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Maria. Poème d'Ukraine

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Antoni Malczewski
Maria. Poème d'Ukraine

A Julien Niemcewicz

Une consolation que je ne ressentais plus depuis longtemps, vient ranimer mon cœur, au moment où je puis, en vous dédiant ce poème, faire publiquement l'éloge de votre caractère, et de cette imagination vivace, infatigable, brillante, remplie des attraits d'une érudition que vous ne cessez d'employer à enrichir la littérature polonaise d'œuvres toujours nouvelles, et si précieuses.

Ne vous étonnez pas, si je me sens si flatté d'avoir la permission d'orner mon livre de votre nom: l'âme de tout polonais aime à se nourrir de la douceur de votre style, et mon esprit ne trouve point seul du plaisir à se mirer dans le cours de votre vie pure et utile; je dirai plus (et nul ne m'accusera d'exagérer), votre nom est pour nos jeunes polonais comme ces objets sacrés que l'on porte sur le cœur, parce que nos père nous ont appris votre gloire, et qu'un merveilleux talent vous rappelle sans cesse à notre reconnaissance.

Vous ne trouverez point dans mes vers ce charme que vous savez donner aux vôtres; tristes et monotones comme nos campagnes et mes pensées, ils vous dessineront seulement, avec de sombres couleurs, des tableaux imparfaits; mais si ce faible hommage rendu à votre mérite peut éveiller en vous un sentiment agréable, mes descriptions lugubres me seront largement payées, parce que vous aurez vu, ne serait-ce qu'un instant, que vos concitoyens savent apprécier hautement vos qualités et vos travaux.

De votre excellence
Le très-humble serviteur,
Malczewski

Chant premier

Les choses vont étrangement,/ dans ce pauvre monde,/ Et celui qui voudrait tout pénétrer avec la raison,/ Mourrait sans avoir su toucher le but.

Jean Kochanowski

I

Hé! cosaque, sur ton cheval rapide, où cours-tu? As-tu vu un lièvre sauter sur le steppe? Veux-tu, au gré de tes folâtres pensées, jouir d'un libre moment, et défier à la course le vent d'Ukraine? Peut-être vers ton amante, qui attend au milieu de la plaine, en chantant une chanson plaintive, voles-tu impatient! Car tu as enfoncé ton bonnet, tu laisses flotter la bride, et un long nuage de poussière s'étend sur la route. Une étrange ardeur enflamme ton visage basané, où la joie brille comme un feu follet dans la campagne; pendant que le cheval, comme toi sauvage mais dompté, sillonne le vent, qui siffle, en allongeant le cou. Recule, paysan du bord de la mer Noire, avec ta charrette criarde, car ces fils du steppe vont renverser ta cargaison de sel. Et toi, petit oiseau noir, qui salues le voyageur, qui planes en tournant, qui regardes, et sembles demander quelque chose, hâte-toi de dévoiler au cosaque ton secret; avant que tu aies fini ta ronde, ils vont disparaître.

II

Ils courent – au milieu des rayons du soleil couchant, pareils à quelque envoyé du Ciel, – et longtemps, et loin, le sabot du cheval résonne, car dans cette vaste plaine règne un silence profond. On n'entend ni les voix des guerriers ni celles d'une joyeuse noblesse; rien que le vent, qui tristement mugit et courbe les hautes herbes; rien que des soupirs, sous les monticules funèbres et les gémissements de ceux qui dorment sous l'herbe, avec les couronnes desséchées de leur vieille gloire. Sauvage musique! – plus sauvages encore sont les paroles, paroles que l'esprit de la vieille Pologne réserve à la postérité; et quand, pour tout honneur funèbre, ces morts ont un buisson de rosiers des champs, quelle âme, ah! quelle âme, ne s'abîme dans la douleur?

III

Le cosaque a dépassé déjà ces ravins1, ces abîmes sans fond, ou les loups et les tatars aiment à se cacher. Le voici arrivé à la croix plantée sur une éminence bien connue, sous laquelle un vampire2 fut il y a longtemps enterré. Il soulève devant la croix son bonnet, se signe trois fois, et s'enfuit, prompt comme le vent, car ses ordres le pressent. Et le cheval alerte, que ne trouble aucun sortilège, ronfle, fait une ruade et se précipite en avant. Le sombre Boh3 déroule sur le granit son écharpe d'argent, et le hardi et fidèle cosaque a deviné la pensée de son maître. Le moulin bourdonne sur un bras du fleuve, l'ennemi dans les oseraies, bourdonne, et le fidèle et vif petit cheval comprend le cosaque; et à travers les prés fleuris, il travers les chardons qui piquent, il se glisse, plus léger que les craintifs sumaks4. Et incliné comme une flèche, sur sa haute selle, l'agile cosaque se cramponne et se serre contre le cheval, et par les déserts sans routes, roi du désert, il galope. Dans le steppe, le cheval, le cosaque, la nuit respire une seule âme sauvage. Oh! qui défendrait au cosaque de s'amuser un peu?… Il a disparu: – Dans son steppe natal, nul ne pourrait l'atteindre.

IV

En avant, en avant, cosaque! le maître a dit: hâte-toi! Dans les hautes tours du vieux château, les choses n'ont pas peu changé. Le seigneur palatin5, depuis longtemps en désaccord avec son fils, vient de s'entretenir longuement avec lui, et s'est montré fort bienveillant. Et pourtant, vive a été l'offense, vive la querelle, la haine empoisonnait les cœurs, les conventions étaient mises à néant, les larmes du profond désespoir, de l'orgueil et de la fureur, coulaient fréquentes et amères, mais non partagées. Il en est autrement au château. Plus d'amertume, plus de tristesse: partout éclatent la splendeur seigneuriale, et la magnificence des aïeux. Au milieu d'une suite nombreuse de courtisans et de serviteurs, parmi les groupes de pages et de guerriers attachés à son étendard, dans les fastueux appartements, le seigneur palatin longtemps invisible, vient de descendre, magnifiquement vêtu, et quand chacun a voulu célébrer cet heureux événement, il a paru plus transporté du retour de son fils que de sa propre gloire. Sur son visage tranquille on reconnaîtrait difficilement l'empreinte des sentiments cachés au fond de son âme. On connaît la vaillance de son bras, l'éclat de sa parole, la noblesse de son nom; mais ce qu'il garde en lui restera il jamais secret pour tous. Maintenant, soit nécessité, soit émotion subite, il cherche dans les caresses un adoucissement à sa longue souffrance. Et tandis qu'à voix basse il parle de je ne sais quelle chose avec son fils, on voit un sourire se jouer sur son visage grave, et dans ses yeux passer l'éclair d'une joie sauvage, de même qu'après avoir satisfait un désir longtemps inassouvi, après une course fatigante, ou quand l'âme est opprimée, on se laisse tomber un instant, serait-ce sur une fourmilière. Repose-t-il, le palatin? Oh! Peut-être a-t-il posé sa tête brûlante là où l'attendent des milliers d'aiguillons!

V

Bien avant dans la nuit on a entendu le tumulte et les pas des chevaux; bien avant dans la nuit ont retenti les trompettes et les vivats. Les coutumes d'autrefois, l'ancienne magnanimité sont revenues; longtemps l'or et l'argent ont étincelé sur les tables, et la cave du seigneur a été ouverte, autant que son cœur semblait l'être, et le vieux vin de Hongrie a inspiré les facéties spirituelles, et mariant ses bruyants accords aux clameurs joyeuses, une musique mélodieuse se mêlait parfois au tumulte. Bien avant dans la nuit, les rudes figures des ancêtres, dont les portraits sont rangés en longue file sur le mur, ont semblé lancer des éclairs de leurs yeux sans vie, et sourire aux buveurs, et remuer leurs moustaches.

VI

Sur les lèvres habite la gaieté; dans les yeux, la pensée qui prévient les désirs; mais au fond, au fond du cœur, le ver rongeur de la conscience. Lorsqu'une réjouissance rassemble les hommes, et que l'on voit rire l'orgueil et la flatterie: ce rire est faux. Peut-être en est-il ainsi dans l'antique château: derrière les portes sculptées, la nuit a déjà commencé son règne sombre, ces clairons se taisent, le sommeil jette son voile sur le bonheur, et la chouette du donjon a commencé son appel sépulcral. Et encore, dans une aile de la vaste demeure, où le puissant palatin, seul, presse de sa paupière ridée son œil d'aigle au dur regard, comme dans une peau rugueuse on enchâsse le diamant qui prête son éclat à la vanité6, encore on entend un bruit de pas, ou les profonds soupirs que les voûtes répètent quand le bruit cesse. Là celui qu'on n'appelle pas n'ose entrer. Là, une pensée secrète s'est ranimée, ardente, dans la solitude; là, peut-être, il se débat sous son désespoir; et, dans un redoublement d'angoisses, il frappe la terre d'un pas agité, à travers l'ombre de la nuit, comme si, dans le souffle ténébreux, il voulait trouver la main fatale et ensanglantée d'un ami, ou éteindre le feu qui le torture. Et comme le sommeil troublé fuit son œil ardent, comme il étouffe dans la salle aux murs élevés, il ouvre une étroite fenêtre, et contemple un instant les nombreux escadrons, les étendards déployés, qui se sont réunis pour l'expédition ordonnée; il écoute la trompette sonnant le réveil, et les voix des guerriers: les chevaux rapides ronflent, les armures agitées résonnent, les ailes des hussards7 sifflent et veulent voler au combat. Pour eux le soleil, se dressant sur un lit de roses, vient réjouir l'horizon illuminé par sa chevelure d'or; levant sa tête éblouissante, d'un premier regard il contemple avec surprise sa beauté dans l'acier qui étincelle; pour eux le zéphyr odorant, dont la fraîche haleine fait onduler la chevelure des vierges et les panaches des soldats; pour eux, le babil des petits oiseaux, vive et douce chanson, qui fait sortir un langage de leurs petits becs humides de rosée; pour eux, et non pour lui! Il ne veut plus regarder ce spectacle: avec l'ombre qui se retire, son visage s'enfonce dans le château, comme ces effrayants fantômes que notre terreur voit dans une nuit sans sommeil, et que le matin disperse.

VII

Le signal est donné; au son aigu des trompettes, les fers des chevaux retentissent; le vaillant compagnon8 marche, suivi du fidèle soldat comme de son ombre; et par une rapide évolution, tous se pressent bruyamment vers l'étroite porte gothique, qui résonne avec de longs échos, et tremble jusqu'à la voûte. Bientôt le sabot du cheval heurte plus légèrement la terre moins dure; de plus en plus le fracas diminue, et déjà faible, lointain, il arrive sourdement jusqu'à l'oreille, de plus en plus fugitif. Les voici dans la campagne, où le soleil déjà fait voir tout son énorme globe, où ils s'ébattent joyeusement. Et avant d'aller chercher la gloire avec leurs étendards bariolés ils se baignent, comme les aigles, dans les torrents de la vive lumière. Mille panaches, mille diamants, revêtent l'éclat et la couleur, mille petits arcs-en-ciel se dessinent sur les armures. Et la victoire était dans leurs yeux perçants; et sur le rocher de leurs cœurs, fleurissaient la fidélité, la bravoure, et à leur tête marchait un guerrier jeune et altier. Mais quel est ce guerrier? Est-ce la gloire, est-ce le bonheur, qui enflamme son visage ombragé par une chevelure fine comme le lin? Oh! plus beaux cent fois que les tableaux de la nature colorés en rose par le matin, plus doux et plus brillants que les rayons de la gloire, cette flamme, qui s'entretient au foyer de son cœur; ce sourire, dans lequel il y a un peu de ce ravissement avec lequel les élus écoutent les hymnes des chérubins9. Monté sur un cheval ailé, au bord des grands ravins il conduisait en ordre les rangs silencieux. Ils disparurent dans un gouffre couvert de buissons, et franchissant le ravin, montrèrent encore une fois leurs têtes brillantes au-dessus des halliers. Arrivé sur l'autre bord, le jeune guerrier donna un commandement avec un signe, et ils marchèrent, marchèrent tous à la suite d'un alerte cosaque, dont un cheval sans fers marquait les traces légères, que le zéphyr et la rosée recouvraient de sable comme par un jeu d'enfants.

VIII

Et silencieuse, déserte est la plaine; ils ont disparu, les soldats; comme si le cœur avait besoin d'eux, ils ont laissé après eux le regret. L'œil s'égare à travers l'espace, et dans ce qu'il peut embrasser, il ne rencontre nul mouvement; nulle part il ne trouve à la reposer: sur la plaine étendue, le soleil darde ses rayons obliques; parfois une corneille croassante, et son ombre, passent; par instants, là-bas, dans les hautes herbes le grillon des champs fait cri-cri. Partout le silence… il y a seulement dans l'air je ne sais quelles rumeurs… Comment! sur toute cette terre, l'âme songeant au passé n'est-elle doucement attirée par aucun souvenir de nos aïeux, lorsqu'elle pourrait déposer le fardeau de ses mélancoliques rêveries? Non – que les ailés repliées, elle s'enfonce dans la terre; là, elle trouvera d'antiques armures que ronge la rouille, et des ossements, dont on ne sait de qui ils furent; là elle trouvera des germes entiers dans une cendre féconde, ou bien le ver s'agitant sur un cadavre encore frais. Mais sur la plaine, elle erre sans trouver d'appui, comme le désespoir, sans asile, sans but, sans limites.

IX

Sous les vieux tilleuls méditait le vieux Porte-glaive10, soutenant de sa tête flétrie le poids de ses afflictions; quoique vêtu d'un noir joupan11, si triste auprès de ses cheveux blancs, il avait porté d'éclatantes couleurs, autrefois, quand il servait sa patrie; sa patrie! dont le nom, au milieu des combats, dans les conseils, dans les élections orageuses12 et les festins bruyants, allumait en lui un feu pur; avec quelle joie son cœur s'élançait vers elle, comme au printemps l'oiseau vers le soleil! Mais le ciel brillant s'est assombri… quoi?… il est passé, le temps de ces émotions. Dans sa vie reste la douleur, la fleur est desséchée. Il songeait, et le déshonneur qui le menaçait avait voilé d'un crêpe impénétrable les douleurs passées, les chagrins présents. Oh! tant qu'il aura un souffle, le feu d'un orgueil acharné n'enveloppera pas si vite et si misérablement la terre où il naquit! Oh! tant que son noir joupan revêtira des membres vivants, dans sa main desséchée brillera au besoin le vieux sabre!… Mais où vais je?… Il songeait, le Porte-glaive, et promenait ça et là son regard fier, plein d'aversion, de colère, et peut-être de mépris.

X

Auprès de lui une jeune femme… quoi! si jeune, et déjà s'est obscurci le rayon brillant de sa beauté! Ni costume élégant, ni fleurs, ne la parent. Des yeux noirs baisses… une robe de deuil… l'affliction sur ses traits;… elle incline sa tête silencieuse, dont tout l'éclat est dans le sourire de la patience. Par instants, au milieu de ces ombres épaisses de la douleur, une pensée, un souvenir, colorent subitement ses joues, lueur faible et pâle: ainsi parfois la lune en plein éclat, anime d'une vie surnaturelle les traits d'une statue. Belle et noble figure, qui s'envolait vers les anges, environnée déjà du charme de leur pureté, quand l'haleine dévorante des passions de ce monde a terni cette fleur en bouton, et flétri ce jeune cœur comme eût fait l'automne. La voilà encore sur le chemin, où le vent la secoue: être destiné au ciel, chargé des lourdes chaînes de la terre, elle porte un cœur desséché, et brille pourtant comme l'aurore. Pareille à ces fruits de la mer Morte13 dont la couleur ravissante promet au voyageur épuisé de fatigue un nectar, et qui lui donnent des cendres. Dans chacun de ses mouvements une douce tristesse: ni larmes, ni amertume, dans son regard voilé. Non! des chagrins déjà passés on ne voit plus les ravages. C'est le tombeau tranquille d'une espérance perdue. C'est le flambeau du bonheur, qui brûlait dans sa prunelle: le flambeau s'est éteint, et la fumée a obscurci ce visage.

XI

Auprès de lui une jeune femme… sur le livre de vie, craintive colombe, aux portes même de la lumière s'est élevée dans sa foi, et d'une aile tremblante a cherché son nid loin de la terre. Au-dessus des splendeurs du monde et de son faux éclat, apparaît comme un blanc plumage, l'humble vertu qui s'abaisse14; la fibre qui rattache son cœur au ciel tressaille, quand une goutte de douce rosée tombe sur sa blessure. Elle lève les yeux au ciel, avec cette expression touchante qui met en un seul regard tous les sentiments à la fois, et, dans un rayon de lumière montre l'espérance de l'avenir et la douleur du passé, comme deux tendres sœurs, accourant pour se rejoindre. Elle lève les yeux vers le ciel, car elle a senti combien il est doux, pour une âme noble, égarée dans l'affliction après la perte de son bonheur, et que les aspirations et les terreurs mondaines laissent déjà froide, de soupirer après son origine! Combien il est doux, au lieu de se perdre dans le chaos d'ici-bas, de disparaître, de s'effacer à jamais sous l'étreinte de la mort. – Et celui qui eût vu alors ce visage rayonnant, et eût regardé dans l'âme pure du sombre Porte-glaive, celui qui eût vu ces tilleuls rameux, ces antiques vêtements, dont la coupe convient si bien à l'imagination, celui qui eût vu la lumière et les parfums entourer tout-à-coup leurs tempes de l'auréole des martyrs, oh! peut-être, reportant son souvenir vers des siècles reculés, Vers des lieux moins sombres, vers un pays fameux, et lointain, sur les bords du Jourdain, à l'ombre des palmiers, se fût assis rêveur, à côté de la famille d'Israël; et dans la communauté d'infortune, rempli d'une terreur sainte, il eût reconnu cette main éternelle, mystérieuse, qui précipite ou retarde le bienfait ou le châtiment, et ces éternels soucis de l'exilé, de l'homme, à qui, au sein de la félicité, quelque chose manque, heureux seulement lorsqu'il soupire après le ciel.

XII

«Mon père, trop longtemps déjà, dans la foule de mes chères pensées, je me suis égarée aujourd'hui, pendant que sur ton front je vois toujours les noirs chagrins se succéder. Si la joie vient y briller, elle passe aussitôt, comme un faible rayon, tombé des nuages sur le sommet des monts, et que voilent de nouveau les nuées chassées par le vent. Oh! pourquoi ta tête blanche ne connaît-elle pas encore le repos? Viens ici, sur mon sein… ne crains pas… aujourd'hui la douleur n'en sortira point, comme au jour où quelqu'un s'endormit fatigué dans mes bras, et vit en s'éveillant ta fille penchée le mouiller de ses larmes! Jeu cruel des malheurs! ainsi la mousse jaunie nourrit d'un suc corrompu la vieillesse du chêne qui la porte. Et ainsi mes sentiments, refoulés par une longue compression, brisèrent la digue de ma prudence, et coulèrent comme un torrent. Ah! qu'il est douloureux de voir derrière soi le désespoir arriver menaçant, et de ne pouvoir s'écarter! Ah! qu'il est affreux de se sentir forcé à empoisonner avec la main qui veut guérir! Mon père, mon père chéri, ta fille ne charmera donc plus un seul de tes moments? Triste a été sa destinée… mais le passé est déjà loin! Vois quelle douce lumière est venue m'envelopper, vois courir sur ma figure le plus joyeux des sourires, mon sourire, qui veut éveiller le tien, comme aux jours heureux, comme jadis. Parfois je me rappelle ces années de mon enfance, si heureuses, si vite passées! et mon doux père, comme il venait, certains jours, le front assombri, se reposer de ses fatigues! Et tout-à-coup la joie de la petite fille éclatait, et se glissait dans le cœur du père, et peu à peu, insensiblement, venait rasséréner son front et faire éclore un sourire. Qu'est devenue cette puissance de la petite fille? Autrefois elle chassait les nuages, et voici qu'elle les amasse. Où s'est écoulé le petit ruisseau à l'onde vive et pure? Avec un murmure impuissant, il a disparu dans le lac. Qu'est devenu notre joli petit oiseau? Il a voulu dorer ses petites ailes à la flamme, et voilà qu'il ne revient plus. Oh! tant que celui qui entra pour jamais dans mon cœur, avant d'être appelé mon époux devant l'autel, lorsque unir mon âme, avec son âme, être dans ses nobles pensées, m'envoler avec ses soupirs, me sentir la lumière de son œil et le besoin de sa vie, c'était plus que le bonheur, c'était pour moi le ciel; celui qui entr'ouvrant le tendre bouton de fleur de mes rêves aimés, y éveilla la vie, et buvant sa fraîche rosée, laissa sur la corolle une larme de reconnaissance que le temps n'effacera pas; oh! tant que celui qui m'est cher, ce monde de mon âme, ne brisera point, par son mépris, les liens qui nous unissent, restera fidèle à la vertu, à son amour, à ses souvenirs, et si le palais du bonheur s'écroulait, fidèle à des ruines, l'urne de la vie ne sera pas encore fermée pour moi; et encore sa pensée, malgré l'éloignement, revenue à moi, pénétrera secrètement mon cœur sans vie, et le préservera de la corruption. Et ce cruel sacrifice, la séparation, je le supporterai, supporterai patiemment, jusqu'au jour où nos âmes, arrachées à cette terre, et à jamais unies, ne verront plus les hommes, mais seulement le ciel, plus clément.» – Elle dit, et comme dans une eau stagnante et impure, une agitation subite fait apparaître les souillures du fond, ainsi l'affliction sortie de son cœur, longtemps la mouilla de larmes, et revêtit sa pâleur de tons verdâtres. – «J'aimerais mieux porter des chaînes au milieu des Turcs à la longue barbe, que de voir ma fille se flétrir ainsi misérablement; j'aimerais mieux, dans un obscur cachot, attendre une mort certaine, que de contempler tranquillement ce lugubre hymen. Est-ce que dans notre Pologne il n'y a pas assez de jeunes gens qui sachent faire rougir les joues des jeunes filles, et selon les mœurs d'autrefois, ne plier leur noble genou qu'une fois dans la vie, pour recevoir la couronne nuptiale, ou après le cadeau de noces?15 – Non, Maria! il ne faut pas soupirer: je neveux pas blesser ton époux, il est vaillant et vertueux, et tu sais que je l'estime. Mais l'orgueil de son père m'impatiente. Et puisqu'il nourrit son cœur des larmes de Maria… ah! mon sabre n'est pas seulement une vaine parure, et je ferai briller près de ses yeux l'image sacrée16. C'est l'antique privilège de notre noblesse, que de faire jaillir le feu des sabres quand le ciel de l'amitié s'obscurcit. L'amitié?… Mais nos troupes ne furent jamais du même côté à la diète: même durant les trêves, on nous entend crier: veto!17 Si l'envahissement du pays et mes conventions avec le Hetman18 ne m'avaient alors jeté à la tête des Suédois19; si ta mère (Dieu lui donne le ciel!), n'eût abrité sous son manteau l'amour de vos jeunes cœurs, et par un goût tout féminin pour le clinquant et les mystères, ne fût venue, avec son escorte de matrones, cimenter cette alliance: jamais je n'eusse laissé l'ennemi séjourner dans mes limites, et y promener librement le brigandage. Qu'ai-je trouvé ici? Ma femme fauchée par la mort, et ma fille, seul rejeton de ma race, baignée dans la rosée de ses larmes. Pour ma vieille Karabela20, c'est un grand miracle, que de supporter de si rudes coups et une condition si humiliante. Et encore, a-t-il une seule fois, le palatin, pressé mon enfant sur son cœur? Cette jeunesse, ces charmes, l'ont-ils une seule fois attendri? Non. Il la repousse avec mépris de son seuil, il lui refuse son nom, et maintenant il demande à Rome de délier ces nœuds. Oh! quant à cela, tant mieux! Moi aussi, je serai délié! En avant marchera la bouillante jeunesse, et je la suivrai de près. Inférieurs en nombre, peut-être, nous invoquerons l'aide de Dieu, et la querelle vidée, les cloches funèbres sonneront21

Il essuya son front fatigué, enfonça plus avant son bonnet, et après un geste de menace, inclina sa tête pleine de noires pensées.

XIII

Devant la porte le cheval piaffe, et dans le village les chiens aboient. D'où vient donc ce cosaque, qui soulève tant de poussière? Il saute à terre et jette la bride sur une haie; puis il entre dans la grande cour en redressant sa moustache. Son visage hâlé garde les traces de rudes moments. Une simple inclination, un salut en brèves paroles, le distinguent de la foule des serviteurs. Il est asservi, mais il a pris la liberté dans le sang de son père22. Avec un regard fier, il demande à voir le seigneur, et au milieu de la valetaille qui le conduit, il a l'air d'un maître. Ses mouvements sont souples, sa démarche est leste, car il a baigné ses membres dans le vent du steppe. Et son bonnet de peau de mouton, à chaque mouvement, brille, comme un drapeau, avec sa flamme rouge, au dessus des herbes et des broussailles, sous les tilleuls qui bordent le fossé, et dont l'ombre fait peur au paysan servile. Enfin, suivi des domestiques, il se présente devant le Porte-glaive, et le cheval hennit, et soupire après le cosaque comme après sa mère.

«As-tu une lettre? – Oui, seigneur, – et je vous l'aurais remise hier, avant le chant du coq, étant parti le soir, mais c'est que le diable avait déchaîné les tourbillons sur les steppes… Seigneur, Madame, Dieu vous garde du mal.»

– «La lettre est en retard! Tant pis: à qui est donc ce cosaque, qui a peur des diables ou des hommes?»

– «Vous ne connaissez donc pas la réputation des bonnets rouges, race fidèle à ses maîtres? A qui je suis?… au comte Venceslas23

Le Porte-glaive lit, et dans l'œil réveillé de Maria, il y a plus qu'une vaine curiosité, il y a la vie à son paroxysme. Son sein gonflé parait flotter sur une vague rapide, qui la portera au bonheur ou fera d'elle la proie de la tempête. Le feu échappant aux barrières de son cœur, couvre son visage d'un éclat qui l'embellit, mais qui attriste comme les couleurs de la phtisie.

«Que l'on prenne soin du cosaque et du cheval!… Je vais écrire une réponse, attends-la.»

Cette voix retentissante, le cosaque l'a à peine entendue. Il contemplait, attendri, les beaux yeux noirs. – Il s'incline humblement devant leurs seigneuries, et advienne que pourra! Il sort, avec les domestiques, leur contant des choses gaies.

XIV

«Devinez donc les hommes! Si ce n'est une trahison, ceci promet à ma pauvre enfant le bonheur. Il m'écrit, le palatin, avec un langage mielleux, qu'il est temps d'oublier nos offenses, qu'il regrette ses fautes; et non content de proclamer son affection pour ma fille, il l'appelle encore à son château. Bien plus, d'une telle union, dit-il, son fils n'est point digne, car c'est par la bravoure que l'on doit gagner le bonheur. Il veut donc que d'abord, dans une bataille, un exploit héroïque le rende digne de toi. Et comme précisément les Tatars courent le pays, il a ordonné à son fils de se faire le défenseur de tes charmes, afin que, la palme au bonnet, il se glorifie devant les hommes, de pouvoir défendre celle qu'il sait aimer. Il doit arriver ici aujourd'hui, avec ses troupes.»

– «Aujourd'hui? Je le verrai donc! Dieu! quelle joie! Et que mon cœur palpite! Mais pourquoi ces combats? Ne voit-on pas tout d'abord sur son visage qu'il est vaillant et noble?…»

– «Ils sont rares, tout de même, les hommes comme le palatin! il s'avoue lui-même coupable!… mais je crains pour toi!»

– «Père! je suis si pâle! Il aura peur de moi! Peut-être qu'il se chagrinera, peut-être qu'il s'offensera. Je devrais me parer un peu, qu'en pensez-vous? Je voudrais être pour lui la plus belle de toute la terre!»

– «Attends, attends, devant le filet tu ne prendras pas le brochet: peut-être viendra-t-il ici pour nous faire une belle peur; moi aussi pourtant, je désire chasser les Tatars. Pourquoi suis-je encore ici? C'est que je regarde derrière moi. Nous verrons bien ces guerriers!… malgré tout, j'ai dans la tête que le palatin traîne quelque fourberie.»

Mais déjà dans les airs le son de la trompette retentit. On entend au loin le cliquetis des armes, et la terre gémit. Déjà, devançant les escadrons qui marchent au pas, des cavaliers plus rapides se sont arrêtés devant la porte. «Venceslas!» crie Maria, et plus vite que la flèche, la figure au voile de deuil a volé vers lui.

XV

Oh! que le bonheur embellit! de quelle vive lumière il éclaire les jeunes et nobles fronts et les charmants visages! Comme dans ce regard serein resplendit le cœur aimant du jeune guerrier! Sur le ciel cristallin du bonheur qui l'inonde voltigent les doux songes d'une âme bercée par l'espérance. Vaillant, généreux, aimé, et après un orage dévastateur, illuminé du reflet rosé de l'arc-en-ciel qui lui dit l'avenir, avec quel ravissement d'amour dans chaque battement du cœur, il saisit de ses mains brûlantes Maria, le seul charme de sa vie! Avec quel orgueil, quelle tendresse, il entoure d'un bras protecteur ce doux sein tremblant, dans une discrète et silencieuse caresse!

Va-t-en, palefrenier brodé d'or, emmène ce coursier, de peur d'effaroucher l'oiseau craintif de l'amour. Et toi, seigneur Porte-glaive, crois-moi, goûte le repos. Une larme roule dans ton œil et tombe sur ta moustache: peut-être déjà la guerre éveille-t-elle en toi le dégoût? Et Maria! Elle aussi, elle est heureuse, de ce bonheur des femmes aimées, pour qui les doux moments de la vie sont comme un ciel serein, quand le tonnerre gronde à l'horizon.

XVI

«Eh bien! seigneur gendre, dit sous les tilleuls le Porte-glaive, l'œil humide et brillant de la joie du cœur, je vois que dans ce misérable monde le bonheur marche au gré du vent. A peine s'est-on salué que la séparation arrive! Cette fois, pas pour longtemps: nous besognerons vaillamment. Je vais réunir les miens, et l'on ne s'amusera pas. On dit avec raison que le métier de soldat est chose rude: oui, surtout quand l'amour s'exhale d'une poitrine cuirassée. Mais après de courtes fatigues, nous pourrons jouir tranquillement et sûrement de nos loisirs, dans les joyeux festins. Puisque ma maison a salué des hôtes si chers, nous choquerons les coupes, et nous ne jeûnerons pas. Que dès ce moment la diligence de Maria ne se ralentisse pas. Que les tables soient chargées de mets, et que l'on n'épargne pas les épices. Du poivre, des baies de laurier, du gingembre, des conserves de citron, du safran24

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notes

1

ces ravins, ces abîmes sans fond – en Russie, presque à chaque village, on trouve des sources ou puits que le peuple regarde comme insondables. En outre, chacun de ces gouffres est illustré par quelque récit merveilleux, et visité de temps en temps par les esprits (Malczewski) [la Russie signifie ici les terrains de l'Ukraine; Red. WL]. [przypis autorski]

2

un vampire – la croyance aux vampires est très répandue parmi les peuples de race slave. [przypis redakcyjny]

3

Boh – fleuve qui traverse l'Ukraine et se jette dans la mer Noire, a l'ouest de l'embouchure du Dniepr. [przypis redakcyjny]

4

sumak ou suhak – J'ai rencontré dans les campagnes désertes, le long du Dniepr, une certaine bête de hauteur comme une chèvre, mais le poil fort délié et ras, et quasi doux comme du satin, lorsqu'elle a mué, car après son poil devient plus grossier et est de couleurs châtain; cet animal porte deux cornes blanches bien luisantes; il se nomme en langue russe Soumaki: il a les jambes et les pieds fort déliés. Il n'a point d'os au nez, et quand il paît, il marche en arrière et ne peut paître autrement; sa chair est aussi bonne que celle d'un chevreuil (Beauplan, Description de l'Ukraine, 1651). Cet animal est appelé Saïga par Buffon. [przypis redakcyjny]

5

le seigneur palatin – le wojewoda (palatinus) était à l'origine un chef militaire; plus tard il devint une sorte de gouverneur de province, juge suprême, etc. [przypis redakcyjny]

6

comme dans une peau rugueuse on enchâsse le diamant qui prête son éclat à la vanité – allusion à la garniture des poignées d'épée. [przypis redakcyjny]

7

les ailes des hussards – on a vu longtemps, dans les armées polonaises, des cavaliers portant de grandes ailes fixées derrière les épaules, afin d'épouvanter l'ennemi. Lors de la délivrance de Vienne (1683), la cavalerie de Sobieski comptait un certain nombre de soldats ainsi équipés. [przypis redakcyjny]

8

le vaillant compagnon – les lanciers gentilshommes (compagnons) de grands biens, qui possèdent jusqu'à 50.000 livres, servent tous à 5 chevaux; sur une compagnie de cent lanciers, il n'y aurait que vingt maîtres, qui cheminent tous de front, de sorte qu'ils sont chefs de file, et les quatre rangs suivants sont leurs serviteurs, chacun en sa file (Beauplan). [przypis redakcyjny]

9

les élus écoutent les hymnes des chérubins – l'expression du ravissement, si touchante sur un beau visage, peut-être parce qu'elle révèle qu'il existe quelque chose de plus beau, ne laisse fixer dans aucune image cet oubli de soi-même qu'elle peint admirablement; seul, le pinceau de Raphaël, dans le tableau de Sainte Cécile, a pu la saisir avec cette beauté que nul n'a jamais contemplée, si ce n'est en imagination. Sainte Cécile, patronne des musiciens, est représentée dans ce tableau entourée d'instruments, au moment où un écho des chants angéliques arrive à son oreille; il n'y a point de mot pour dire le saisissement, dont cette figure parait frappée: il semble que l'âme s'arrache au corps et s'unisse a chacun de ces doux accents; il semble qu'une modestie charmante comprime son essor par la pensée qu'elle n'est point digne de ce bonheur ineffable, et qu'au milieu de ces délices inconnues a son cœur, se glisse un sentiment de tristesse, à l'idée, que la musique d'ici-bas n'aura plus d'attrait pour elle. La plus grande simplicité règne dans toute la composition de ce tableau; la figure de la Sainte est moins jolie que les visages des autres vierges du même peintre; seule, cette pensée de génie rayonne depuis des siècles dans cette précieuse toile et attire à elle par un charme indicible. Ce tableau se trouve à Bologne, et les connaisseurs le mettent au rang des œuvres les plus glorieuses de Raphaël, par la poétique impression qu'il fait naître, et d'après mon opinion, c'est le plus beau que la peinture ait produit. [przypis autorski]

10

le porte-glaive – le Miecznik (gladiarius) fut d'abord un officier qui portait, au couronnement du roi, le glaive symbolique; quand la Pologne se trouva divisée en une multitude de provinces, le porte-glaive devint un chef militaire dont l'autorité s'exerçait dans certaines limites territoriales. [przypis redakcyjny]

11

joupan – le joupan était une espèce de soutane sur laquelle les anciens Polonais jetaient le manteau, quand ils sortaient de leur demeure. [przypis redakcyjny]

12

les élection orageuses – en l'élection du feu roi Wladislas (1632), il se passa bien quinze jours pendant lesquels, à une demi lieue de Varsovie, autour d'un petit parc de 1200 pas de tour, il y avant bien 80 mille hommes a cheval, qui étaient tous soldats suivant les sénateurs, car chacun sénateur avait une petite armée, dont les un en avaient moins; les autres en avaient plus, comme le palatin de Cracovie, qui avait pour lors jusques à 7 mille hommes; d'autres en avaient selon leur pouvoir, car un chacun se fait accompagner par ses amis et par ses sujets au meilleur état qui lui est possible en bon ordre, et en résolution de se bien battre en cas de discorde; notez que durant le temps de l'élection toute la noblesse du pays était aux écoutes, ayant tous le pied à l'étrier, près de monter à cheval au moindre bruit, afin de pouvoir fondre sur ceux qui eussent voulu forcer et violer leurs libertés (Beauplan). [przypis redakcyjny]

13

fruits de la mer Morte – on trouve dans les poètes anglais de belles comparaisons au sujet de ces fruits, qui doivent croître sur les bords du lac Asphaltite, connu sous le nom de mer Morte… Malczewski s'exprime ainsi dans sa note. Il cite ensuite Byron et Moore, quand ils parlent de ces fruits «qui tentent les yeux et deviennent cendres sur les lèvres.» Voici un passage de l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, dans lequel Chateaubriand fait justice des récits fabuleux de maint voyageur: Je crois avoir trouvé le fruit tant recherché: l'arbuste qui le porte croit partout à 2 ou 3 lieues de l'embouchure du Jourdain; il est épineux, et les feuilles sont grêles et menues; son fruit est tout-à-fait semblable, en couleur et en forme, au petit limon d'Égypte, lorsqu'il n'est pas encore mûr, il est enflé d'une sève corrosive et salée; quand il est desséché, il donne une semence noirâtre, qu'on peut comparer à des cendres, et dont le goût ressemble à un poivre amer; j'ai cueilli une demi-douzaine de ces fruits. [przypis autorski]

14

Au-dessus des splendeurs du monde et de son faux éclat, apparaît comme un blanc plumage, l'humble vertu qui s'abaisse – Cette comparaison, qui s'accorde avec la foi chrétienne, n'est peut-être point fausse, quand elle a trait à l'apparence sous laquelle se présentent à l'œil, a une hauteur considérable, les œuvres de l'orgueil ou de l'intelligence de l'homme, et même les beautés de la nature que l'on peut encore apercevoir. Durant mon ascension sur le sommet du Mont-Blanc, où je restai 2 heures, et où je ressentis des émotions que je n'éprouverai certainement plus de ma vie; durant cette ascension mes yeux en ma pensée perdurent tout vivants l'image de ce domaine où l'homme règne; de la terre, demeure de l'homme, on distinguait seulement les objets de couleur blanche, et précisément ceux qu'il n'est pas en notre pouvoir de changer: ainsi je voyais bien les lacs de Genève, de Neufchâtel, de Morat, de Bienne, etc… pareils à des voiles déployées dans le crépuscule, tandis que les maisons, les villes assises aux bords de ces lacs, les couleurs, les objets brillants, formaient des taches obscures; de même, on pouvait reconnaître les glaciers; au contraire, les prairies, les bois, même les montagnes d'une hauteur notable mais de rang inférieur, se confondaient autour d'eux dans une brume grise. Rien n'est plus beau, plus sauvage, que ce spectacle, du haut du Mont-Blanc; mais comme il est entièrement différent des vues que l'on connaît, on ne saurait se le représenter qu'en s'imaginant que l'on est porté sur les ailes d'un bon ou d'un mauvais esprit, au moment où Dieu tira la création du chaos. Tout ce qui est l'ouvrage de l'homme s'efface par sa petitesse; mille montagnes gigantesques, aux sommets de granit, aux manteaux de neige, un ciel de couleur presque noire, un soleil obscurci, l'éclat de la neige, l'air raréfié, et par suite la respiration courte et les battements précipités du pouls, pénètrent le mortel de je ne sais quelles sensations et émotions surnaturelles; et je sans sûr, qu'en outre des autres causes, seulement par la disproportion énorme entre ce frappant aspect des montagnes et la faiblesse de nos sens, nul ne pourrait supporter longtemps un tel spectacle. Que ce récit des impressions extraordinaires dont je fus frappé sur cette immense et unique montagne, n'engage aucun de nos jeunes touristes à entreprendre ce voyage: sans parler de la fatigue excessive et des dangers qu'entraîne inévitablement une pareille entreprise, le succès résulte de circonstances indépendantes de notre volonté. Trois jours de beau temps, et sans le plus petit nuage, des neiges pas trop amollies, seraient assurément de plus utiles auxiliaires que la patience la plus durable et la poitrine la plus robuste; néanmoins, sans ces deux dernières choses, on pourrait s'exposer à sa perte et ce serait une obstination funeste que de ne point écouter les avertissements des guides, qui dans toute la Suisse, et particulièrement à Chamonix, sont pleins de hardiesse et de clairvoyance (Malczewski). [przypis autorski]

15

le cadeau de noces – on appelle Wiano le cadeau que fait le marié à sa femme le lendemain du mariage. [przypis redakcyjny]

16

mon sabre n'est pas seulement une vaine parure, et je ferai briller près de ses yeux l'image sacrée – j'ai eu l'occasion de voir un objet remarquable en ce genre. Sur un sabre turc, dont la lame portait les sentences du Coran, se trouvait gravée, près de la poignée, une image de la Vierge avec une inscription polonaise en caractères gothiques. Ce sabre appartenait à un Anglais, qui l'ava1t acheté en Italie. L'arme avait donc fait de lointaines, et à coup sûr plus d'une fois sanglantes pérégrinations. C'est dommage qu'elle ne portât aucune date ni le nom de celui qui l'avait conquise (Malczewski). [przypis autorski]

17

veto (lat.) – On ne peut conclure ni arrêter aucun article dans les diètes qui ne soit accepté par tous les députés, et s'il s'en trouvait un seulement qui y contredit et qui criât hautement: nie Wolna (qui signifie en notre langue „vous n'aurez pas la liberté”), tout serait rompu; car ils ont non seulement ce pouvoir dans l'élection du roi, mais aussi en toute autre diète, peuvent rompre et biffer tout ce que les sénateurs auraient résolu (Beauplan). [przypis redakcyjny]

18

Hetman – signifie général; la charge de Hetman des cosaques fut créée en 1576 par le roi Etienne Batory. [przypis redakcyjny]

19

Si l'envahissement du pays et mes conventions avec le Hetman ne m'avaient alors jeté à la tête des Suédois – l'auteur fait allusion sans doute aux guerres que la Pologne a soutenues contre Gustave Adolphe, de 1624 à 1629, et qui se terminèrent par la défaite des Suédois à Stum. Gustave dut rendre à la Pologne l'Esthonie et la Livonie, qu'il avait occupées. [przypis redakcyjny]

20

karabela – sabre richement orné, dont les gentilshommes polonais ne se séparaient point. [przypis redakcyjny]

21

nous invoquerons l'aide de Dieu, et la querelle vidée, les cloches funèbres sonneront – La noblesse polonaise est toute égale, n'y ayant entre eux aucune supériorité… toutes les terres des nobles sont possédées sans titres de fiefs ni arrière-fiefs, de façon qu'un pauvre gentilhomme ne s'estime pas moins qu'un autre beaucoup plus riche que soy. Quand ils pensent avoir été offensés, ils assemblent tous leurs amis avec les plus courageux de ses sujets, et chemine avec plus de force qu'ils peuvent à la campagne, afin que s'il rencontre leur ennemi, ils le choquent et battent s'ils peuvent, et ne mettent bas les armes qu'ils ne soient battus, ou que quelques amis communs ne soient entrevenus, et ne les aye mis d'accord, et au lieu d'un sabre, ne leur aye mis en main un grand verre plein de la liqueur de Toquaye (Tokai, en Hongrie), pour boire à la santé les uns des autres (Beauplan). On ne s'étonnera donc pas, si le poète a mis dans la bouche du Porte-Glaive des menaces adressées au palatin, plus puissant que lui par ses seules fonctions. [przypis redakcyjny]

22

il a pris la liberté dans le sang de son père – Depuis une époque reculée, la terre d'Ukraine était habitée par des tribus d'origine Slave. Lors des invasions tatares (après l'an 1240), ces tribus, qui vivaient sur les bords du Dniepr, soutinrent des luttes continuelles contre les hordes fixées en Russie. Les rois de Pologne créèrent en Ukraine la milice des Cosaques (ce qui signifie en tatar cavaliers légers), commandée par un hetman et des officiers polonais, pour l'opposer comme un rempart aux envahissements des hordes. Plus tard, la noblesse polonaise voulut enlever aux Cosaques leurs privilèges et persécuta la religion grecque, à laquelle ils appartenaient. De là une guerre terrible, commencée à la fin du 16e siècle, et qui sépara à jamais les Cosaques de la Pologne. En 1654, la convention de Pereïaslav les jeta dans les bras de la Russie. Cet événement a contribué pour une large part, à la perte des Polonais. [przypis redakcyjny]

23

comte Venceslas – On a beaucoup reproché à Malczewski d'avoir affublé son héros d'un titre emprunté à la féodalité germanique. «Le titre de prince, a dit l'historien Lelewel, même acheté à prix d'or, avait une certaine importance en Pologne à cause de son antiquité. Mais ceux de comte et de baron sonnaient mal aux oreilles des nobles Polonais.» Le français Mehée, dans son histoire de la révolution de Pologne en 1791 a écrit aussi: «Il y a, à la vérité, quatre familles de princes et une de comte en Lituanie; mais elles ne sont connues que dans ce duché et point en Pologne. Quant aux autres princes ou comtes, les premiers en ont acheté ou obtenu le titre dans l'empire d'Allemagne, et les autres le sont par effronterie et le gratis». [przypis redakcyjny]

24

du safran – certains mets sont assaisonnés avec du safran, dont la sauce est jaune (Beauplan). [przypis redakcyjny]