter des problèmes ultérieurs, la seule solution aurait été de laisser une chose aussi puissante entre les mains des Forces Obscures. Cette seule motivation s'était avérée suffisante pour que Renard prenne de court des individus capables de le réduire en pièces à l'aide de leurs pouvoirs magiques.

Devoir se rendre à Royalsport pour trouver un sorcier n'était rien en comparaison. Il savait de qui il avait besoin, il n’existait qu'un seul homme capable de l'aider en pareille situation. Renard devait faire appel à Maître Grey, le sorcier du roi. Il devait aller voir l’enchanteur, même si cela impliquait affronter la violence qui sévissait à l'est, et demander son aide.

Ou bien, conserver simplement l'amulette dans sa main et s’enfuir, en espérant que cela suffise à rompre leur lien, le sorcier saurait quoi faire.

Quoi qu'il en soit, Renard continua à cheminer parmi la rocaille, continua d’avancer dans l'espoir de trouver un chemin. Il tomba sur une piste qu’il suivit et le mena à une piste plus grande, il poursuivit son périple.

Il était presque déjà rendu au prochain village lorsqu’il se hasarda à jeter un regard en arrière, il avait gardé les yeux rivés devant lui jusque-là, penser à ce qui l’attendait éventuellement l’avait empêché de se retourner. Mais Renard n’y tenait plus. Il regarda par-dessus une épaule, scruta ciel et terre.

Il n'en fallut pas plus pour qu'il trouve ce qu'il cherchait. Ce n'était qu'un point maintenant, mais bel et bien là, de sorte que Renard savait qu'il ne ferait pas halte dans ce village, ou dans n’importe quel autre, bien longtemps, à peine le temps de voler un cheval.

Le dragon volait à l’horizon, le suivait lentement mais sûrement, Renard savait qu’il rôtirait à nouveau dans ses flammes s’il ne rejoignait pas le sorcier au plus vite, guerre ou pas.




CHAPITRE NEUF


Nerra regarda fixement la grosse masse sombre du dragon qui s’élevait au-dessus d'elle, elle était persuadée de mourir. Il la regardait fixement de ses yeux jaune d’or, contemplant Nerra comme s’il essayait de se persuader de la facilité déconcertante avec laquelle il la dévorerait.

Les restes de la colonie éparse autour d'elle lui indiquaient qu’un souffle suffirait à l’anéantir. Pourtant, le sentiment étrange qui emplissait son coeur à cet instant n'était pas de la terreur, mais la fascination.

Comparé au dragon dont elle avait trouvé l'œuf, celui-ci était énorme, d’un noir étincelant, mais Nerra voyait désormais que le noir était en fait une douzaine de nuances et de teintes différentes, du gris le plus clair au noir goudron, comme parsemé des ombres du ciel nocturne. Ses écailles étaient si larges qu'elles ressemblaient à des plaques d'armure au niveau de son ventre, les seules giclées de couleur étant le jaune de ses yeux et le rouge profond de sa gueule lorsque le dragon l’ouvrait grand.

Il cracha des flammes près de Nerra, la terreur fit soudainement son retour dans l'esprit de Nerra. Elle se retourna et courut, trébucha parmi les vestiges de la colonie dévastée, se dirigea vers les arbres plutôt que vers le terrain sombre et rocheux à découvert, en partant du principe qu’une créature aussi volumineuse ne pourrait s’y faufiler.

Nerra entendit un rugissement derrière elle, et continua à courir.

Elle se trouvait maintenant dans la jungle à l'intérieur de l'île, des tâches de soleil trouaient la canopée tandis qu’elle continuait sa course. Les plantes que Nerra apercevait en courant ne ressemblaient en rien à celles qu'elle connaissait, des plantes vertes et luxuriantes, aux couleurs vives, qui emplissaient son nez de leurs parfums. Pressait-elle l’allure à cause des épines de la végétation ou sa nouvelle apparence en était-elle la cause ?

Nerra distinguait l'ombre énorme et large du dragon volant au-dessus d'elle, il la suivait sans encombre même à travers les arbres. Nerra ne pouvait s'empêcher de le regarder, partagée entre la terreur à l'idée qu'un si grand prédateur rôde et son admiration pour l'élégance avec laquelle il fendait l'air. Il descendait en piqué et remontait en battant à peine ses ailes géantes, crachant des flammes devant lui qui produisaient des courants thermiques facilitant son vol.

Mais, comment Nerra savait-elle tout cela ? Elle avait vu son propre dragon, bien sûr, elle avait senti ce lien particulier qui les unissait, mais ignorait tout du fonctionnement de leur organisme, ce qu’être un dragon signifiait. Elle semblait désormais posséder ce savoir indéniable qui allait crescendo.

Nerra ne put s'empêcher de regarder le dragon en arrivant dans une clairière, comprit alors que ses serres étaient presque aussi habiles que ses mains, que son corps pouvait transformer la magie ambiante en flamme, ombre ou brume. Elle savait sans qu'on ait besoin de le lui dire qu’il s’agissait d’un dragon femelle, qu'il était grand, même pour son espèce.

Nerra passa de longues secondes à contempler le dragon, secondes durant lesquelles un mouvement se fit entendre sur sa gauche. Une bête couverte d’écailles surgit des arbres, bondit vers elle tous crocs dehors, prête à mordre. La créature parut à Nerra semblable aux silhouettes tordues des êtres difformes de l'Ile de l'Espoir, mais celle-ci semblait plus animale, comme inhumaine à la base.

Elle n'eut cependant pas le temps de réfléchir car la créature déjà se jetait sur elle. En temps normal Nerra aurait couru, perdue, mais elle sortit d’instinct ses mains griffues, griffes qui entaillèrent la chair de la créature et la forcèrent à bondir en arrière. Elle la regarda fixement, sifflant et grinçant des dents comme si elle comptait bondir à nouveau sur Nerra, deux autres la rejoignirent au même moment.

Nerra savait d’instinct comment le dragon était monté en flèche, qu’il lui serait assez facile de gérer une créature de la famille des lézards, mais trois à la fois s’avérait plus difficile. Elles encerclèrent Nerra qui sentit sa mort prochaine.

Elle vit le dragon plonger telle une pierre vers la terre, ailes repliées sur le côté, alors qu'il descendait en piqué, se laissant choir jusqu'à être presque au niveau du sol avant d'ouvrir et battre fermement des ailes, créant un tel appel d'air que Nerra se retrouva cul par-dessus tête. Les drôles de lézards s’étalèrent à leur tour.

Le dragon ouvrit sa gueule différemment, en sortit une sorte de buée sombre et tremblotante qui s’abattit sur les créatures sans endommager les arbres derrière elles, et non du feu. Elles hurlèrent de douleur et se replièrent en tout hâte vers la forêt.




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