Eaux printanières
Turgenev Sergeevich Ivan




Turgenev Ivan Sergeevich

Eaux printanières




AVERTISSEMENT

Plus de dix années ont déjà passé sur la tombe du grand romancier russe,Ivan Tourgueneff. De son vivant, ses romans avaient été connus etappréciés par les lettrés, mais sans pénétrer jusqu'au grand public.

Ivan Tourgueneff avait débuté par les Récits d'un Chasseur, quil'avaient d'emblée classé hors de pair.

«Il acheva de s'insinuer dans les cœurs, dit M. Melchior de Voguë [LaRussie. Librairie Larousse.], avec d'exquises petites nouvelles du mêmeordre, avec des romans sentimentaux, comme la Nichée de Gentilshommes,dont le charme reste toujours jeune pour nous, grâce à la discrétion, àla sobriété des moyens qui le produisent. Dans Roudine, il analysaitle manque de volonté, l'absence de personnalité morale qu'il reprochaità ses compatriotes, plaisamment et trop sévèrement, quand il disait:«Nous n'avons rien donné au monde, sauf le samovar; encore n'est-il passûr que nous l'ayons inventé.» Dans Pères et Fils, il sondait le fosséinfranchissable qui s'était creusé entre la génération du servage etcelle de 1860; il diagnostiquait et baptisait le premier le mal quiallait ronger les nouveaux venus, le nihilisme. Il en suivit les progrèscroissants dans Fumée; il en décrivit les manifestations extérieuresdans Terres vierges.

»Tourgueneff n'a pas poussé aussi loin que Tolstoï la connaissance et ladomination de l'âme humaine; mais il ne le cède à personne pour ladivination des nuances de sentiments; il demeure supérieur à tous sesrivaux par la force du génie plastique; instruit à notre disciplineintellectuelle par la longue fréquentation de nos écrivains, il est leseul Russe qui satisfasse pleinement les exigences du goût classique; ilest l'artiste par excellence. Les courts récits de cet inimitableprosateur ont fait dire à M. Taine que depuis les Grecs, aucun artisten'a taillé un camée littéraire avec autant de relief, avec une aussirigoureuse perfection de forme.»

Le moment est venu de réunir les œuvres du plus parfait écrivain de cesderniers temps en une collection complète, que son prix modique rendraaccessible à toutes les bourses même les plus modestes.

La traduction de l'œuvre de Tourgueneff a été confiée à M. MichelDelines, dont les travaux sur la littérature russe sont depuis longtempsapprécies par le public.

Les ouvrages paraîtront dans l'ordre annoncé en tête de ce volume.


EAUX PRINTANIÈRES

… Joyeuses années, Heureuses journées, Vous avez passé Comme des eauxprintanières.

(Une vieille romance russe.)

Vers deux heures du matin, Sanine rentra dans sa chambre. Dès que sondomestique eut allumé les bougies, il le congédia – et se jetant dans unfauteuil, au coin de la cheminée, il enfouit son visage dans ses mains.

Jamais il n'avait ressenti une telle lassitude corporelle et morale.

Il venait de passer la soirée en compagnie de femmes agréables, d'hommesinstruits; quelques-unes de ces femmes étaient belles, presque tous leshommes se distinguaient par leur intelligence et leur talent, – lui-mêmeavait soutenu la conversation avec succès et même brillamment, etcependant jamais encore ce tædium vitæ dont parlent déjà les Romains, jamais encore cette «horreur de la vie» ne l'avait si impérieusementdominé, si violemment étreint.

S'il avait été un peu plus jeune, il aurait pleuré d'angoisse, d'ennui,de surexcitation; une incisive et cuisante amertume, une saveurd'absinthe pénétrait toute son âme. Un sentiment de dégoût, de douleurl'oppressait, l'enveloppait de toutes parts dans un brouillard de nuitd'automne; – et il ne savait comment se délivrer de cette obscurité ni decette amertume.

Il ne pouvait pas attendre l'apaisement du sommeil; il savait qu'il nedormirait pas.

Il se mit à réfléchir… avec paresse, lourdement, méchamment.

Il songea à la vanité, à l'inutilité, à la banale fausseté de tout cequi est humain.

Il passa en revue tous les âges, – lui-même venait d'entrer dans sacinquante-deuxième année – et il n'en épargna aucun. Toujours le mêmeeffort dans le vide, toujours fouetter l'eau avec des bâtons, toujoursse mentir à soi-même, à demi-sincère, à demi-conscient. – Puis, tout àcoup, sur la tête tombe la vieillesse, comme la neige… et avec lavieillesse la crainte de la mort qui va toujours en augmentant, quidévore et qui ronge… et après, le saut dans l'abîme!

Et c'est pour les privilégiés que la vie s'arrange ainsi!.. Heureux quine voit pas avant la fin s'étendre sur lui, comme la rouille sur le fer, les maladies, les souffrances…

La vie lui apparaissait non comme une mer houleuse, ainsi que les poètesla décrivent, mais comme un océan imperturbablement calme, immobile ettransparent jusque dans ses profondeurs les plus obscures; lui-même ilest assis dans une barque vacillante, – tandis que là-bas, sur ce fondsombre et vaseux, on aperçoit comme d'énormes poissons, des monstresdifformes: tous les maux de la vie, les maladies, les douleurs, lafolie, la misère, la cécité…

Il regarde et voit un de ces monstres surgir des profondeurs, monter àla surface, devenir plus net et en même temps plus horrible. Encore uneminute et la barque soulevée par le monstre va chavirer!..

Mais le monstre s'efface, il s'éloigne, il retourne au fond de la mer…il s'y tapit, et l'eau forme un remous autour de lui… Pourtant sonheure viendra… il fera chavirer la barque…

Sanine secoua la tête, et s'élançant hors de son fauteuil, arpenta deuxfois la chambre, puis il s'assit à sa table à écrire, et ouvrant lestiroirs l'un après l'autre, il se mit à fouiller dans ses papiers, surtout parmi ses vieilles lettres de femmes.

Il ne savait pas lui-même pourquoi il remuait ces tiroirs, il necherchait rien, il voulait seulement, par une occupation quelconque, sedélivrer des pensées qui le tourmentaient.

Après avoir au hasard ouvert quelques lettres, – dans l'une, il trouvaune fleur séchée, retenue par une faveur dont la couleur étaitpassée, – il haussa les épaules et, regardant le foyer, mit les lettresde côté avec l'intention évidente de brûler tôt ou tard toute cettepaperasse inutile.

Passant à la hâte les mains dans tous les tiroirs, il ouvrit tout à couplargement les yeux; il sortit lentement un petit coffret octogonal, deforme ancienne, et lentement souleva le couvercle. Dans la boîte, surune double couche d'ouate jaunie se trouvait une petite croix de grenat.

Il considéra quelques instants avec surprise cette croix, puis, tout àcoup, il poussa un faible cri.

Ses traits exprimèrent du regret et de la joie.

C'était l'expression d'un homme qui rencontre subitement un ami, qu'il alongtemps perdu de vue, mais qu'il a tendrement aimé, et qui tout à couplui apparaît, toujours le même, mais changé par l'âge.

Sanine se leva et, revenant à la cheminée, s'assit de nouveau dans lefauteuil, et pour la seconde fois se couvrit le visage de ses deuxmains.

«Pourquoi cela arrive-t-il aujourd'hui?» se demanda-t-il.

Et il se rappela des choses depuis longtemps passées.

Voici les souvenirs évoqués par Sanine.




I


Pendant l'été de 1840, Sanine, qui venait d'atteindre sa vingt-deuxièmeannée, se trouvait à Francfort, revenant d'Italie, pour retourner enRussie.

Il ne possédait pas une grande fortune, mais il était indépendant etpresque sans famille.

À la mort d'un parent éloigné, il avait hérité de quelques milliers deroubles, et il se décida à les dépenser à l'étranger, avant de devenirun fonctionnaire, avant de s'atteler définitivement à ce service del'État, sans lequel l'existence ne lui semblait pas possible.

Sanine exécuta si ponctuellement ce plan, que le jour où il arriva àFrancfort, il ne lui restait que juste assez d'argent pour rentrer àSaint-Pétersbourg. À cette époque, il y avait encore peu de chemins defer; les touristes voyageaient en diligence. Sanine prit son billet pourle beiwagen, mais la voiture ne partait qu'à quatre heures du soir. Ilavait donc beaucoup de temps à perdre.

Par bonheur, il faisait très beau et Sanine, après avoir dîné à l'hôteldu Cygne Blanc, célèbre à cette époque, se mit à flâner dans la ville.Il alla voir l'Ariane, de Danneker, qui ne lui plut pas beaucoup, et fitun pèlerinage à la maison de Goëthe, dont il ne connaissait du reste quele Werther, et encore dans une traduction française. Il fit unepromenade sur les bords du Mein et commença à s'ennuyer un peu, comme ilsied à un touriste qui se respecte; enfin, vers six heures du soir, fatigué, les bottines poudreuses, il se trouva dans une des plus petitesrues de Francfort.

Sur une des maisons espacées il aperçut l'enseigne: «Confiserieitalienne. Giovanni Roselli.»

Sanine entra pour prendre un verre de limonade, mais dans la premièreboutique il ne trouva personne. Derrière le modeste comptoir, sur lesrayons d'une armoire vernie, étaient alignées, comme dans une pharmacie, des bouteilles portant des étiquettes dorées, et surtout des bocauxrenfermant des biscuits, des pastilles de chocolat, du sucre candi, maisle magasin était vide; seul un chat gris, sur une chaise haute, placéeprès de la fenêtre, clignait des yeux et ronronnait, remuant les pattes, teinté de rouge éclatant par le rayon oblique du soleil couchant; sur leplancher un grand peloton de soie écarlate avait roulé à côté du panierde bois sculpté qui était renversé.

Un bruit confus venait de la pièce voisine.

Sanine resta immobile, tant que tinta la sonnette de la porte d'entrée, puis haussant la voix, il cria:

– Il n'y a personne?

Au même instant la porte de la pièce voisine s'ouvrit, et Sanine restafrappé d'admiration…




II


Une jeune fille de dix-neuf ans, avec ses cheveux bruns déroulés sur sesépaules nues, et les bras tendus en avant, s'élança dans la confiserie; ayant aperçu Sanine, elle courut à lui, le saisit par la main etl'entraîna, criant d'une voix haletante:

– Venez vite, par ici, venez à son secours!

Le saisissement de Sanine ne lui permit pas de répondre aussitôt à cetappel, il resta cloué à la même place.

Il n'avait jamais vu une telle beauté.

La jeune fille se tourna de nouveau vers lui et lui dit:

– Mais venez donc, venez!

Sa voix, son regard, et le geste de sa main crispée qu'elle portaitconvulsivement à ses joues pales, exprimaient un désespoir si intense, que Sanine la suivit précipitamment par la porte restée ouverte derrièreelle.

Dans la chambre où il pénétra à la suite de la jeune fille, il vit,étendu sur un divan de crin de forme ancienne, un garçon de quatorzeans. Sa ressemblance avec la jeune fille frappait; évidemment, c'étaitson frère.

Il était tout blanc avec des reflets jaunes, couleur de cire ou demarbre antique. Les yeux étaient fermés; l'ombre de ses cheveux touffuset noirs faisait tache sur son front pétrifié et sur ses fins sourcilsimmobiles; entre les lèvres bleuies, on apercevait les dents serrées.

La respiration semblait interrompue; un des bras pendait sur leplancher, l'autre était rejeté derrière la tête.

L'enfant était tout habillé et boutonné jusqu'au menton, sa cravateétroite lui serrait le cou.

La jeune fille courut vers lui avec des sanglots.

– Il est mort, il est mort! cria-t-elle. – Il y a un instant, il étaitassis ici, causant avec moi, – lorsque tout à coup il est tombé et, depuis, il n'a plus fait un mouvement… Mon Dieu! Ne pouvez-vous pas lesauver? Et maman qui n'est pas à la maison?

Puis vivement, elle cria en italien:

– Eh bien, Pantaleone, le médecin… As-tu ramené le médecin?

– Signora, j'ai envoyé Louise chez le médecin, répondit une voix enrouéederrière la porte.

Un petit vieux en frac lilas orné de boutons noirs, le col enfermé dansune haute cravate blanche, avec une culotte de nankin, et des bas delaine bleus, entra dans la chambre en boitant à cause de ses piedsankylosés.

Son petit visage disparaissait complètement sous une forêt de cheveuxgris, couleur de fer. Cette chevelure en broussailles, qui se hérissaitpar touffes et retombait dans toutes les directions, donnait auvieillard l'air d'une poule huppée; la ressemblance était rendue pluscomplète par le fait qu'on ne pouvait distinguer sous cette sombre massegrise qu'un nez pointu et des yeux jaunes, tout ronds.

– Louise arrivera plus vite, moi je ne peux pas courir, continua levieillard en italien.

Il soulevait l'un après l'autre ses pieds endoloris de goutteux, chaussés de souliers hauts attachés par des rubans.

– J'ai apporté de l'eau, ajouta-t-il.

Et de ses doigts secs et noueux il serrait le long goulot de labouteille.

– Mais en attendant le médecin, Émile peut mourir, cria la jeune fille,et elle étendit la main du côté de Sanine.

– Oh! Monsieur, oh! mein Herr! vous ferez quelque chose pour nousvenir en aide!

– Il faut le saigner – c'est une attaque d'apoplexie, dit Pantaleone.

Bien que Sanine ne possédât aucune connaissance médicale, il savaitpertinemment que des garçons de quatorze ans ne peuvent pas avoir desattaques d'apoplexie.

– C'est un évanouissement, ce n'est pas une attaque d'apoplexie, dit-ilà Pantaleone. Avez-vous des brosses? ajouta-t-il.

Le vieux releva son minois ratatiné.

– Qu'est-ce que vous demandez?

– Des brosses, des brosses, répéta Sanine en allemand et en français.

– Des brosses, ajouta-t-il en faisant le geste de brosser son habit.

Le vieillard comprit enfin.

– Ah! des brosses, Spazzette! Pour sûr nous avons des brosses!

– Eh bien, donnez-les-moi vite, nous déshabillerons l'enfant et nous lefrictionnerons.

– Bien… Benone! Et de l'eau sur la tête? Vous ne trouvez pasnécessaire de lui verser de l'eau sur la tête?

– Non… Nous verrons plus tard… Allez vite prendre des brosses.

Pantaleone posa la bouteille à terre, trottina hors de la chambre etrevint peu après muni d'une brosse à habits et d'une brosse à cheveux.

Un caniche à poils frisés entra en agitant vivement sa queue, et regardaplein de curiosité le vieux, la jeune fille et même Sanine, de l'air dequelqu'un qui se demande ce que signifie tout ce remue-ménage.

Sanine, d'un tour de main, eut déboutonné la jaquette du jeune garçon, ouvert le col de la chemise et retroussé les manches, puis saisissantune brosse, il se mit à frictionner de toutes ses forces la poitrine etles mains.

Pantaleone s'empressa avec non moins de zèle à frictionner les bottes etle pantalon de l'enfant, tandis que la jeune fille, à genoux, près dudivan, prenait entre ses mains la tête du malade, et sans remuer unepaupière couvait du regard le visage de son frère.

Sanine frictionnait sans relâche, mais du coin de l'œil observait lajeune fille.

– Dieu! qu'elle est belle! pensait-il.




III


Le nez de la jeune fille était un peu grand, mais d'une belle formeaquiline; un léger duvet ombrait imperceptiblement sa lèvre supérieure; son teint était uni et mat – un ton d'ivoire ou d'écume blanche; – lescheveux étaient onduleux et brillants comme ceux de la Judith d'Alloriau palais Pitti, – les yeux surtout étaient remarquables, d'un grissombre, l'iris encadré d'un liseré noir – des yeux splendides, triomphants, même à cette heure où l'effroi et la douleur enassombrissaient l'éclat.

Sanine songea involontairement au beau pays d'où il revenait.

Cependant, même en Italie, il n'avait pas rencontré une telle beauté!

La jeune fille respirait à de longs intervalles inégaux; elle retenaitson souffle et semblait attendre chaque fois pour voir si son frère necommençait pas à respirer.

Sanine continuait à frictionner le malade, sans pouvoir s'empêcherd'observer aussi Pantaleone dont la figure originale appelait sonattention.

Le vieillard était épuisé de fatigue et haletait; à chaque coup debrosse il laissait échapper une plainte, pendant que les longues touffesde ses cheveux trempés de sueur se balançaient lourdement en tous sens, comme les tiges d'une grande plante mouillée par la pluie.

– Retirez-lui au moins ses bottes, allait dire Sanine à Pantaleone, lorsque le chien, évidemment surexcité par la nouveauté de cette scène,se dressa tout à coup sur ses pattes de derrière et se mit à aboyer.

– Tartaglia —Canaglia! lui cria le vieillard.

Au même instant le visage de la jeune fille se transforma, ses sourcilss'arquèrent, ses yeux devinrent encore plus grands et la joie éclatadans son regard.

Sanine examina le malade et distingua sur le visage une légèrecoloration, les paupières remuèrent… les narines se dilatèrent.L'enfant aspira de l'air entre ses dents toujours serrées et soupira…

– Emilio, cria la jeune fille… Emilio mio.

Les grands yeux noirs de l'enfant s'ouvrirent lentement. Ils regardaientencore confusément mais commençaient à sourire faiblement. Le mêmesourire languissant joua sur ses lèvres pales, puis il remua son braspendant, et d'un seul mouvement le ramena sur sa poitrine.

– Emilio, répéta la jeune fille en se levant.

Son visage exprimait un sentiment si intense, qu'il semblait à toutinstant qu'elle allait fondre en larmes ou éclater d'un rire fou.

– Emilio! Qu'est-ce qu'il a? Emilio! cria une voix derrière la porte.

Dans la chambre entra à pas précipités une dame proprement vêtue, auvisage brun entouré de cheveux d'un blanc d'argent. Un homme d'âge mûrla suivait, et la servante avançait la tête par-dessus son épaule.

La jeune fille courut à leur rencontre.

– Il est sauvé, maman, il vit! dit-elle en embrassant convulsivement ladame qui venait d'entrer…

– Mais qu'est-il arrivé, dit la nouvelle venue… Je rentrais… lorsqueprès de la maison j'ai rencontré le médecin et Louise.

Pendant que la jeune fille racontait à sa mère tout ce qui s'étaitpassé, le médecin s'approcha du malade qui revenait à lui de plus enplus complètement, et qui souriait toujours. Il paraissait commencer àse sentir honteux de toute la peine qu'il avait donnée à tout le monde.

– Comme je vois, vous l'avez frictionné avec des brosses, dit le médecinen s'adressant à Sanine et à Pantaleone… Vous avez très bien fait…C'était une excellente idée… Maintenant nous allons voir ce que nouspouvons encore lui administrer…

Il tâta le pouls du jeune homme.

– Hum! montrez-moi votre langue!

La mère se pencha soucieuse sur le malade; l'enfant sourit franchement, fixa ses yeux sur elle et rougit…

Sanine jugea que sa présence était devenue superflue et voulut seretirer, mais avant qu'il eût sa main sur le bouton de la ported'entrée, la jeune fille se trouva de nouveau devant lui et l'arrêta:

– Vous nous quittez, dit-elle, je ne vous retiens pas, mais vousviendrez nous voir ce soir, n'est-ce pas?.. Nous vous devons tantd'obligations… Vous avez probablement sauvé mon frère de la mort…Nous voulons pouvoir vous remercier… Maman tient à vous exprimerelle-même sa reconnaissance… Il faut nous dire votre nom… Vous devezvenir partager notre joie…

– Mais… c'est que je pars ce soir pour Berlin, objecta Sanine.

– Vous avez tout le temps de partir, répéta vivement la jeune fille.

– Venez dans une heure prendre avec nous une tasse de chocolat, ajouta-t-elle. Vous me le promettez?.. Je dois vite retourner auprès dumalade… Nous comptons sur vous!

Que pouvait faire Sanine?

– Je viendrai! répondit-il.

La belle jeune fille lui serra vivement la main et courut rejoindre sonfrère.

Sanine se retrouva dans la rue.




IV


Lorsque Sanine, une heure et demie plus tard, revint à la confiserie

Roselli, il fut reçu comme un parent.

Emilio était assis sur le divan où il avait été frictionné le matin; lemédecin lui avait ordonné une potion et recommandait «beaucoup deprudence dans les impressions, car le sujet est nerveux avec unepropension aux maladies de cœur.»

Emilio avait déjà eu des évanouissements, mais jamais la crise n'avaitété si longue ni si forte. Pourtant le médecin assurait que tout dangeravait disparu.

Emilio était habillé, comme il convient à un convalescent, d'une amplerobe de chambre; sa mère lui avait entouré le cou d'un fichu de lainebleue. Le malade était gai, il avait presque un air de fête; et toutautour de lui était à la joie.

Devant le sofa, sur une table ronde, recouverte d'une nappe blanche, sedressait une énorme chocolatière de porcelaine, remplie de chocolatodorant, et tout autour des tasses, des verres de sirop, des gâteaux, des petits pains et jusqu'à des fleurs. Six bougies de cire brûlaientdans deux candélabres de vieil argent; à côté du divan se trouvait unmœlleux fauteuil voltaire, et c'est là qu'on invita Sanine à prendreplace.

Toutes les personnes de la confiserie dont Sanine avait fait laconnaissance dans la journée étaient réunies autour du malade, sans enexcepter le chien Tartaglia ni le chat; tous semblaient être fortheureux; le caniche reniflait de plaisir, seul le chat continuait àminauder et à cligner des yeux.

Sanine fut obligé de décliner son nom, de dire d'où il venait, de parlerde sa famille. Quand il avoua qu'il était Russe, les deux femmes furentun peu étonnées et laissèrent échapper un: «Ah!» tout en déclarant qu'ilparlait très bien l'allemand, mais elles l'invitèrent à continuer laconversation en français si cela lui était plus agréable, car toutesdeux comprenaient cette langue et la parlaient.

Sanine s'empressa de profiter de cette aimable proposition.

«Sanine! Sanine!» La mère et la fille n'auraient jamais cru qu'un Russepût porter un nom aussi facile à prononcer. Le petit nom de Sanine,Dmitri, leur plut de même beaucoup.

La mère de Gemma s'empressa de remarquer que dans sa jeunesse elle avaitvu un opéra: «Demetrio et Polibio», mais que «Dmitri» sonnait infinimentmieux que «Demetrio».

Sanine passa aussi une heure en conversation avec les deux Italiennes, qui, de leur côté, l'initièrent à tous les événements de leur vie.

La mère tenait généralement la parole. Sanine apprit d'elle son nom,Leonora Roselli. Elle était veuve de Giovanni Battista Roselli, quiétait venu vingt-cinq ans auparavant à Francfort en qualité deconfiseur. Giovanni Battista était de Vicenza; c'était un excellenthomme bien qu'un peu emporté et orgueilleux, et par-dessus tout cela,républicain!

En prononçant ces mots, madame Roselli désigna un portrait à l'huileplacé au-dessus du divan.

– Il faut croire que le peintre, – «un républicain aussi!» ajouta madameRoselli en soupirant, – n'avait pas su saisir parfaitement laressemblance, car sur son portrait, Giovanni Battista apparaissait sousles traits d'un sinistre et féroce brigand, comme un Rinaldo Rinaldini!

Madame Roselli elle-même était née dans la belle et antique cité de

Parme, où se trouve cette divine coupole peinte par l'immortel Corrège.

Une partie de sa vie pourtant avait été passée en Allemagne, et elle s'était presque germanisée.

Elle ajouta, en branlant tristement la tête, qu'il ne lui restait plusque cette fille et ce fils, et du doigt elle les montrait tour à tour, puis elle dit que sa fille s'appelait Gemma et son fils Emilio, et quetous les deux étaient d'excellents enfants, obéissants, surtoutEmilio…

– Et moi, je ne suis pas obéissante? interrompit Gemma.

– Oh! toi aussi tu es républicaine! répondit la mère.

Madame Roselli déclara pour conclure qu'assurément elle gagnait de quoivivre, mais que les affaires allaient beaucoup moins bien que du tempsde son mari, qui était un grand artiste en fait de confiserie.

– Un grand'uomo! affirma Pantaleone d'un air grave.




V


Gemma, tout en écoutant sa mère, tantôt riait, soupirait, caressaitl'épaule de la vieille dame, la menaçait du doigt, puis la regardait.Enfin, elle se leva, prit sa mère dans ses bras et la baisa sur la nuqueà la naissance des cheveux, ce qui fit rire beaucoup la bonne dame touten poussant de petits cris effarouchés.

Pantaleone, à son tour, fut présenté au jeune Russe.

Pantaleone avait été autrefois un baryton d'opéra, mais il avait depuislongtemps terminé sa carrière artistique et occupait dans la familleRoselli une place intermédiaire qui tenait de l'ami de la maison et dudomestique. Bien qu'il fût depuis un grand nombre d'années en Allemagne,il n'avait appris qu'à jurer en allemand et cela en italianisantimpitoyablement ses jurons.

– Ferroflucto spitcheboubio! (maudite canaille), disait-il de presquetous les Allemands.

En revanche, il parlait l'italien en perfection, car il était originairede Sinigaglia, où l'on peut entendre la lingua toscana in boccaromana.

Emilio faisait le paresseux et s'abandonnait aux agréables sensationsd'un convalescent qui vient d'échapper à un grand danger. Du reste ilétait facile de voir qu'il avait l'habitude d'être gâté tant et plus partous les siens.

Il remercia Sanine, d'un air confus, mais son attention se concentraitsur les sirops ou les bonbons.

Sanine fut obligé de prendre deux grandes tasses d'excellent chocolat etd'absorber une quantité fabuleuse de biscuits; à peine venait-il d'engrignoter un, que déjà Gemma lui en offrait un autre, – et commentaurait-il pu refuser?

Au bout de quelques instants Sanine se sentit dans cette famille commechez lui; le temps s'envolait avec une rapidité incroyable.

Sanine parla beaucoup de la Russie, de son climat, de la société russe,du moujik, et surtout des cosaques, de la guerre de 1812, dePierre-le-Grand, des chansons et des cloches russes.

Les deux femmes avaient une notion très vague du pays où Sanine étaitné, et Sanine fut stupéfait, lorsque madame Roselli, ou, comme onl'appelait plus souvent, Frau Lénore, lui posa cette question:

– Le palais de glace qui avait été élevé à Saint-Pétersbourg au siècledernier, et dont j'ai lu dernièrement la description dans un livreintitulé: Bellezze delle arti, existe-t-il encore?

– Mais croyez-vous donc qu'il n'y a jamais d'été en Russie? s'écria

Sanine.

Et alors madame Roselli avoua qu'elle se représentait la Russie commeune plaine toujours couverte de neiges éternelles, et habitée par deshommes vêtus toute l'année de fourrures et qui sont tous militaires: – ilest vrai, ajouta-t-elle, que c'est le pays le plus hospitalier de laterre, et le seul où les paysans sont obéissants.

Sanine s'efforça de lui donner, ainsi qu'à sa fille, des notions plusexactes sur la Russie. Lorsqu'il en vint à parler de musique, madameRoselli et sa fille le prièrent de leur chanter un air russe, et luimontrèrent un minuscule piano, dont les touches en relief étaientblanches et les touches plates noires. Sanine obéit sans faire defaçons, et s'accompagnant de deux doigts de la main droite et de troisdoigts de la main gauche (le pouce, le doigt du milieu et le petitdoigt), il se mit à chanter, d'une voix de ténor un peu nasale, leSaraphan, puis Sur la rue, sur le pavé.

Ses auditrices louèrent fort sa voix et sa musique, mais s'extasièrentsurtout sur la douceur et la sonorité de la langue russe, et le prièrentde leur traduire les paroles. Comme ces deux chansons ne pouvaientdonner une très haute idée de la poésie russe, Sanine préféra déclamerla romance de Pouchkine: Je me rappelle un instant divin, qu'iltraduisit et chanta. La musique était de Glinka.

L'enthousiasme de madame Roselli et de sa fille ne connut plus debornes. Frau Lénore découvrit une ressemblance étonnante entre le russeet l'italien. Elle trouva même que les noms de Pouchkine (elleprononçait Poussekine) et de Glinka sonnaient comme de l'italien.

Sanine à son tour obligea la mère et la fille à lui chanter quelquechose: elles ne se firent pas prier. Frau Lénore se mit au piano etchanta avec Gemma quelques duettini et stornelli. La mère avait dûavoir dans le temps un bon contralto; la voix de la jeune fille était unpeu faible, mais agréable.




VI


C'était Gemma et non sa voix que Sanine admirait.

Il était assis un peu en arrière et de côté, et pensait qu'un palmier nepourrait pas rivaliser avec l'élégante sveltesse de la taille de lajeune Italienne, et lorsqu'elle levait les yeux dans les passagesexpressifs, il semblait au jeune homme que devant ce regard le cieldevait s'ouvrir.

Le vieux Pantaleone lui-même, qui écoutait gravement, d'un air deconnaisseur, une épaule appuyée au battant de la porte, le menton et labouche enfouis dans son ample cravate, subissait le charme de ce beauvisage, bien qu'il le vît tous les jours.

Le duettino terminé, Frau Lénore dit qu'Emilio possédait une trèsbelle voix – un timbre d'argent, mais qu'il était à l'âge où la voixchange et qu'il lui était défendu de chanter. C'était à Pantaleone de seressouvenir, en l'honneur de leur hôte, des airs qu'il chantait si bienautrefois.

Pantaleone fit la mine, se renfrogna, ébouriffa ses cheveux et déclaraque depuis des années il avait abandonné le chant, bien qu'il fût untemps où il pouvait être fier de son talent. Il ajouta qu'il appartenaità cette grande époque où il y avait encore de vrais chanteursclassiques – qu'on ne saurait comparer aux glapisseurs de nos jours.Alors il y avait vraiment ce qu'on est en droit d'appeler une école dechant, et quant à lui, Pantaleone Cippatola de Varèse, ne lui avait-onpas jeté à Modène une couronne de lauriers et n'avait-on pas lâché enson honneur des pigeons blancs sur la scène? Enfin, un certain princeTarbousski —il principe Tarbusski – avec lequel il était intimementlié, ne le tourmentait-il pas chaque soir pour l'engager à faire unetournée en Russie, où il lui promettait des montagnes d'or, desmontagnes d'or!.. Mais Pantaleone était bien décidé à ne pas quitterl'Italie, le pays de Dante, il paese del Dante!..

Ensuite vinrent les malheurs, il avait été imprudent…

Ici le vieillard s'interrompit, poussa deux profonds soupirs, baissa lesyeux puis se remit à parler de l'époque classique du chant, et enparticulier du célèbre ténor Garcia, pour lequel il nourrissait uneadmiration sans bornes.

– Voilà un homme! s'écria-t-il. Jamais le grand Garcia – «il granGarcia» – n'a condescendu à chanter comme les petitsténors —tenoracci– d'aujourd'hui, en fausset; toujours avec la voix depoitrine, voce di petto, si!

Le vieillard de son poing frappa violemment son jabot.

– Et quel acteur! Un volcan, Signori miei, un volcan, un Vesuvio!

J'ai eu l'honneur de jouer avec lui dans l'opéra de l'illustrissimo maestra Rossini – dans Othello. Garcia était Othello, je jouais

Jago. – Et quand il prononçait cette phrase:

Pantaleone prit l'attitude d'un chanteur et d'une voix tremblotante, enrouée, mais toujours pathétique lança:

L'i-ra daver… so daver… so il fato. Io piu no… no… no… nontemero.

– … Le théâtre tremblait, Signori miei! Et moi je ne restais pas enarrière, et je répétais après lui:

L'i…ra daver… so daver… so il fato Temèr piu non dovro!

… Et lui, tout à coup, comme un éclair, comme un tigre: Morro!.. mavendicato.

… Ou quand il chantait… quand il chantait l'air célèbre de«Matrimonio segreto» Pria che spunti… Alors il gran Garcia,après ces mots: I cavalli di galoppo, il faisait, écoutez bien, vousverrez comme c'est merveilleux, com'è stupendo!..

Le vieillard commença une fioriture très compliquée – mais à la dixièmenote il s'arrêta, toussa et avec un geste de désespoir dit:

– Pourquoi me tourmentez-vous de la sorte?

Gemma battit des mains de toutes ses forces et cria: bravo! bravo! puiscourut vers le pauvre «Jago» et des deux mains lui donna des tapesamicales sur l'épaule.

Seul Emilio riait sans se gêner. Cet âge est sans pitié, La Fontaine l'adéjà dit.

Sanine s'efforça de consoler le vieux chanteur en lui parlant dans salangue. Au cours de son dernier voyage il avait pris une teintured'italien; il se mit à parler du paese del Dante dove il si suona:cette phrase et ce vers célèbre «Lasciate ogni speranza» formaienttout le bagage poétique italien du jeune touriste.

Mais Pantaleone ne se laissa pas réconforter par ces attentions. Ilenfonça encore plus profondément son menton dans sa cravate et roulantdes yeux furieux ressembla plus que jamais à un oiseau hérissé, maiscette fois à un méchant oiseau, un corbeau ou un milan royal…

Alors Emilio, qui rougissait pour rien et à tout propos, comme il arriveaux enfants gâtés, dit à sa sœur que si elle voulait amuser leur hôte, elle ne pouvait mieux faire que de lui lire une des comédies de Malz,qu'elle lisait si bien.

Gemma éclata de rire, donna une petite tape sur la main de son frère etlui dit qu'il avait toujours «de drôles d'idées!» Pourtant elles'empressa d'aller dans sa chambre et revint tout de suite avec un petitlivre à la main. Elle s'assit à la table devant la lampe, regarda autourd'elle, leva le doigt «taisez-vous messieurs» – geste très italien – et semit à lire à haute voix.




VII


Malz était un écrivain local qui avait su peindre des types de Francfort avec un humour amusant, vif, bien que peu profond, dans de petitescomédies légèrement esquissées, écrites en patois.

En effet, Gemma lisait fort bien, en vraie comédienne. Elle nuançaitchaque rôle et savait à merveille soutenir le caractère des personnages; elle avait hérité avec le sang italien la mimique expressive de cepeuple. Elle n'épargnait ni sa voix douce, ni la plasticité de sonvisage; quand elle devait représenter une vieille folle ou unbourgmestre imbécile, elle faisait les grimaces les plus grotesques, bridait ses yeux, retroussait ses narines, prenait une voix glapissante, grasseyait…

Elle ne riait pas en lisant, mais quand ses auditeurs – à l'exception dePantaleone, qui était sorti de la chambre dès qu'il avait été questionde lire l'œuvre d'o quel ferroflucto Tedesco– l'interrompaient par uneexplosion de rire, elle laissait glisser le livre sur ses genoux, et latête rejetée en arrière se livrait à des éclats de rire sonores quisecouaient les anneaux mœlleux de ses boucles sur son cou et sesépaules.

Dès que l'hilarité de son auditoire s'était calmée, elle reprenait sonlivre, et redevenue sérieuse recommençait sa lecture.

Sanine ne pouvait se rassasier d'admirer la lectrice, se demandantcomment ce visage si idéalement beau pouvait sans transition prendre uneexpression si comique et parfois presque triviale.

Gemma réussissait beaucoup moins bien à rendre les rôles de jeunesfilles, les «jeunes premières», et surtout elle manquait les scènesd'amour; elle-même sentait son insuffisance et leur donnait une légèreteinte de moquerie, comme si elle ne croyait pas à tous ces sermentsenthousiastes, à toutes ces paroles enflammées, dont l'auteur, du reste,s'abstenait le plus possible.

La soirée passa si vite, que Sanine ne se souvint qu'il devait partir cesoir-là que lorsque la pendule sonna dix heures…

Il bondit de sa chaise comme si un serpent l'eût piqué.

– Qu'avez-vous? demanda Frau Lénore.

– Mais je dois partir ce soir pour Berlin, j'ai déjà retenu une placedans la diligence.

– Et quand part la diligence?

– À dix heures et demie.

– Alors vous arriverez trop tard, dit Gemma… Restez encore un peu…je continuerai ma lecture…

– Avez-vous payé la place entière ou seulement donné des arrhes? demanda

Frau Lénore.

– J'ai payé la place entière! répondit Sanine avec une grimacedouloureuse.

Gemma le regarda en clignant des yeux, et partit d'un éclat de rire. Samère la gronda.

– Comment, ce jeune homme a dépensé de l'argent pour rien, et toi, celate fait rire?

– Ce n'est pas une affaire! répondit Gemma. Cette dépense ne ruinera pasmonsieur Sanine… et nous tâcherons de le consoler… Voulez-vous de lalimonade?

Sanine but un verre de limonade. Gemma reprit sa lecture et la gaietégénérale fut rétablie.

Quand la pendule sonna minuit, Sanine se leva pour se retirer.

– Maintenant, il vous faut rester encore quelques jours à Francfort, ditGemma… À quoi bon vous dépêcher de partir?.. Vous vous amuserez toutautant ici qu'ailleurs.

Elle se tut.

– Je vous assure, vous ne vous amuserez pas davantage ailleurs!ajouta-t-elle en souriant.

Sanine ne répondit rien, mais il réfléchit que son porte-monnaie étantvide, il était obligé de rester à Francfort en attendant la réponse d'unami de Berlin, à qui il pensait pouvoir emprunter quelque argent.

– Restez encore quelque temps avec nous, restez, dit à son tour FrauLénore, vous ferez la connaissance de M. Charles Kluber, le fiancé deGemma. Il n'a pas pu venir ce soir parce qu'il avait beaucoup à fairedans son magasin… Vous avez sans doute remarqué sur la Zeile, le plusgrand magasin de draps et de soieries… M. Kluber est le premiercommis… Il sera très heureux de vous être présenté.

Sanine ne comprit pas lui-même pourquoi cette nouvelle l'abasourdit.

– L'heureux fiancé! pensa-t-il.

Il regarda Gemma et il crut discerner dans les yeux de la jeune filleune expression moqueuse.

Il prit congé de madame Roselli et de sa fille.

– À demain, n'est-ce pas? vous reviendrez demain?.. demanda Frau

Lénore.

– À demain! répéta Gemma d'un ton affirmatif, comme si cela allait sansdire.

– À demain! répondit Sanine.

Emilio, Pantaleone et le caniche Tartaglia lui firent conduite jusqu'aucoin de la rue. Pantaleone ne put se retenir d'exprimer le déplaisir quelui causait la lecture de Gemma.

– Comment n'a-t-elle pas honte! Elle se tord, elle crie —unacaricatura. Elle devrait représenter Mérope, Clytemnestre, unpersonnage tragique et grand… mais elle aime mieux singer une vilaineAllemande! Tout le monde peut en faire autant:… Mertz, Kertz, spertz, cria-t-il de sa voix enrouée en poussant le menton en avant eten écarquillant les doigts.

Tartaglia aboya contre lui, tandis qu'Emilio riait…

Le vieillard fit brusquement volte-face et rebroussa chemin.

Sanine rentra à l'Hôtel du Cygne Blanc, dans un état d'espritpassablement troublé.

Toute cette conversation italo-franco-allemande bourdonnait encore à sonoreille.

– Fiancée! se dit-il, lorsqu'il fut couché dans sa modeste chambred'hôtel. – Quelle belle jeune fille!.. Mais pourquoi ne suis-je pasparti?

Pourtant le lendemain il expédia une lettre à son ami de Berlin.




VIII


Avant que Sanine eût achevé sa toilette, le garçon de l'hôtel vint luiannoncer la visite de deux messieurs.

L'un était Emilio, l'autre un jeune homme grand et fort présentable, avec une tête tirée à quatre épingles; c'était Herr Karl Kluber, lefiancé de la belle Gemma.

Il est avéré qu'à cette époque on n'aurait pas trouvé dans toutFrancfort un premier commis plus poli, plus comme il faut, plus sérieuxni plus avenant que M. Kluber.

Sa toilette irréprochable était en harmonie avec sa prestance et lagrâce de ses manières, un peu réservées et froides, il est vrai, ungenre britannique, contracté pendant un séjour de deux ans enAngleterre, et en somme d'une élégance séduisante.

De prime abord il sautait aux yeux que ce beau jeune homme, un peugrave, mais très bien élevé et encore mieux lavé, était habitué à obéiraux ordres d'un supérieur et à commander à des inférieurs, et quederrière le comptoir de son magasin, il devait fatalement inspirer durespect aux clients.

Sa probité scrupuleuse ne pouvait pas être mise en doute; il suffisaitpour s'en convaincre d'un coup d'œil sur ses manchettes impeccablementempesées! Sa voix d'ailleurs était en harmonie avec tout son être: unevoix de basse assurée et mœlleuse, mais pas trop élevée et même avecdes inflexions caressantes dans le timbre. C'est bien la voix quiconvient pour donner des ordres à des subordonnés: – «Montrez à Madame levelours de Lyon ponceau». – «Donnez une chaise à Madame!..»

M. Kluber commença par se présenter à Sanine selon toutes les règles; ilinclina sa taille avec tant de noblesse, rapprocha si élégamment lesjambes et serra les talons l'un contre l'autre avec une politesse siexquise, qu'il était impossible de ne pas s'écrier mentalement: «Oh! cejeune homme a du linge et des qualités d'âme de premier ordre!»

Le fini de sa main droite dégantée, – de sa main gauche couverte d'ungant de suède, il tenait son chapeau lissé comme un miroir et au fondduquel s'étalait l'autre gant; – le fini de sa main droite qu'il tendit àSanine avec modestie mais fermement était au-dessus de tout éloge: chaque ongle était à lui seul une œuvre d'art.

Ensuite, M. Kluber expliqua, dans un allemand choisi, qu'il était venuprésenter ses hommages et exprimer sa reconnaissance au monsieurétranger qui avait rendu un service si important à son futur parent, aufrère de sa fiancée; en disant ces mots il étendit sa main gauche versEmilio, qui rougit, de honte semblait-il, se détourna dans la directionde la fenêtre et mit un doigt dans sa bouche.

M. Kluber ajouta qu'il serait heureux s'il pouvait être agréable àmonsieur l'Étranger.

Sanine répondit non sans quelque difficulté, en allemand, qu'il étaittrès heureux… que le service rendu était insignifiant… et il invitases hôtes à s'asseoir.

Herr Kluber remercia – et rejetant vivement les pans de son habit, seposa sur une chaise, mais il s'asseyait si légèrement, si peuconfortablement, qu'on comprenait aussitôt qu'il s'était assis parpolitesse, mais qu'il se lèverait dans une minute.

En effet, au bout de quelques secondes il se leva, fit modestement deuxpas en arrière, comme dans une contredanse, et déclara qu'à son vifregret il ne pouvait prolonger sa visite, car c'était l'heure d'entrerau magasin… les affaires avant tout! Cependant, le lendemain étant undimanche, il avait organisé, avec l'assentiment de Frau Lénore et deFraülein Gemma, une promenade à Soden, et il avait l'honneur d'invitermonsieur l'Étranger à se joindre à eux; il espérait que M. Sanine nerefuserait pas d'orner cette partie de plaisir de sa présence.

Sanine, en effet, consentit à orner de sa présence cette partie deplaisir – et M. Kluber, après avoir fait pour la seconde fois un salutdans toutes les règles, se retira gracieusement avec son pantaloncouleur de pois tendres et en faisant résonner agréablement les semellesde ses bottes neuves…




IX


Emilio, sans tenir compte de l'invitation de Sanine, qui le priait des'asseoir, était resté tout le temps le visage tourné vers la fenêtre, mais dès que son futur beau-frère fut parti, il pirouetta sur sestalons, en faisant des grimaces de gamin, et demanda en rougissant lapermission de rester encore un moment.

– Je vais beaucoup mieux aujourd'hui, ajouta-t-il, seulement le médecinne me permet pas encore de travailler.

– Restez avec moi, vous ne me gênez nullement, s'empressa de répondreSanine, qui, en sa qualité de Russe, était enchanté d'avoir aussi unprétexte pour ne rien faire.

Emilio le remercia, et au bout de quelques minutes le jeune garçon setrouva dans l'appartement de Sanine comme chez lui; il examina tous leseffets du voyageur et le questionna sur la provenance et la qualité dechaque objet. Il aida Sanine à se raser, et engagea le jeune Russe àlaisser pousser ses moustaches. Tout en bavardant, il confia à sonnouvel ami beaucoup de détails sur la vie de sa mère, de sa sœur, dePantaleone et même du caniche Tartaglia, en un mot il décrivit touteleur manière de vivre.

Toute trace de timidité avait disparu de chez Emilio, il ressentit unevive sympathie pour Sanine, non parce que le jeune Russe lui avait sauvéla vie la veille, mais parce qu'il se sentait fortement attiré vers lui.Il n'eut rien de plus pressé que de confier à son nouvel ami sessecrets.

Il lui avoua que sa mère le destinait au commerce, tandis qu'ilsavait, il le savait pertinemment, qu'il était né pour être artiste, musicien, chanteur, qu'il avait une vocation décidée pour le théâtre: lapreuve en était que Pantaleone l'engageait à suivre cette carrière.Malheureusement M. Kluber était de l'avis de sa mère, et il exerçait unegrande influence sur elle. C'est lui qui avait suggéré à Madame Rosellil'idée de mettre son fils dans le commerce, parce que le premier commisne voyait rien de plus beau que le commerce. Vendre du drap et duvelours, tromper le client, lui demander des «prix d'imbéciles», des«prix de Russes» [Autrefois, et peut-être encore maintenant, au mois demai, dès que les seigneurs russes arrivaient à Francfort, tous lesmagasins élevaient leurs prix, qu'on appelait «prix de Russes» ou «prixd'imbéciles».], voilà l'idéal de M. Kluber!

– Eh bien! maintenant vous allez venir chez nous? s'écria l'enfant dèsque Sanine eut terminé sa toilette et écrit une lettre à Berlin.

– Il est encore trop tôt pour faire une visite, objecta Sanine.

– Oh! ça ne fait rien, s'écria Emilio d'un ton caressant. Revenez avecmoi. Nous passerons à la poste et de là nous reviendrons chez nous!Gemma sera si contente! Vous déjeunerez avec nous… Vous pourrezglisser un mot à maman en faveur de moi… en faveur de ma carrièreartistique…

– Eh bien! allons, dit Sanine.

Et ils sortirent ensemble de l'hôtel.




X


Gemma, en effet, fut très contente de revoir Sanine, et Frau Lénore lereçut très amicalement; il était évident qu'il avait produit la veilleune excellente impression sur toutes deux. Emilio courut commander ledéjeuner après avoir encore une fois rappelé à Sanine qu'il avait promisde plaider sa cause auprès de sa mère.

– Je n'oublierai pas, soyez tranquille, dit Sanine au jeune garçon.

Frau Lénore n'était pas tout à fait bien; elle souffrait de la migraine,et à demi-allongée dans le fauteuil, elle s'efforçait de resterimmobile.

Gemma portait une ample blouse jaune retenue par une ceinture de cuirnoir; elle semblait aussi un peu lasse; elle était légèrement pâle, descercles noirs entouraient ses yeux, sans pourtant leur enlever leuréclat, et cette pâleur ajoutait un charme mystérieux aux traitsclassiquement sévères de la jeune Italienne.

Cette fois Sanine fut surtout frappé par la beauté élégante des mains dela jeune fille. Lorsqu'elle rajustait ou soulevait ses boucles noires etbrillantes, Sanine ne pouvait arracher ses regards de ces doigtssouples, longs, écartés l'un de l'autre comme ceux de la Fornarine deRaphaël.

Il faisait extrêmement chaud dehors; après le déjeuner Sanine voulut seretirer, mais ses hôtes lui dirent que par une pareille chaleur ilvalait beaucoup mieux ne pas bouger de sa place; et il resta.

Dans l'arrière-salon ou il se tenait avec la famille Roselli, régnaitune agréable fraîcheur: les fenêtres ouvraient sur un petit jardinplanté d'acacias. Des essaims d'abeilles, des taons et des bourdonschantaient en chœur avec ivresse dans les branches touffues des arbresparsemées de fleurs d'or; à travers les volets à demi clos et les storesbaissés, ce bourdonnement incessant pénétrait dans la chambre donnantl'impression de la chaleur répandue dans l'air au dehors, et lafraîcheur de la chambre fermée et confortable paraissait d'autant plusagréable…

Sanine causait beaucoup, comme la veille, mais cette fois il ne parlaitplus de la Russie ni de la vie russe. Pour rendre service à son jeuneami, qui tout de suite après le déjeuner avait été envoyé chez M. Kluberpour être initié à la tenue des livres, Sanine amena la conversation surles avantages respectifs du commerce et de l'art. Il ne fut pas étonnéde voir que Frau Lénore était pour le commerce, il s'y attendait, maisil fut surpris de voir que Gemma partageait l'opinion de sa mère.

– Pour être un artiste, et surtout un chanteur, déclara la jeune filleen faisant un geste énergique de la main, il faut occuper le premierrang; le second ne vaut rien; et comment savoir si l'on est capable detenir la première place?

Pantaleone prit part à la conversation et se déclara partisan de l'art.Il est vrai que ses arguments étaient assez faibles: il soutint qu'ilfaut avant tout posséder un certo estro d'epirazione– un certain éland'inspiration!

Frau Lénore fit la remarque que certainement Pantaleone avait dûposséder cet estro et pourtant…

– C'est que j'ai eu des ennemis, répondit lugubrement Pantaleone.

– Et comment peux-tu savoir (les Italiens tutoient facilement) qu'Emilion'aura pas d'ennemis, lors même qu'il posséderait cet estro?

– Eh bien! faites de lui un commerçant, dit Pantaleone dépité, maisGiovan' Battista n'aurait pas agi de la sorte, bien qu'il fût confiseurlui-même…

– Mon mari, Giovan' Battista, était un homme raisonnable, et si dans sajeunesse il a cédé à des entraînements…

Mais Pantaleone ne voulut plus rien entendre et sortit de la chambre enrépétant sur un ton de reproche: «Ah! Giovan' Battista!»

Gemma dit alors que si Emilio se sentait un cœur de patriote, et s'iltenait à consacrer toutes ses forces à la délivrance de l'Italie, onpourrait pour cette œuvre sacrée sacrifier un avenir assuré, mais paspour le théâtre…»

À ces mots, Frau Lénore devint très inquiète et supplia sa fille de nepas induire en erreur son jeune frère, mais de se contenter d'êtreelle-même, une affreuse républicaine!..

Après avoir prononcé ces paroles, Frau Lénore se mit à gémir et seplaignit de son mal de tête; il lui semblait que son crâne allaitéclater.

Gemma s'empressa de donner des soins à sa mère. Elle humecta le front deMadame Roselli d'eau de Cologne et souffla lentement dessus, puis ellelui baisa doucement les joues, posa la tête de Frau Lénore sur descoussins, lui défendit de parler et de nouveau l'embrassa. Alors, setournant vers Sanine, d'une voix à demi émue, à demi badine, ellecommença à faire l'éloge de sa mère.

– Si vous saviez comme elle est bonne et comme elle a été belle!.. Quedis-je, elle l'a été, elle l'est encore maintenant… Regardez les yeuxde maman!

Gemma sortit de sa poche un mouchoir blanc, en couvrit le visage de samère, puis abaissant lentement le rebord de haut en bas, elle découvritl'un après l'autre le front, les sourcils et les yeux de Frau Lénore; alors elle pria sa mère d'ouvrir les yeux.

Frau Lénore obéit, et Gemma s'exclama d'admiration.

Les yeux de Frau Lénore étaient en effet fort beaux.

Gemma maintenant le mouchoir sur la partie inférieure du visage, quiétait moins régulière, se mit de nouveau à couvrir sa mère de baisers.

Madame Roselli riait, détournait la tête et feignait de vouloirrepousser sa fille; Gemma de son côté faisait semblant de lutter avec samère, non pas avec des câlineries de chatte, à la manière française, mais avec cette grâce italienne qui laisse pressentir la force.

Enfin Frau Lénore se déclara fatiguée. Gemma lui conseilla de faire lasieste dans ce fauteuil, en promettant que le monsieur russe etelle-même resteraient pendant ce temps aussi tranquilles que de petitessouris.

Frau Lénore répondit par un sourire, poussa quelques soupirs ets'endormit. Gemma s'assit sur un tabouret près de sa mère et restaimmobile; de temps en temps d'une main elle portait un doigt sur seslèvres, de l'autre elle soutenait l'oreiller derrière la tête de samère, et chuchotait d'une voix insaisissable, regardant de traversSanine, chaque fois qu'il s'avisait de faire un mouvement quelconque.

Bientôt Sanine resta immobile à son tour, comme hypnotisé, admirant detoutes les forces de son âme le tableau que formaient cette chambre àdemi-obscure où par-ci par-là rougissaient en points éclatants des rosesfraîches et somptueuses qui trempaient dans des coupes antiques decouleur verte, et cette femme endormie avec les mains chastementrepliées, son bon visage encadré par la blancheur neigeuse de l'oreilleret enfin ce jeune être tout entier à sa sollicitude, aussi bon, aussipur et d'une beauté inénarrable avec des yeux noirs, profonds, remplisd'ombre, et quand même lumineux…

Sanine se demandait où il était? Était-ce un rêve? Un conte? Comment setrouvait-il là?




XI


La sonnette de la porte d'entrée tinta. Un jeune paysan en bonnet defourrure, avec un gilet rouge, entra dans la confiserie. C'était lepremier client de la journée.

Frau Lénore dormait toujours, et Gemma craignit de la réveiller enretirant son bras.

– Voulez-vous recevoir le client à ma place? demanda-t-elle à voix basseau jeune Russe.

Sanine sortit aussitôt de la chambre sur la pointe des pieds et entradans la confiserie.

Le paysan voulait un quart de pastilles de menthe.

– Combien dois-je lui demander? dit Sanine à voix basse à travers laporte.

– Six kreutzers, répondit Gemma sur le même ton.

Sanine pesa un quart de livre, trouva du papier pour envelopper lamarchandise, confectionna un cornet, versa dedans les pastilles qu'ilrépandit de tous côtés, réussit non sans peine à les faire entrer dansle sac, et enfin les livra et reçut la monnaie.

L'acheteur le contemplait avec stupéfaction en tournant son chapeau sursa poitrine, tandis que dans la chambre à côté Gemma se tenait la bouchepour étouffer son rire fou.

À peine ce client fut-il sorti qu'il en vint un second, un troisième…

– J'ai de la veine, pensa Sanine.

Le second chaland demanda un verre d'orgeat, le troisième une demi-livrede bonbons.

Sanine réussit à satisfaire à tous, il tourna énergiquement les cuillersdans les verres, remua les assiettes et sortit agilement les conserveset les bonbons des bocaux et des boîtes.

Lorsqu'il fit son compte, il découvrit qu'il avait vendu trop bon marchél'orgeat, mais qu'il avait pris deux kreutzers de trop pour les bonbons.

Gemma riait toujours sans bruit, et Sanine lui-même était d'une gaietéinusitée, dans un état d'esprit extraordinairement heureux.

Il lui semblait qu'il resterait volontiers éternellement derrière cecomptoir à vendre des bonbons et de l'orgeat, pendant que cette bellejeune fille le regardait avec des yeux amicalement moqueurs, et que lesoleil d'été se frayant un chemin à travers l'épais feuillage desmarronniers, remplissait la chambre de l'or verdâtre des rayons ducouchant, et que le cœur se mourait d'une douce langueur de paresse,d'insouciance et de jeunesse – de première jeunesse.

Le quatrième client demanda une tasse de café. Cette fois il futnécessaire de recourir à Pantaleone, et Sanine vint reprendre sa placeprès de Gemma. Frau Lénore dormait toujours, à la vive satisfaction desa fille.

– Quand maman peut dormir, sa migraine passe tout de suite! expliqua

Gemma.

Sanine, toujours à mi-voix, parla de nouveau de «son commerce» ets'informa gravement du prix des marchandises. Gemma lui répondit sur lemême ton. Tous deux, pourtant, en leur for intérieur, sentaientparfaitement qu'ils jouaient la comédie.

Tout à coup un orgue de Barbarie dans la rue joua l'air du Freischutz:

«À travers les monts, à travers les plaines!»

Les sons criards se répandirent, tremblotants et vibrant dans l'airimmobile.

Gemma tressaillit.

– Cette musique va réveiller maman!

Sanine courut dans la rue, mit une poignée de kreutzers dans la main dujoueur d'orgue et le décida à se retirer.

Lorsqu'il rentra dans la chambre, Gemma le remercia d'un léger signe detête, et avec un sourire pensif se mit à fredonner elle-même la bellemélodie de Weber, dans laquelle Max exprime les doutes du premier amour.

Elle demanda ensuite à Sanine s'il connaissait le Freischutz, s'ilaimait Weber, et elle ajouta que, bien qu'elle fût Italienne, ellepréférait cette musique à toute autre.

La conversation passa de Weber à la poésie et au romantisme, puis à

Hoffmann, qui était fort à la mode à cette époque.

Pendant ce temps Frau Lénore dormait toujours, ronflant même quelquepeu, et les rayons du soleil qui glissaient entre les persiennes enbandes étroites, de plus en plus obliques, se promenaient sans cesseeffleurant le plancher, les meubles, la robe de Gemma, les feuilles etles pétales des fleurs.




XII


Gemma ne goûtait pas beaucoup Hoffmann et même elle le trouvaitennuyeux!

Sa nature claire de méridionale restait réfractaire au côté brumeux etfantastique du conteur.

– Tous ces contes sont bons pour les enfants! disait-elle non sansdédain.

Elle se plaignait aussi du manque de poésie d'Hoffmann. Pourtant une deses nouvelles lui plaisait beaucoup, tout au moins le commencement, carelle en avait oublié la fin, si même elle l'avait lue.

C'était l'histoire d'un jeune homme qui rencontre par hasard, peut-êtredans une confiserie – une jeune fille d'une grande beauté, une Grecque.Elle est accompagnée d'un vieillard mystérieux et bizarre.

Le jeune homme tombe amoureux à première vue de la jeune fille, et ellele regarde d'un air suppliant, comme pour lui demander de la délivrer…

Le jeune homme s'absente pour quelques instants, et lorsqu'il rentredans la confiserie, la jeune fille et le vieillard ont disparu; ils'élance à leur poursuite, mais tous ses efforts pour les atteindrerestent vains.

La belle jeune fille est pour jamais perdue pour lui; et pourtant il luiest impossible d'oublier le regard suppliant qu'elle attacha sur lui, etil est rongé par la pensée que peut-être le bonheur de sa vie a glisséentre ses doigts.

Ce n'est pas ainsi que finit le conte d'Hoffmann, mais tel est ledénouement qui était resté gravé dans la mémoire de Gemma.

– Il me semble, ajouta-t-elle, que des rencontres et des séparationssemblables arrivent plus souvent que nous ne le pensons.

Sanine ne répondit pas à cette remarque, mais au bout de quelquesinstants il amena la conversation sur M. Kluber…

C'était la première fois qu'il le mentionnait, il ne lui était pasencore arrivé de penser au fiancé de Gemma.

À son tour la jeune fille ne répondit pas et resta pensive, mordillantlégèrement l'ongle de l'index et regardant de côté. Enfin elle fitl'éloge de son fiancé, parla de la partie de plaisir qu'il avaitprojetée pour le lendemain, et jetant un regard plein de vivacité surSanine se tut de nouveau.

Cette fois le jeune Russe ne trouva plus rien à dire.

Emilio entra dans la chambre en courant si bruyamment, qu'il réveilla

Frau Lénore.

Sanine fut enchanté de l'arrivée de son jeune ami.

Frau Lénore se leva de son fauteuil, et Pantaleone entra pour annoncerque le dîner était servi.

L'ami de la maison, l'ex-chanteur et le domestique remplissait encore lerôle de cuisinier.




XIII


Sanine resta pour le dîner. On le retint encore sous prétexte que lachaleur était accablante, puis, quand la chaleur eut baissé, on l'invitaà venir au jardin pour prendre le café à l'ombre des acacias.

Sanine accepta. Il se sentait parfaitement heureux.

Le cours calme et monotone de la vie est plein de charme, et Sanines'abandonnait à ce charme avec délices, il ne demandait rien de plus auprésent, ne songeait pas au lendemain et ne se souvenait plus du passé.Où trouverait-il plus de charme que dans la compagnie de cet êtreexquis, Gemma! Bientôt il faudra se séparer d'elle, et sans doute pourne jamais la revoir, mais pendant que la même barque, comme dans laromance d'Ilhland, les porte sur les ondes domptées de la vie:«Réjouis-toi, goûte la vie, voyageur!..»

Et tout semblait beau et agréable à l'heureux voyageur!

Frau Lénore lui proposa de se mesurer avec elle et Pantaleone au«tresette», et elle lui apprit ce jeu de cartes italien peu compliqué,où elle gagna quelques kreutzers, et il était parfaitement heureux.

Pantaleone, à la demande d'Emilio, commanda au caniche Tartagliad'exécuter tous ses tours, et Tartaglia sauta par-dessus un bâton, parla, c'est-à-dire, aboya, éternua, ferma la porte avec son museau, apporta la vieille pantoufle de son maître, et finalement, coiffé d'unvieux shako, figura le maréchal Bernadotte recevant de cruels reprochesde Napoléon sur sa trahison.

Napoléon était représenté par Pantaleone, assez fidèlement; les brascroisés, un tricorne enfoncé sur les yeux, il grondait furieusement enfrançais… et dans quel français? Tartaglia était assis devant sonEmpereur humblement replié sur lui-même, la queue baissée, clignanttimidement les yeux sous la visière du shako, posé de travers; de tempsen temps, quand Napoléon haussait la voix, Bernadotte se soulevait surses pattes de derrière.

– Fuori, Traditore! (va-t'en, traître) cria Napoléon, oubliant dansl'excitation de sa colère qu'il devait soutenir son caractère français.Alors Bernadotte se cacha sous le divan, puis revint aussitôt avec unaboiement joyeux, qui signifiait que la représentation était terminée.

Tous les spectateurs riaient aux larmes, et Sanine riait plus que tousles autres.

Gemma avait un rire fort agréable, continu et lent mais entrecoupé depetits cris plaintifs, très drôles… Sanine était en extase devant cerire. Il aurait voulu pouvoir couvrir de baisers la jeune fille pourchacun de ces petits cris. Enfin la nuit tomba. Il était temps de seséparer.

Sanine prit plusieurs fois congé de tout le monde, et répéta à chacun àmaintes reprises: – À demain! Même il embrassa Emilio, et partit enemportant l'image triomphante de la jeune fille, parfois rieuse, parfoispensive, calme ou indifférente mais toujours remplie d'attrait. Ces yeuxtantôt largement ouverts, clairs et gais comme le jour, tantôt à demirecouverts par les cils, profonds et sombres comme la nuit, étaienttoujours devant lui, pénétrant d'un trouble étrange et doux toutes lesautres images et représentations.

Mais il n'arriva pas une seule fois à Sanine de songer à M. Kluber niaux événements qui l'obligeaient à rester à Francfort, en un mot tout cequi le préoccupait et le tourmentait la veille n'existait plus pour lui.




XIV


Sanine était un fort beau garçon, de taille haute et svelte; il avaitdes traits agréables, un peu flous, de petits yeux teintés de bleuexprimant une grande bonté, des cheveux dorés et une peau blanche etrose. Ce qui le distinguait de prime abord, c'était cette expression degaieté sincère, un peu naïve, ce rire confiant, ouvert, auquel onreconnaissait autrefois à première vue les fils de la petite noblesserurale russe. Ces fils de famille étaient d'excellents jeunesgentilshommes, nés et librement élevés dans les vastes domaines des paysde demi-steppes.

Sanine avait une démarche indécise, une voix légèrement sifflante, etdès qu'on le regardait il répondait par un sourire d'enfant. Enfin ilavait la fraîcheur et la santé; mais le trait caractéristique de saphysionomie était la douceur, par dessus tout la douceur!

Il ne manquait pas d'intelligence et avait appris pas mal de choses.Malgré son voyage à l'étranger, il avait conservé toute sa fraîcheurd'esprit et les sentiments qui à cette époque troublaient l'élite de lajeunesse russe, lui étaient totalement inconnus.

Dans ces derniers temps, après s'être mis en quête d'hommes nouveaux, les romanciers russes ont commencé à représenter des jeunes gens qui sepiquent avant tout de fraîcheur, mais ils sont frais à la façon deshuîtres de Flensbourg, qu'on apporte à Saint-Pétersbourg.

Sanine n'avait rien de commun avec ces jeunes gens.

Puisque je me laisse aller à des comparaisons, je dirai que Sanineressemblait à un jeune pommier touffu, récemment planté dans un jardinrusse de terre arable, ou plutôt à un jeune cheval de trois ans, biennourri, au poil lisse, aux pieds forts, et qui n'est pas encore dressé.

Ceux qui ont rencontré Sanine plus tard, quand la vie l'a brisé, quandil a perdu le velouté de la première jeunesse, ont trouvé en lui un toutautre homme.

* * * * *

Le lendemain matin, Sanine était encore au lit, lorsque Emilio, endimanché, une canne à la main, et très pommadé, entra vivement dans lachambre de son ami pour lui annoncer que Herr Kluber serait tout desuite là avec la voiture, que le temps promettait d'être très beau, quetout était prêt, mais que sa mère ne serait pas de la partie parce quesa migraine l'avait reprise.

Emilio engagea Sanine à s'habiller au plus vite en lui disant qu'iln'avait pas un instant à perdre.

En effet, M. Kluber surprit le jeune Russe au milieu de sa toilette. Ilfrappa à la porte, entra, salua en se courbant en deux, et se déclaraprêt à attendre aussi longtemps qu'on voudrait, puis il s'assit enposant avec grâce son chapeau sur son genou.

Le premier commis était tiré à quatre épingles et avait versé sur sapersonne tout un flacon de parfum; chacun de ses mouvements était suivid'un effluve d'arôme subtil.

Il était arrivé dans un landau découvert attelé de deux chevaux grandset vigoureux, mais dépourvus d'élégance.

Un quart d'heure plus tard, Sanine, Kluber et Emilio arrivèrenttriomphalement devant le perron de la confiserie. Madame Roselli refusacatégoriquement de se joindre à la promenade.

Gemma voulut rester pour tenir compagnie à sa mère, mais Frau Lénore lamit pour ainsi dire dehors de vive force.

– Je n'ai besoin de personne pour me tenir compagnie, dit-elle, je veuxdormir. J'aurais envoyé Pantaleone avec vous, mais il faut que quelqu'unreste au magasin.

– Pouvons-nous prendre Tartaglia avec nous?

– Je crois bien, mon fils.

Tartaglia sauta immédiatement avec des bonds de joie sur le siège à côtédu cocher et s'assit en se pourléchant les babines. Évidemment il étaithabitué à ces promenades.

Gemma mit un grand chapeau de paille orné de rubans couleur de cannelledont l'aile repliée sur le front abritait tout le visage. L'ombres'arrêtait aux lèvres qui rougissaient virginalement et tendrement, comme les pétales d'une rose à cent feuilles, tandis que les dentsbrillaient discrètement, avec la même innocence que chez un enfant.

Gemma prit place au fond de la voiture avec Sanine. Kluber et Emilios'assirent en face.

Le pâle visage de Frau Lénore apparut à la fenêtre. Gemma agita sonmouchoir, et les chevaux se mirent en marche.




XV


Soden est une petite ville dans les environs de Francfort, fort biensituée au pied d'une des ramifications du Taunus, endroit réputé enRussie pour ses eaux, qu'on dit salutaires pour les personnes dont lespoumons sont délicats.

Les habitants de Francfort vont à Soden pour se distraire. Le parc estfort beau et présente aux promeneurs plusieurs «Wirthschafte», où l'onpeut boire de la bière et du café, à l'ombre des hauts tilleuls et desérables.

La route de Francfort à Soden longe la rive droite du Mein; elle estdans toute sa longueur bordée d'arbres fruitiers.

Pendant que le landau roulait lentement sur la route unie, Sanineobservait à la dérobée la façon dont Gemma se comportait avec sonfiancé; il les voyait ensemble pour la première fois. L'attitude de lajeune fille était calme et naturelle, quoiqu'un peu plus réservée etplus sérieuse que d'habitude.

Kluber avait l'air d'un supérieur plein de condescendance, qui s'accordeainsi qu'à ses subordonnés un plaisir modéré et convenable.

Sanine ne remarqua pas chez le fiancé de Gemma de l'empressement. Ilétait évident que Herr Kluber considérait son mariage comme une affairearrêtée, dont il n'avait plus aucune raison de s'inquiéter!

Mais il ne perdait pas un instant le sentiment de sa condescendance!Pendant une longue promenade que les jeunes gens firent avant le dîner,à travers bois, dans la montagne et dans les vallées qui entourentSoden, Herr Kluber, tout en admirant les beautés de la nature, latraitait aussi avec une condescendance à travers laquelle perçait lesentiment de sa supériorité. Il fit la remarque que tel ruisseau avaittort de couler en ligne droite au lieu de décrire des méandrespittoresques; il critiqua aussi le chant d'un pinson qui ne variait pasassez ses thèmes.

Gemma ne paraissait pas s'ennuyer, même elle avait l'air de s'amuserplutôt, et cependant Sanine ne reconnaissait pas la Gemma de la veille; nulle ombre pourtant n'attristait son visage, jamais sa beauté n'avaiteu plus de rayonnement, mais son âme semblait repliée sur elle-même.

L'ombrelle ouverte, gantée, elle marchait légèrement, sans hâte, commese promènent les jeunes filles bien élevées, et elle parlait peu.

Emilio n'avait pas l'air non plus de se sentir tout à fait à son aise,et Sanine encore moins que lui. Le jeune Russe d'ailleurs était un peugêné par l'obligation de parler tout le temps allemand.

Seul Tartaglia se sentait libre de toute contrainte! Il poursuivait lesmerles avec des aboiements frénétiques, sautait par-dessus les fossés etles troncs renversés, se plongeait dans les ruisseaux, lapait l'eau àgrandes gorgées, se secouait, japait, puis partait comme une flèche, salangue rouge tirée jusqu'à l'épaule.

Herr Kluber faisait tout ce qu'il jugeait convenable pour égayer lacompagnie. Il invita tout le monde à s'asseoir sous l'ombre d'un grandchêne, et, tirant de sa poche un petit livre intitulé:Knallerbsen – oder du sollst und wirst lachen! – Les Pétards, – ou tu doisrire et tu riras certainement! il se mit à lire des anecdotes comiques.Il en lut une douzaine sans avoir fait rire qui que ce soit. Sanine, seul, par politesse, se croyait obligé, à la fin de chaque récit, dedécouvrir ses dents, et M. Kluber lui-même ponctuait régulièrement sesanecdotes d'un rire bref, mesuré et toujours empreint de condescendance.

Vers midi, M. Kluber et ses invités entrèrent dans le premier restaurantde Soden.

Il s'agissait de choisir le menu.

M. Kluber avait proposé de dîner dans le gartensalon, un pavillonfermé. Cette fois, Gemma se révolta et déclara qu'elle voulait dînerdans le jardin, au grand air, à une des petites tables disposées devantle restaurant. «Elle en avait assez, ajouta-t-elle, d'être tout le tempsavec les mêmes personnes, elle voulait voir de nouveaux visages.»

Plusieurs tables étaient déjà occupées par des groupes de visiteurs.

M. Kluber céda avec condescendance au «caprice» de sa fiancée. Pendantqu'il s'entretenait à part avec l'oberkelner (le maître d'hôtel),Gemma resta immobile, les yeux baissés, les lèvres serrées: elle sentaitque Sanine l'observait sans cesse, et elle semblait mécontente de cetteinsistance.

Enfin, M. Kluber revint pour annoncer que le dîner serait prêt dans unedemi-heure, et proposa de faire en attendant une partie de quilles. Ilajouta que ce jeu est excellent pour éveiller l'appétit: «Hé! hé! hé!»

Il jouait en virtuose, il prenait, pour jeter la boule, des attitudesd'Hercule, mettant tous les muscles en jeu et en même temps relevantlégèrement la jambe. M. Kluber était un athlète en son genre, et fortbien tourné! Impossible d'avoir des mains plus blanches ni plusdélicates, et c'était un plaisir de le voir les essuyer dans un mouchoirde soie imitation d'indienne, rouge et or, et des plus cossus!..

Enfin, le dîner fut servi, et toute la société put prendre place autourd'une petite table.




XVI


Qui ne connaît pas le classique dîner allemand? Une soupe aqueuse avecde grosses boulettes de pâte et de la cannelle; un bouilli archi-cuit, sec comme un bouchon, nageant dans de la graisse blanche gluante etflanqué de pommes de terre devenues poisseuses, et de raifort râpé.Ensuite, un plat d'anguille tournée au bleu, arrosée de vinaigre etsemée de câpres, auquel succède le rôti servi avec de la confiture, etl'inévitable Mehlspeise, une sorte de pouding qu'accompagne une saucerouge et aigre.

Il est vrai qu'en revanche, le vin et la bière étaient de premier choix!

Tel est le menu du dîner que le premier restaurateur de Soden servit àses hôtes.

En somme, tout se passa très correctement. Peu d'animation, par exemple,même quand M. Kluber porta un toast à «ce que nous aimons!» (was wirlieben!) L'entrain manqua. C'était trop comme il faut, trop convenablepour être gai.

Après le dîner, on servit du café clair, roussâtre, un vrai caféallemand.

M. Kluber, en parfait gentleman, demanda à Gemma la permission de fumerun cigare.

C'est alors qu'il se passa quelque chose d'imprévu, de très désagréableet même de très inconvenant.

À une table voisine se trouvaient quelques officiers de la garnison deMayence. Il était facile de voir, d'après la direction de leurs regardset leurs chuchotements, que la beauté de Gemma les avait frappés. Un deces officiers, qui avait été à Francfort, ne détachait pas ses yeux dela jeune fille, comme s'il la connaissait très bien. Il savaitcertainement qui elle était.

Messieurs les officiers avaient déjà beaucoup bu; leur table étaitcouverte de bouteilles. Subitement, l'officier qui regardait sans cesseGemma se leva, et, le verre à la main, s'approcha de la table où setrouvait la jeune Italienne.

C'était un tout jeune homme, très blond, dont les traits étaient assezagréables, même sympathiques; mais la boisson avait altéré son visage; ses joues se contractaient, les yeux enflammés vaguaient avec un airimpertinent.




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